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Traité de la noblesse et de la précellence du sexe féminin

by Henri Corneille Agrippa

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Title: Traité de la noblesse et de la précellence du sexe féminin
Author: Agrippa, Henri Corneille. (1486-1535)
Date of publication: Anver: M. Hillenium, 1529
Edition transcribed: Trans. Odette Sauvage. Editor Charles Béné. Genève : Librairie Droz, 1990.
Source of edition: Print.
Transcribed by: Mathieu Baril and Yanicka Poirier, McGill University, 2014.
Transcription conventions: n/a.
Produced as part of Equality and superiority in Renaissance and Early Modern pro-woman treatises, a project funded by the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada.

TEXT BEGINS FOLLOWING THIS LINE

SUR LA PRÉCELLENCE DU SEXE FÉMININ

  1. Beliaquetus
    Cesse, présomptueux, de louer le sexe masculin.
    Plus qu’il ne faut : de peur d’entasser en vain des louanges.
    Cesse, si tu es sage, d’appliquer au sexe féminin
    Des blâmes perfides : ils manquent de raison.
    Si tu veux, sur ta balance, apprécier équitablement chacun des deux sexes.
    Tout homme le cédera aux femmes.
    Si tu hésites à le croire : si la chose te paraît difficile à admettre.
    Je t’offre aujourd’hui un témoin encore inconnu
    Ce livre, que dans ses veilles, Agrippa a mis au jour
    En louant, de préférence aux hommes, le sexe féminin.
    trad. Ch. BÉNÉ

 

AU TRÈS ILLUSTRE SEIGNEUR
Maximilien d’Outremont, Conseiller de l’empereur Charles V
Henri Corneille Agrippa adresse son salut

Vingt ans se sont écoulés, illustre Maximilien, depuis le temps où, à l’Université de Dole en Bourgogne, m’étant consacré à l’enseignement, j’expliquais, à l’admiration de tous, le livre de Jean Reuchlin De Verbo Mirifico, en l’honneur de notre princesse Marguerite, et fis, en introduction, un discours remarqué consacré à sa gloire.

A cette époque, la plupart des notables de la ville, et entre autres ce Symon Verner, doyen de l’Eglise de Dole, que tu connais bien, et le pro-chancelier de l’Université me pressaient vivement de dédier, à ladite princesse, quelque écrit : tous me harcelaient continuellement de leurs prières, m’accablaient de lettres et ne cessaient de me soutenir que grâce à cette œuvre, j’acquerrais auprès de cette princesse, une faveur exceptionnelle. J’ai accepté, pensant qu’il ne m’était pas permis de rejeter les prières de personnages si éminents, et de mépriser la faveur qu’on m’avait fait entrevoir d’une telle princesse. J’ai alors choisi pour sujet de l’ouvrage La noblesse et la précellence du sexe féminin, et je n’ai pas jugé déplacé de le consacrer et de le dédier à une princesse qui, plus que toutes les femmes illustres de notre siècle, m’est apparue comme un exemple unique de la noblesse et de l’excellence des femmes, me disant qu’avec une telle protectrice, et un tel témoin, ce petit livre trouverait une grande autorité face à ceux dont la seule occupation est de critiquer le sexe féminin. Et si, jusqu’à ce jour, je ne m’étais pas encore acquitté de ce projet que j’avais voué à sa grandeur, la cause n’en fut ni mon éloignement, ni la fuite du temps, ni de l’inconsistance de ma part ou un changement de propos, ni même l’exiguïté du sujet, ou une indigence d’inspiration, mais les calomnies d’un certain Catilinet (calomnie d’une nature que tu pourras apprécier toi-même, en lisant la plainte que je lui ai adressée, et que je t’envoie avec la présente lettre). Terrassé par son hypocrisie, et au comble de l’indignation, j’ai tenu ce livre secret jusqu’à ce jour, et je n’ai pas voulu, comme on dit, utiliser ce pot de chaux pour blanchir un autre mur, fût-il même de valeur : j’espérais qu’il se trouverait quelqu’un pour permettre à mon livre de ne pas faire défaut à ma maîtresse.

C’est pourquoi, maintenant, revenu dans ma patrie, j’ai jugé à propos de répondre à la confiance qu’on m’avait témoignée et, sans attendre plus longtemps, d’offrir ce livre à notre princesse, livre qui lui est dû en toute justice, tant par mon engagement que par ma promesse. Je voudrais qu’elle sache que pendant ce temps je ne l’ai pas oubliée, et que je n’ai pas manqué à la parole que je lui avais donnée, et que la méchanceté d’autrui ne l’a pas emporté sur ma ferme résolution de célébrer avec zèle ses vertus et ses louanges.

Et si maintenant ta sagesse accorde sa faveur à mon projet, je ferai le nécessaire pour que ce livre paraisse accompagné de plusieurs autres de mes œuvres, même si je me rends compte de l’étroitesse du sujet et du peu d’élégance de l’expression. Mais je veux que ce petit ouvrage, écrit jadis dans ma jeunesse, et que je n’ai pas revu sinon en quelques passages comme tu peux en juger d’après cet exemplaire écrit à la hâte, que je t’envoie, soit offert à sa princesse, tel aujourd’hui qu’il fut autrefois, selon l’expression de ceux qu’on appelle canonistes, même si cela doit porter préjudice à ma réputation, tandis que, cependant, étant désormais plus âgé, je pourrais, sur un sujet plus profond, plus sérieux, préparer, pour les offrir à sa Grandeur, des ouvrages plus élevés et plus dignes d’elle. Mais je ne voudrais pas que cette princesse juge mon talent d’après ces bagatelles de ma jeunesse, car si elle voulait le mettre à l’épreuve, elle pourrait en disposer même dans les occasions les plus importantes, en temps de paix comme en temps de guerre.

Aussi, de peur que quelqu’un, par orgueil, par présomption de son savoir, ou plein de mépris pour mon insignifiance, ou de malveillance pour mon talent, ne vienne à mépriser mon œuvre, à la calomnier, à la déchirer ou la lacérer, c’est à ta Grandeur que je la recommande, en même temps que l’éclat de la noblesse féminine, pour qu’on la protège et la défende, ainsi que la gloire et l’excellence de la femme. Et j’espère que l’on me pardonnera facilement d’avoir défendu la supériorité des femmes sur les hommes, puisque c’est pour une si noble princesse que j’ai écrit ce livre, et que c’est avec les encouragements et la protection de ta Grandeur que je l’ai fait éditer. Adieu.

D’Anvers, le 16e des Calendes de Mai, de l’année 1529.

J’attendrai ton avis.

trad. Ch. BÉNÉ

 

A LA DIVINE MARGUERITE AUGUSTE

Très clémente Princesse d’Autriche et de Bourgogne,

Henri Corneille Agrippa adresse son salut.

 

C’est une thèse nouvelle, mais qui n’est nullement contraire à la vérité, que j’ai abordée avec audace, sans doute, compte tenu de mes possibilités, mais non sans crainte, en traitant de la noblesse, et même de la prééminence du sexe féminin.

J’avoue que plus d’une fois, au fond de moi-même, mon audace a dû combattre mes scrupules. Car, vouloir embrasser, dans un discours, les innombrables mérites des femmes, leurs vertus, leur absolue supériorité, était, pensais-je, tout à fait ambitieux et audacieux ; en revanche, leur accorder la prééminence sur les hommes paraissait tout à fait choquant et dénoter un esprit efféminé, et le comble de la honte, ce qui expliquerait peut-être pourquoi peu d’auteurs tentèrent de faire par écrit la louange des femmes, et que pas un seul, jusqu’à ce jour, n’osa affirmer leur supériorité sur les hommes. Mais j’estimais injuste et sacrilège que, cachant une vérité reconnue, l’on refuse, en se taisant, à un sexe si noble les louanges qu’il méritait, qu’on les lui retire, qu’on le frustre de ses mérites et de sa gloire. Alors que j’hésitais, plein d’anxiété, entre ces attitudes diverses et contradictoires, cette crainte surprenante d’être injuste ainsi que sacrilège triompha de mes scrupules et me donna l’audace de prendre la plume, de peur de paraître plus audacieux si je gardais le silence. Je regardais en effet, comme un heureux présage que ce fût à moi que le Ciel eût réservé et attribué une tâche qui semblait avoir été totalement négligée jusque-là par la foule des savants.

Je vais donc révéler la gloire de la femme ; je ne cacherai pas la considération qu’elle mérite ; loin de rougir d’avoir abordé un tel sujet, en donnant ainsi ma préférence aux femmes plutôt qu’aux hommes, et de penser que je mérite pour cela d’être blâmé, c’est à peine si j’oserais espérer être pardonné d’avoir exposé un sujet aussi noble en usant d’un style plus modeste qu’il ne convenait, si je n’avais comme excuse le peu de temps dont je disposais, la difficulté du sujet, l’équité de la cause et le fait que ni l’adulation ni la flatterie ne m’ont poussé à cette entreprise, ces circonstances qui expliquent que je me sois moins attaché à parer d’images habiles ou de fictions charmantes les mots qui portaient les louanges, qu’à présenter ma thèse elle-même en la fondant sur la raison, l’autorité, les exemples et les témoignages tirés des saintes Ecritures et des deux droits.

C’est à toi, sérénissime Marguerite, que j’offre mon œuvre qui t’avait été vouée et dédiée : à toi qui, par la noblesse de la naissance, l’éclat des vertus, la gloire des hauts faits, n’a pas d’égale parmi tes contemporaines les plus illustres du monde entier qu’ont éclairées Apollon, Diane, le Jour, Aurore et Vulcain, ces cinq divinités ; à toi, qui es [sic] montée à un tel faîte de vertus, que tu surpasses par ta vie et des mœurs toutes les louanges adressées au sexe féminin, car tu en es l’exemple vivant et le témoin irréfutable ; à toi donc, j’offre cette œuvre pour que, comme un soleil, tu fasses briller de façon plus éclatante l’honneur et la gloire de ce sexe qui est le tien. Santé et bonheur à toi, de toutes les femmes les plus illustres et des plus hautes lignées honneur, gloire et absolue perfection.

trad. Ch. BÉNÉ

 

 

TRAITÉ DE LA NOBLESSE ET DE LA PRÉCELLENCE DU SEXE FÉMININ

Dieu très bon très grand, Père et créateur de tous les biens, qui possède à lui seul la fécondité des deux sexes, a créé l’homme à son image et l’a créé mâle et femelle : distinction de sexe qui ne consiste qu’en la situation différente des parties pour lesquelles la procréation exigeait une diversité. Mais il a attribué à l’homme et à la femme une âme identique et de forme absolument semblable, où la différence des sexes ne se manifeste nullement. La femme a reçu en partage la même intelligence que l’homme, la même raison, le même langage ; la fin à laquelle elle tend comme lui est la béatitude qui n’exclura aucun sexe. Car selon la vérité de l’Evangile : « Tout en ressuscitant dans leur propre sexe, ils ne s’acquitteront plus des fonctions de leur sexe, mais il leur a été promis qu’ils seraient semblables aux anges. » Ainsi, en raison de l’essence de l’âme, il n’existe entre l’homme et la femme aucune prééminence de noblesse d’un sexe sur l’autre, et, de naissance, ils ont égales dignité et liberté l’un et l’autre. Mais, mise à part l’âme d’essence divine, pour tout ce qui constitue l’être humain l’illustre espèce féminine se trouve infiniment supérieure, j’oserais le dire, à la rude gent masculine. Voilà qui paraîtra indiscutable quand cela aura été démontré (et c’est là mon dessein), non par des arguments fallacieux et de mauvais aloi ou à l’aide de ces pièges de logique dans lesquels beaucoup de sophistes aiment attirer les hommes, mais en prenant pour garants les meilleurs auteurs, en faisant appel à des récits historiques authentiques, à des explications claires et aussi au témoignage des Saintes Ecritures et aux prescriptions tirées des deux droits.

Ainsi donc je commence, et j’entre dans le développement proprement dit.

La femme a été créée d’autant supérieure à l’homme que le nom qu’elle a reçu est supérieur au sien. Car Adam signifie terre, et Eve peut se traduire par vie. Et autant la vie est supérieure à la terre, autant la femme dépasse l’homme. Il n’y a pas de raison de dire que c’est un faible argument que de porter un jugement sur les choses en alléguant leur nom. Nous savons en effet que le créateur souverain des choses et de leurs noms les a connues avant de les nommer, et, lui qui n’a pu se tromper, il a façonné des noms dans la mesure où ils exprimaient la nature, la propriété et l’usage des choses. En effet, comme l’attestent aussi les lois romaines, la vérité des noms antiques est d’être conforme aux choses et d’en donner une claire signification. Aussi les théologiens et les jurisconsultes considèrent-ils d’un grand poids l’argument tiré des noms. Nous lisons par exemple à propos de Nabal : « ainsi que l’indique son nom, il est fou et la folie est avec lui. » Et pour la même raison Paul, dans l’épître aux Hébreux, voulant mettre en évidence l’excellence du Christ, a recours à l’argument suivant : « Il est devenu d’autant supérieur aux anges que le nom qu’il a reçu en héritage est incomparable au leur. » En un autre passage, il dit aussi : « Il lui a donné un nom qui est au-dessus de tout nom, afin qu’au nom de Jésus tout genou fléchisse au plus haut des cieux, sur la terre et dans les enfers. » Ajoutons à cela que beaucoup de la force des droits canons et civils réside dans les liens des mots, les significations des mots, et les démonstrations, ainsi que dans les conditions annexes et les argumentations de ce genre, comme on peut le comprendre par les titres même que je viens de citer et d’autres semblables des deux droits. C’est ainsi que pour ce droit, nous recourons pour l’argumentation à l’interprétation du nom et de même à la force du mot et du vocable. Nous utilisons en outre l’étymologie du nom, le sens du nom, la place des mots. Car les deux droits considèrent attentivement la signification des noms pour en tirer une interprétation. Argumentant contre les Juifs, Cyprien dit aussi que le premier homme a reçu son nom des quatre points cardinaux, Anatolè, Dysis, Arctos, Mesembrios, qui signifient l’Orient, l’Occident, le Septentrion et le Midi. Et dans le même ouvrage, il interprète de la même façon le nom d’Adam : c’est, dit-il la terre faite chair, bien qu’une telle interprétation soit en désaccord avec la tradition de Moïse, puisque, en hébreu, le nom s’écrit non en quatre lettres, mais en trois. Ne critiquons pas ce saint homme, qui n’a pas appris l’hébreu, pour cette interprétation : plusieurs interprètes des Saintes Ecritures ont ignoré cette langue sans qu’on leur en fît grief. Pour moi, même si on ne peut m’accorder semblable licence et me permettre de forger selon mon sentiment l’étymologie du nom d’Eve en l’honneur du sexe féminin, qu’on m’autorise du moins à dire seulement selon les secrets et mystères des Cabalistes que le nom même de la femme a plus d’affinité avec le nom ineffable de la toute-puissance divine écrit en quatre lettres que le nom de l’homme, qui ne s’accorde avec le nom de Dieu ni en caractères, ni en figure, ni en nombre.

Mais, pour le moment, abstenons-nous de ces mystères : peu les ont lus, moins encore les ont compris et ils exigent un plus vaste développement que celui qu’il convient de faire ici. Pour l’instant nous rechercherons l’excellence de la femme non seulement d’après son nom, mais d’après les faits mêmes en relevant ses fonctions et ses mérites. Pour cela, explorons (comme on dit) les Ecritures, et, tirant notre exorde du début même de la création, montrons dans notre développement quelle dignité supérieure à celle de l’homme la femme a obtenue d’abord dans l’ordre de la création.

Nous savons qu’entre tout ce qui fut créé par Dieu très bon très grand, la différence essentielle consiste en ce que certaines choses demeurent à jamais incorruptibles, alors que d’autres sont sujettes à la corruption et au changement, et que, au cours de cette création, Dieu avançait suivant un ordre qui consistait à commencer par une chose remarquable pour finir par une seconde excellente. Ainsi il créa d’abord les anges incorruptibles, puis les âmes (car Augustin affirme que l’âme de notre premier père fut créée en même temps que les anges, avant que les corps soient façonnés). Ensuite il créa des éléments incorruptibles, tels que les cieux et les étoiles, et d’autres qui, tout en étant incorruptibles, sont soumis cependant à certaines mutations ; et après eux il forma ce qui est soumis à la corruption, s’élevant de nouveau des choses les plus viles pour atteindre, à travers tous les degrés de la dignité, à la perfection de l’univers. Ainsi furent créés d’abord les minéraux, puis les végétaux, les plantes et les arbres, ensuite les êtres animés, en particulier les bêtes brutes : d’abord les reptiles, puis les poissons, les volatiles, les quadrupèdes. Et c’est après qu’Il créa deux êtres humains à son image, l’homme d’abord, puis la femme, en qui se trouvent parachevés les cieux, la terre, et tout ce qui les pare. Car lorsque le Créateur en vint à la création de la femme, il se reposa en cette création, pensant qu’il n’avait rien de plus beau à créer ; en elle a été enclose et menée à sa perfection toute la sagesse et la puissance du Créateur ; après elle aucune créature ne peut être trouvée ou imaginée. Puisque donc la femme est le terme ultime de la création, le plus parfait accomplissement de toutes les œuvres de Dieu et la perfection de l’Univers même, qui ne dira d’elle qu’elle ne mérite la précellence sur toute créature, elle sans qui le monde lui-même, alors qu’il était déjà d’une perfection absolue et achevé en toutes ses parties, eût été imparfait cependant, puisqu’il n’a pu trouver son achèvement qu’en la créature de loin la plus parfaite de toutes. Car il serait déraisonnable et absurde de penser que Dieu aurait parfait une œuvre aussi considérable par quelque chose d’imparfait. En effet, puisque le monde a été créé par Dieu comme un cercle d’une perfection absolue il convenait qu’il fût achevé par un élément capable d’être le chaînon qui réunît parfaitement le début du cercle avec sa fin. Voilà comment, lors de la création, si la femme fut la dernière selon le temps de toutes les choses créées, elle fut cependant conçue dans l’esprit divin comme la première de toutes, tant en prestige qu’en dignité, ainsi qu’il a été écrit à son propos par le Prophète : « Avant que les cieux fussent créés, Dieu l’a choisie et choisie entre toutes. » C’est un lieu commun parmi les philosophes de dire (je cite leurs propres termes) : « La fin est toujours la première dans l’intention et la dernière dans l’exécution. » Or la femme fut le dernier ouvrage de Dieu, qui l’introduisit dans notre monde comme la reine d’un royaume déjà préparé pour elle, orné et parfait en tout. Il est donc juste que toute créature l’aime, l’honore, la respecte ; juste aussi que toute créature lui soit soumise et lui obéisse, car elle est la reine de toutes les créatures, leur fin, la perfection et la gloire achevée en tout. C’est pourquoi le Sage dit d’elle : « Elle a fait éclater sa noble origine en vivant avec Dieu, car le Maître de tout l’a aimée. »

La supériorité de la femme sur l’homme quant à la noblesse de son origine en raison du lieu où elle fut créée est aussi abondamment attestée par les Saintes Ecritures. La femme en effet fut façonnée avec les anges au Paradis, lieu tout à la fois plein de noblesse et de délices, alors que l’homme fut fait hors du Paradis dans la campagne parmi les bêtes brutes et transporté ensuite au Paradis pour la création de la femme. C’est pour cela que la femme, grâce à un don particulier de la nature, comme si le lieu particulièrement éminent de sa création l’y avait accoutumée, d’aussi haut qu’elle regarde n’est pas sujette au vertige et ses yeux ne se troublent pas, alors que ces troubles sont fréquents chez les hommes. En outre, si un homme et une femme sont également exposés à se noyer, et si aucun secours extérieur n’intervient, la femme se maintient plus longtemps à la surface de l’eau, alors que l’homme ne tarde pas à glisser et à atteindre le fond.

Les liens entre la noblesse d’un lieu et la notoriété d’un individu sont clairement confirmés par les saints canons et les lois civiles de toutes les nations ont coutume d’en tenir compte avec beaucoup d’attention pour juger non seulement les hommes mais aussi tout être vivant et même toute chose, estimant que plus leur lieu d’origine est honorable, plus elles peuvent être tenues pour estimables. C’est pourquoi Isaac recommanda à son fils Jacob de ne pas prendre une femme au pays de Chanaan, mais en Mésopotamie de Syrie parce qu’elles sont de condition meilleure. Ce même point de vue apparaît dans le passage de Jean où Nathanaël répondit à Philippe qui lui disait : « Nous avons trouvé Jésus, fils de Joseph de Nazareth. » « Peut-il venir quelque chose de bon de Nazareth ? »

Poursuivons maintenant notre développement. La femme est supérieure à l’homme en raison de la matière de sa création ; car ce n’est pas une matière inanimée ou un vil limon qui servirent à sa création, mais une matière purifiée, dotée de vie et d’âme, je veux dire d’une âme raisonnable, participant de la divine intelligence. Ajoutons à cela que l’homme a été fait par Dieu à partir de la terre qui produit les animaux de toute espèce par sa nature propre, pour ainsi dire, lorsque l’influence céleste y coopère. Mais la femme a été créée par Dieu seul, en dehors de toute influence céleste et de toute action spontanée de la nature, sans la contribution d’aucune force, et s’est trouvée d’une cohésion absolue, entière et parfaite, alors que l’homme, lui, perdait une côte qui servit à former la femme, Eve ; et cela pendant le sommeil d’Adam, sommeil si profond qu’il ne sentit même pas que lui était ôtée la côte que Dieu enleva à l’homme pour la donner à la femme. C’est pourquoi l’homme est l’œuvre de la nature, la femme la création de Dieu. Aussi la femme est-elle généralement plus habitée que l’homme de la divine splendeur dont elle est souvent comblée, ce que l’on peut voir aujourd’hui encore par sa finesse et sa beauté extraordinaires.

S’il est vrai en effet que la beauté n’est rien d’autre que l’éclat de la face et de la lumière divines qui se trouve dans les choses et resplendit à travers les corps harmonieux, cette splendeur a choisi sans aucun doute d’habiter et de combler les femmes plutôt que les hommes. De là vient l’extrême délicatesse du corps féminin à la vue comme au toucher, sa chair si tendre, son teint clair et éclatant, sa peau brillante, la beauté de sa tête et sa chevelure séduisante aux longs cheveux souples et luisants, la majesté de son visage, son aspect plaisant, sa face la plus belle de toutes, son cou d’une blancheur laiteuse, son front dégagé, large et éclatant ; elle a des yeux pénétrants et étincelants, qui unissent à la grâce une aimable gaieté ; l’arc fin des sourcils les surmonte, ceux-ci étant séparés l’un de l’autre par un beau méplat de front ; en leur milieu descend un nez régulier et de juste proportion, sous lequel se trouve une bouche écarlate, qui doit sa beauté à la disposition symétrique des lèvres entre lesquelles brillent au moindre sourire des dents mignonnes, bien rangées, d’une blancheur éclatante comme l’ivoire, moins nombreuses cependant que celles de l’homme car la femme n’est ni gloutonne ni agressive comme lui. Autour de la bouche font saillie les mâchoires et les joues douces et tendres, ayant l’éclat de la rose pourpre, et empreintes de pudeur, ainsi qu’un menton arrondi agrémenté d’une charmante fossette. Puis vient le cou flexible, assez long, qui s’élève au-dessus des épaules rondes, la gorge délicate et blanche de moyenne grosseur ; sa voix et ses paroles sont très agréables ; sa poitrine large et saillante, faite d’un ensemble harmonieux de chair et de seins fermes et ronds, comme est rond également le contour du ventre ; ses flancs sont souples, son dos s’élève, droit ; elle a les bras longs, les mains bien faites, des doigts effilés aux fines articulations, des hanches et des cuisses pleines, des mollets charnus, l’extrémité des mains et des pieds arrondie, tous les membres pleins de sève. Si l’on ajoute son allure et sa démarche modestes, ses gestes gracieux, les justes proportions et l’équilibre de l’ensemble de son corps, sa configuration et son aspect, elle est en tous points la plus belle, et il n’y a pas de créature qui offre un spectacle aussi admirable, une merveille semblable à regarder, au point qu’il faudrait être aveugle pour ne pas voir que Dieu lui-même a rassemblé en la femme toute la beauté que le monde entier pouvait contenir et que tous sont éblouis par sa beauté, l’aiment et la vénèrent à bien des titres ; et c’est pour cela qu’on a vu très souvent des esprits incorporels et des démons mourir pour avoir aimé des femmes d’amours ardentes (et ce n’est pas une croyance erronée mais une vérité confirmée par beaucoup de preuves).

Je passerai sous silence les récits que nous ont faits les poètes sur les amours des dieux et sur les femmes qui les ont aimés – amours d’Apollon et de Daphné, de Neptune et de Salmonée, d’Hercule et d’Hébé, Iole et Omphale – et sur les femmes aimées des autres dieux, celles de Jupiter étant particulièrement nombreuses. Mais je signalerai que cette beauté, don divin aimé des dieux et des hommes, les Saintes Ecritures la célèbrent et la louent comme la grâce suprême qui a été accordée aux femmes.

C’est ainsi que nous lisons dans la Genèse que les fils de Dieu voyant les filles des hommes les trouvèrent belles et se choisirent parmi elles des épouses à leur gré. Nous lisons aussi de Sarah, la femme d’Abraham, qu’elle fut belle sur toutes les autres femmes de la terre, je dirai même étonnament [sic] belle. De même, à la vue de la merveilleuse beauté de Rebecca, le serviteur d’Abraham se dit en lui-même : « Voici celle que le Seigneur a destinée à Isaac, fils d’Abraham. » Abigaïl, femme de Nabal, un très méchant homme, était avisée et sage tout autant que belle ce qui lui permit de sauver la vie et les biens de son mari de la fureur de David. Ce méchant homme fut sauvé par la beauté de sa femme ; en effet David lui dit : « Va en paix en ta maison ; voici, j’ai entendu ta voix et honoré ton visage. » Car, la beauté peut aussi bien être dans l’esprit, et dans la voix que dans le corps, et tout en Abigaïl était beau puisqu’elle avait à la fois une pensée sage, des paroles habiles et un corps gracieux, autant de titres qui lui valurent, à la mort de son mari Nabal, de devenir une des épouse de David. Bethsabée aussi fut si belle que, s’étant épris d’elle, David l’épousa après la mort de son mari et l’éleva au-dessus de toutes les autres à la dignité de reine. La Sunamite Abisaac fut choisie également, parce qu’elle était une jeune fille d’une très grande beauté, pour coucher auprès du roi David afin de réchauffer son corps vieilli. Aussi le vieux roi voulut-il l’élever au faîte des honneurs, et, après la mort du Roi elle fut tenue pour Reine toute-puissante. Il en alla de même de la merveilleuse beauté de la reine Vasthi et d’Esther qui lui fut préférée et l’emporta sur elle grâce à la beauté et au charme extrêmes de son visage. De Judith nous lisons aussi que le Seigneur lui octroya une telle plénitude de beauté que l’on devenait muet d’admiration à sa vue. De Suzanne, que son visage était admirablement fin et beau. Et nous lisons aussi que Job, après les tentations et les épreuves diverses qu’il endura, reçut en don du Seigneur (outre les récompenses que lui valut son extrême patience) trois filles très belles, infiniment plus charmantes que les Trois Grâces, les plus belles que l’on ait jamais pu trouver en quelque point de la terre.

Lisons ensuite les histoires des vierges saintes – sans nul doute nous nous émerveillerons de voir quelle étonnante beauté et quelle grâce admirable l’Eglise catholique leur accorde sur toutes les autres filles des hommes en chantant solennellement leurs louanges. Mais, la première entre toutes, et les dépassant de très loin, elle loue la Vierge Marie, mère de Dieu, vierge immaculée, dont le soleil et la lune admirent la beauté et dont le visage remarquable brillait d’une beauté si chaste et si sainte à la fois que, bien qu’elle éblouît tous les yeux et tous les cœurs, jamais un seul homme n’usa à son égard de moyens de séduction ou ne l’offensa du désir même le plus fugitif.

Si j’ai assez longuement relevé en les citant presque littéralement ces passages des Livres Sacrés où il est fait si souvent mention de la beauté, c’est pour que nous comprenions clairement que la beauté des femmes leur vaut un surcroît d’estime et d’honneur, non seulement aux yeux des hommes mais aussi aux yeux de Dieu. Nous lisons également dans un autre passage des Saintes Ecritures que Dieu donna l’ordre de mettre à mort tous les êtres du sexe masculin, enfants compris, mais qu’il épargna les belles femmes. Et dans le Deutéronome il est accordé aux fils d’Israël de se choisir pour épouse une belle captive.

Outre cette admirable beauté, la femme a reçu en partage la dignité de la vertu, ce qui n’est pas accordé à l’homme. Ses cheveux en effet s’allongent tellement qu’ils peuvent recouvrir les parties honteuses de son corps ; de plus il n’est jamais nécessaire dans l’œuvre de chair de toucher ces parties chez la femme alors qu’on y recourt souvent pour les hommes ; enfin la nature elle-même a disposé selon une merveilleuse décence les parties sexuelles des femmes qui ne sont pas saillantes comme chez l’homme, mais restent internes, à l’abri d’un lieu très secret et très sûr. En outre la nature a accordé plus de pudeur aux femmes qu’aux hommes. Aussi arrive-t-il très souvent qu’une femme souffrant d’une tumeur dans le bas-ventre qui met sa vie en danger, préfère mourir plutôt que de s’exposer, au cours de soins, à la vue et au toucher du chirurgien. Et cette vertu de pudeur, les femmes la conservent même à l’heure de leur mort ou après leur mort, ainsi qu’on le voit avec une particulière évidence dans le cas des noyées ; en effet, selon l’autorité de Pline, et le témoignage de l’expérience, la nature épargnant la pudeur des mortes, le cadavre de la femme flotte étendu sur le ventre tandis que celui de l’homme surnage sur le dos. Autre argument à ajouter : la partie du corps humain la plus noble, celle par laquelle nous sommes les plus différents des bêtes brutes et qui nous fait éprouver la dignité de notre nature, est la tête, et plus particulièrement en elle, le visage. Or la tête des hommes est enlaidie par la calvitie, alors que la nature accorde aux femmes le grand privilège de ne pas devenir chauves. Le visage des hommes, de plus, recouvert par une barbe aux poils ignobles qui leur est très déplaisante, est avili au point qu’on peut à peine les distinguer des animaux sauvages ; le visage des femmes au contraire demeure toujours pur et beau. De là vient que la Loi des Douze Tables avait défendu aux femmes de se raser les joues, de crainte que la barbe ne leur poussât et ne dissimulât leur pudeur. La preuve sans doute la plus évidente de toutes de la netteté et de la pureté de la femme est que, si elle s’est lavée soigneusement ne fût-ce qu’une fois, toutes les fois qu’elle se plonge ensuite dans l’eau claire, l’eau n’en garde aucune trace ; mais l’homme, même s’il s’est lavé longuement, trouble et souille l’eau chaque fois qu’il se lave de nouveau. De plus, suivant une loi naturelle, chaque mois les femmes chassent par des lieux très secrets de leur corps leurs humeurs superflues, que les hommes, eux, évacuent sans cesse par la face, partie la plus noble du corps humain. En outre, comme seuls parmi tous les êtres animés, les hommes se sont vu accorder de lever le visage vers le ciel, la nature et la fortune ont été si merveilleusement attentifs et si pleins d’égards envers la femme, que, si le hasard leur fait faire une chute à l’improviste, elles tombent presque toujours à la renverse et ne s’affalent jamais tête ou visage contre le sol, sauf si elles l’ont voulu.

Je ne veux pas oublier non plus ceci : ne voyons-nous pas que lors de la création du genre humain la nature a préféré la femme aux hommes ? Cela est particulièrement évident dans le fait que seule la semence féminine (selon les affirmations de Galien et d’Avicenne) est la matière et la nourriture du fœtus, celle de l’homme n’intervenant que très peu puisqu’elle pénètre en quelque sorte comme un accident de la substance. La tâche principale et essentielle des femmes, dit la loi, est de concevoir et de protéger le fruit de leur conception ; aussi voyons-nous beaucoup de fils ressembler à leurs mères parce qu’ils ont été procréés par son sang. Cela apparaît beaucoup dans leur aspect physique, mais toujours dans leur caractère ; si les mères sont stupides, les fils se trouvent stupides ; si les mères sont sages, les fils respirent la sagesse. Il en va autrement des pères qui, même intelligents, engendrent très souvent des fils stupides, ou qui, stupides, font naître des fils sages pourvu que leur mère le soit. C’est pourquoi les mères aiment leurs fils plus que ne les aiment les pères ; car elles reconnaissent et trouvent en leurs fils beaucoup plus d’elles-mêmes que les pères. Et cette même raison que j’ai donnée explique que nous avons par nature, je pense, plus d’affection envers notre mère qu’envers notre père, au point que, si nous aimons notre père, c’est notre mère seule que nous chérissons. La nature a aussi donné aux femmes un lait d’une si grande force vitale qu’il lui permet non seulement de nourrir ses enfants, mais également de guérir des malades, et qu’il suffit à maintenir des adultes en vie. L’expérience fut tentée par une jeune plébéienne, ainsi que nous le lisons chez Valère Maxime : elle nourrit ainsi sa mère qui était emprisonnée et condamnée à mourir de faim. Cette piété filiale valut à la mère son salut et à toutes deux une pension alimentaire à vie, et la prison fut consacrée comme temple de la piété. Il est d’ailleurs reconnu que la femme manifeste presque toujours plus de piété et de miséricorde que l’homme, et Aristote a fait de ces sentiments le propre du sexe féminin. C’est ce qui a fait dire, je pense, à Salomon : « Là où il n’y a pas de femme, le malade gémit », sans doute parce que la femme est d’une adresse et d’une bonne humeur étonnantes quand elle aide et assiste les malades, ou peut-être parce que son lait est le remède le plus puissant qui se trouve à la disposition immédiate des malades affaiblis et mourants pour les ramener à la vie. Aussi, à ce que disent les médecins, la chaleur de ses seins appliqués sur la poitrine d’hommes qu’un trop grand âge affaiblit, réveille en eux la chaleur vitale, l’augmente et la conserve. David le savait, qui choisit en sa vieillesse la jeune sunamite Abisaac pour se faire réchauffer entre ses bras.

La femme est, en outre, apte plus tôt que l’homme au devoir sacré de la procréation, cela est connu de tous ; car à dix ans, et même moins, elle est nubile ; l’homme, lui, ne peut engendrer que plus tard. De plus personne n’ignore que, seule des vivipares, la femme est apte à se remettre à l’œuvre dont nous avons parlé dès qu’elle est enceinte et que commence sa grossesse, ainsi que peu après avoir été délivrée par l’accouchement ; et son organe en forme de vase, appelée [sic] matrice, est si bien adapté à la conception que la femme (peut-on lire) a parfois conçut sans s’unir avec un homme. Ainsi de cette femme, qui, selon la relation écrite de l’illustre naturaliste, s’est imprégnée de la semence lâchée par un homme dans un bain. A cela s’ajoute un autre miracle étonnant de la nature : c’est qu’une femme enceinte, si une envie l’y pousse, peut manger sans danger de la viande qui n’a pas été cuite, des poissons crus, et même assez souvent du charbon, de la boue, des pierres ; elle peut aussi, sans en souffrir, digérer des métaux, du poison et bien d’autres produits semblables et en faire une nourriture salutaire pour elle. On ne s’étonnera pas non plus de la quantité de phénomènes prodigieux – outre ceux que je viens de citer – que la nature se plaît à créer chez la femme, si on lit les ouvrages des philosophes et des médecins ; et je vais en présenter un seul exemple parce que je l’ai actuellement sous la main : il s’agit des menstrues ; ce sang, outre qu’il libère des fièvres quartes, de la rage, du mal comitial, de l’éléphantiasis, de la mélancolie, de la folie et de beaucoup de maladies semblables très pernicieuses, ne mérite pas moins d’être admiré pour de nombreux autres effets ; entre autres merveilles par exemple, il éteint les incendies, calme les tempêtes, écarte le danger des eaux qui se déchaînent, chasse toute nuisance, dénoue les enchantements, met en fuite les mauvais esprits. Il a beaucoup d’autres pouvoirs que je n’ai pas l’intention de présenter pour l’instant ; cependant, pour faire bonne mesure, j’ajouterai encore, en m’appuyant sur les traditions des médecins et des philosophes étayées par l’expérience, ce don divin qu’ont reçu les femmes et que tous admirent, je veux dire le pouvoir de se guérir elles-mêmes de toutes sortes de maladies par leurs propres moyens, sans recourir à quelque aide étrangère ou extérieure. Mais ce qui dépasse tout prodige, et qui est la chose en elle-même la plus miraculeuse, c’est que la femme a pu, seule, sans homme, engendrer des êtres humains, privilège qui n’a nullement été accordé à l’homme. Les Turcs et les Mahométans ne le contestent pas, ils croient en effet que bon nombre d’entre eux ont été conçus sans la semence virile (ils appellent ces êtres dans leur langue les Nefesogli), et l’on raconte qu’il y a des îles où les femmes conçoivent sous l’effet du souffle du vent, affirmation dont nous nions cependant l’exactitude. Car seule la Vierge Marie, elle seule, dis-je, conçut le Christ sans s’unir à un homme, et enfanta un fils de sa propre substance et de la fécondité de sa nature. Aussi, la bienheureuse Vierge Marie est la mère véritable du Christ selon la nature ; et le Christ lui-même est le véritable fils de la Vierge selon la nature ; je dis « selon la nature » parce qu’il est homme et de plus fils de la Vierge selon la nature, dans la mesure où cette Vierge elle-même ne fut pas assujettie à la corruption de la nature. En conséquence, elle n’enfanta point dans la douleur, ne fut point soumise à la puissance d’un homme, et sa fécondité fut si grande du fait de la bénédiction du Dieu qui a pris les devants, qu’elle n’eut pas besoin pour concevoir du concours de l’homme. Pour ce qui est des bêtes brutes il est établi que quelques femelles sont fécondées sans la participation du mâle, telles les femelles des vautours d’après une histoire que rapporte Origène dans son ouvrage contre Faustus ; telles aussi les juments dont on disait dans l’antiquité qu’elles concevaient sous le souffle du zéphyr, comme l’expriment les vers suivants :

Bouche offerte au zéphyr, toutes se dressent au sommet des rochers, se pénètrent des brises légères et souvent sans aucun accouplement (elles sont) fécondées par le vent.

 

Que dirai-je maintenant de la parole, don divin qui plus que tout nous rend supérieurs aux bêtes, que Mercure Trismégiste estime aussi précieux que l’immortalité et qu’Hésiode appelle le meilleur trésor de l’homme ? La femme ne s’exprime-t-elle pas avec plus de facilité, d’habileté, d’abondance que l’homme ? Nous tous, les hommes, n’est-ce pas grâce à nos mères et d’abord à nos nourrices que nous avons appris à parler ? Sans doute est-ce la nature elle-même, architecte du monde, qui, dans sa prévoyante sagesse envers le genre humain, accorda à la gent féminine ce privilège qui fait qu’il est malaisé de trouver en quelque lieu une femme muette. Il est certes beau et louable de dépasser les hommes sur le point où les humains sont particulièrement supérieurs à toutes les créatures vivantes.

Mais revenons des textes profanes aux Saintes Ecritures, comme c’est notre droit d’héritiers, et commençons notre démonstration en partant des sources même de la religion.

Tout d’abord nous savons avec certitude que Dieu a béni l’homme à cause de la femme, comme si l’homme avait été jugé indigne de recevoir cette bénédiction avant la création de la femme. C’est le sens de ce proverbe de Salomon : « Celui qui trouve une bonne femme trouve le bonheur : c’est une faveur qu’il a reçue du Seigneur », et de ce passage de l’Ecclésiaste : « Heureux l’époux dont la femme est bonne, le nombre de ses années sera doublé. » Aucun homme ne pourra être comparé en dignité à celui qui a été digne d’avoir une bonne femme, qui est, comme dit l’Ecclésiaste « une grâce qui dépasse toute grâce ». C’est pourquoi Salomon dans les Proverbes l’appelle la couronne de l’homme et Paul la gloire de l’homme. Or la gloire, par définition, est l’accomplissement et le point de perfection de l’être qui se repose et se délecte en sa fin quand rien ne peut lui être ajouté pour augmenter sa perfection. La femme est donc l’accomplissement, la perfection, le bonheur, la bénédiction et la gloire de l’homme, et, selon Augustin, la première compagnie du genre humain en sa mortalité. C’est pourquoi tout homme l’aime nécessairement, car celui qui ne l’aime pas, qui la hait, s’exclut de toutes les vertus et de toutes les grâces et même se dépouille de son caractère humain. Peut-être faudrait-il mentionner ici les mystères de la Cabale expliquant comment Abraam, ayant obtenu la bénédiction de Dieu grâce à sa femme Sarah, fut appelé Abraham, la lettre H prise au nom de la femme ayant été ajoutée au nom de l’homme, et comment aussi la bénédiction vint à Jacob d’une femme, sa mère, qui la lui acquit. On trouve beaucoup de passages semblables dans les Saintes Ecritures, mais ce n’est pas ici le lieu de les développer. Ainsi donc la bénédiction a été donnée à cause de la femme, mais la loi à cause de l’homme, et ce fut une loi de colère et de malédiction ; car c’est à l’homme qu’avait été interdit le fruit de l’arbre, et non à la femme qui n’avait pas encore été créée. Dieu a voulu qu’elle fût libre dès le début, c’est donc l’homme qui commit le péché en mangeant, non la femme, l’homme qui donna la mort, non la femme. Et nous tous avons péché en Adam, non en Eve, et nous sommes chargés du péché originel non par la faute de notre mère qui est une femme, mais par celle de notre père, un homme. Aussi l’ancienne loi ordonna-t-elle de circoncire tous les mâles, mais de laisser les femmes sans circoncision, décidant sans doute de punir le péché originel dans le sexe qui avait péché. J’ajouterai que Dieu ne punit pas la femme pour avoir mangé, mais pour avoir donné à l’homme l’occasion du mal, ce qu’elle fit par ignorance sous l’effet de la tentation du diable. L’homme pécha en toute connaissance, la femme tomba dans l’erreur par ignorance et parce qu’elle fut abusée. Car elle fut aussi la première que le diable tenta, sachant qu’elle était la plus excellente des créatures, et, – je cite Bernard – « le diable, voyant sa beauté admirable et sachant qu’elle était telle qu’il l’avait connu dans la lumière divine quand elle jouissait, au-dessus de tous les anges, de la conversation de Dieu, il fit de la femme seulement l’objet de sa jalousie, en raison de son excellence [»]. C’est pourquoi le Christ, né pour notre monde dans la plus grande humilité, afin d’expier par cette humilité le péché du premier père, prit le sexe masculin plus humble et non le sexe féminin plus élevé et plus noble. En outre, parce que nous avons été condamnés à cause du péché de l’homme et non de la femme, Dieu a voulu que ce péché fût expié dans le sexe même qui avait péché, et que le sexe qui avait été abusé par ignorance en assurât au contraire la réparation. Et c’est pour cela qu’il fut dit au serpent que la femme, ou plutôt, selon une meilleure lecture, que la semence de la femme lui briserait la tête, et non pas l’homme ou la semence de l’homme. Et de là vient sans doute que le sacerdoce fut confié par l’Eglise à l’homme plutôt qu’à la femme, parce que tout prêtre représente le Christ, et que le Christ représente le premier homme pécheur, c’est-à-dire Adam lui-même. On comprend alors le Canon qui commence par les mots «  Haec imago », qui signifie que la femme n’a pas été faite à l’image de Dieu, c’est-à-dire à la ressemblance corporelle du Christ. Cependant Dieu – je parle du Christ – n’a pas voulu être le fils d’un homme, mais d’une femme, qu’il a honorée au point qu’il n’a eu recours qu’à la chair de la femme pour s’incarner. Et si le Christ est appelé fils de l’homme c’est à cause de la femme, non à cause de l’homme. C’est un miracle extraordinaire, qui plonge le prophète dans l’étonnement, qu’une femme ait entouré un homme, puisqu’une Vierge a, pour ainsi dire, outrepassé son sexe, et porté le Christ dans son corps.

De plus quand le Christ ressuscita, c’est aux femmes non aux hommes qu’il apparut d’abord. Et l’on n’ignore pas qu’après la mort du Christ, des hommes ont abjuré leur foi, alors qu’aucun texte n’atteste que des femmes aient abandonné la foi et la religion chrétienne. Aucune persécution, aucune hérésie, aucun égarement dans la foi ne se produisit jamais non plus du fait des femmes ; on sait qu’il en fut autrement des hommes. Le Christ fut trahi, vendu, acheté, accusé, condamné, souffrit la passion, fut mis en croix et finalement livré à la mort uniquement par la faute des hommes. Bien plus, il fut renié par Pierre qu’il aimait, abandonné par tous ses autres disciples, et seules des femmes l’accompagnèrent jusqu’à la croix et au tombeau. Une païenne même, la femme de Pilate, fit plus d’efforts pour sauver Jésus qu’aucun des hommes qui avaient cru en lui. Ajoutons à cela, selon l’affirmation de presque toute l’école des théologiens, que l’Eglise ne demeura alors qu’en une seule femme, la Vierge Marie, ce qui fit appeler à juste titre le sexe féminin religieux et sacré.

Si l’on veut dire avec Aristote que, chez tous les êtres vivants, les mâles sont les plus courageux, les plus avisés, les plus nobles, Paul, qui fut plus savant que lui, répondra par ces mots : « Dieu a choisi les choses folles du monde pour confondre les sages, Dieu a choisi les choses faibles du monde pour confondre les forts ; et Dieu a choisi les choses viles et celles qu’on méprise, celles qui ne sont point, pour réduire au néant celles qui sont. »

Quel homme en effet s’éleva plus haut qu’Adam en tous les dons de grâce de la nature ? Or une femme l’a abaissé. Qui fut plus fort que Samson ? Une femme a surpassé sa force. Qui fut plus chaste que Loth ? Une femme l’a provoqué à l’inceste. Qui fut plus respectueux de ses devoirs envers Dieu que David ? Une femme a troublé sa sainteté. Qui fut plus sage que Salomon ? Une femme l’a trompé. Qui montra plus de patience que Job ? Le diable le dépouilla de tous ses biens, tua sa famille et ses fils, recouvrit tout son corps d’ulcères, de pus, l’accabla de douleurs, sans parvenir pourtant à le détourner de sa simplicité et de sa patience premières et à l’inciter à la colère. Mais une femme y parvint, supérieure au diable en cela et plus hardie que lui, puisqu’elle a provoqué ses malédictions. Et le Christ lui-même, si du moins j’ose le faire intervenir dans cette confrontation, lui qui dépasse tout autre en puissance et en sagesse puisque la puissance et la sagesse de Dieu sont éternelles, n’admit-il pas la supériorité d’une simple femme de Chanaan sur lui ? Il lui avait dit : « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants et de le jeter aux petits chiens » ; elle lui répondit : « Certes, Seigneur, mais les petits chiens mangent aussi les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres » ; et le Christ, ayant compris alors qu’il ne pouvait lui offrir un argument plus convaincant la bénit et lui dit : « Qu’il te soit fait comme tu veux. » Qui brûla d’une foi plus ardente que Pierre le premier des Apôtres ? Une femme l’amena, lui qui ne fut pas un des moindres pasteurs de l’Eglise, à renier le Christ. Que les canonistes disent, s’il leur plaît, que leur Eglise ne peut être dans l’erreur : une femme l’a trompée par une extraordinaire imposture en devenant Pape.

Mais, dira-t-on, de tels faits incitent plus à blâmer les femmes qu’à leur accorder un surcroît de gloire. Les femmes répondront à cela : « S’il est nécessaire que de nous deux l’un perde des biens ou même sa vie je préfère ta perte plutôt que d’être moi-même perdue. » Elles suivraient en cela l’exemple d’Innocent III qui a laissé dans la lettre décrétale adressée à un cardinal envoyé par le Saint Siège, le message suivant : « S’il fallait que de nous deux l’un soit confondu, je choisirais que tu sois confondu. » En outre même les lois civiles ont accordé aux femmes la permission de tourner à leur intérêt le malheur d’autrui. Ne voit-on pas aussi dans les Saintes Ecritures l’iniquité de la femme bénie et louée souvent plus que les bonnes actions de l’homme ? Ne louent-elles pas Rachel qui, lorsque son père cherchait ses idoles, imagina un beau mensonge pour le tromper ? Ne louent-elles pas aussi Rebecca pour avoir obtenu par ruse la bénédiction de son père pour Jacob et être parvenue ensuite à force d’habileté à apaiser la colère de son frère. [sic] Rahab trompa les hommes qui cherchaient les espions de Josué, et cela lui fut imputé comme un acte juste. Jahel sortit pour aller au-devant de Sisara et lui dit : « Entrez chez moi, mon Seigneur » ; et comme il lui demanda de l’eau, elle lui donna à boire du lait d’une outre, le couvrit quand il se fut couché ; mais lorsque Sisara se fut endormi, elle entra en cachette, lui enfonça un clou dans la tête et tua cet homme qui s’était fié à elle pour qu’elle le sauvât. Et pour cette insigne trahison, « Bénie, dit l’Ecriture, que bénie soit Jahel dans sa tente ». Lisez l’histoire de Judith et prêtez attention à ce qu’elle dit à Holopherne : « Ecoute, dit-elle les paroles de ta servante ; car si tu les suis, le Seigneur te rendra parfait. En venant à toi, je t’annoncerai tout et te conduirai ainsi au milieu de Jérusalem, et tu auras tout le peuple d’Israël comme des brebis qui n’ont pas de berger, et il n’y aura même pas un chien pour aboyer contre toi, car ce que je te dis je le tiens de la providence de Dieu. » Puis, une fois qu’Holopherne fut endormi par ces paroles flatteuses, elle le frappa à la nuque et lui trancha la tête. Peut-on, je vous prie, imaginer avis plus déloyal, ruse plus cruelle, trahison plus fourbe ? et c’est pour cela que l’Ecriture la bénit, la loue, l’exalte, et l’iniquité de la femme est estimée infiniment supérieure aux bonnes actions de l’homme. N’agit-il pas bien, Caïn, quand il offrit en sacrifice les prémices de ses meilleures récoltes ? or cela même lui valut la réprobation de Dieu. N’était-ce pas une bonne action de la part d’Esaü d’aller à la chasse, en obéissant avec respect à son père, pour chercher la nourriture de ce vieillard décrépit, et cependant il fut privé de sa bénédiction et haï de Dieu. Oza, tandis qu’il soutenait avec une ardente piété l’arche qui penchait et glissait presque déjà, fut frappé d’une mort subite. Au moment où le roi Saül préparait, pour les sacrifier à Dieu, les plus grasses victimes des Amaléchites, il fut chassé de son royaume et livré à un esprit mauvais. Les filles de Loth sont disculpées de leur inceste avec leur père, mais leur père, malgré son ivresse, n’en est pas disculpé et sa descendance est rejetée de l’Eglise de Dieu. L’incestueuse Thamar est disculpée et considérée comme plus juste que le patriarche Judas, et son inceste frauduleux lui vaut de perpétuer la lignée du Sauveur.

Allez donc, maintenant, vous hommes forts et robustes, et vous, chapitres de la scholastique, gros de sciences, liés de tant de bandeaux, prouvez par autant d’exemples cette thèse opposée, que l’iniquité de l’homme est meilleure que les bonnes actions de la femme. Sans aucun doute, vous ne pourrez le soutenir, à moins d’avoir recours à des allégories où le prestige de la femme égalera celui de l’homme. Mais revenons sans tarder à notre propos.

La preuve de l’excellence d’un sexe aussi fortuné peut être particulièrement mise en évidence sans doute par le seul fait que la plus noble de toutes les créatures, celle qu’aucune ne dépasse et ne dépassera jamais en dignité, a été une femme : je veux parler de la bienheureuse Vierge Marie elle-même, qui, s’il est vrai qu’elle fut conçue hors du péché originel, se trouve plus grande que le Christ qui participe, lui, à la nature humaine. On trouve en effet chez Aristote l’argument suivant, qui est de poids : Quand, dans une espèce, ce qu’il y a de meilleur est plus noble que ce qu’il y a de meilleur dans une autre, la première de ces espèces est plus noble que l’autre. Or, parmi les femmes, la meilleure est la Vierge Marie ; parmi les hommes, aucun n’a dépassé Jean Baptiste ; et il n’y a pas un catholique qui ignore combien la Vierge Marie lui a été supérieure, elle qui fut élevée au-dessus de tout le chœur des Anges. On pourrait argumenter de façon semblable en disant que, lorsque ce qu’il y a de pire dans une espèce est plus mauvais que ce qu’il y a de pire dans une autre, cette espèce aussi est inférieure à l’autre. Or nous savons déjà que l’homme est la plus vicieuse et la pire de toutes les créatures, qu’il ait été Judas, qui trahit le Christ et dont celui-ci a dit ; « il eût été bon pour cet homme qu’il ne fût pas né », ou qu’il existe un jour un Antéchrist pire que lui, qui sera habité de toute la puissance de Satan. L’Ecriture nous rapporte en outre que beaucoup d’hommes ont été condamnés aux supplices éternels, alors qu’on ne lit nulle part qu’une femme y fut condamnée. Ajoutons également à ce témoignage un privilège naturel chez les animaux : le fait que le roi de tous les animaux et le plus noble d’entre eux, l’aigle, se trouve toujours femelle, jamais mâle. Les Egyptiens nous ont rapporté de leur côté qu’il n’y avait qu’un Phénix et qu’il était femelle. En revanche, le serpent « roitelet », qu’on appelle basilic, le plus funeste de tous les serpents venimeux est toujours mâle et ne peut naître femelle.

En outre l’excellence, la bonté et l’innocence du sexe féminin peuvent être amplement prouvées par le fait que les hommes sont à l’origine de tous les maux, les femmes très rarement.

La première créature humaine en effet, Adam, parce qu’elle transgressa la loi du Seigneur, nous ferma les portes du ciel et nous soumit tous au péché et à la mort. Car tous nous avons péché et nous mourons en Adam, non en Eve. Ensuite son fis [sic] aîné ouvrit les portes des Enfers : il fut le premier envieux, le premier homicide, le premier parricide, le premier qui désespéra de la miséricorde de Dieu. Le premier bigame fut Lamech, le premier à s’enivrer Noé ; le premier à révéler les turpitudes de son père, Cham, le fils de Noé ; le premier à être à la fois tyran et idolâtre, Nemroth ; le premier adultère, un homme ; le premier incestueux, un homme ; en outre les hommes furent les premiers à faire alliance avec les démons et à découvrir les sciences impies. Les premiers fils de Jacob, des hommes, vendirent leur frère ; l’Egyptien Pharaon le premier tua ses enfants. Les premiers, des hommes, se livrèrent à des excès contre nature (témoins Sodome et Gomorre [sic], ville [sic] autrefois célèbres que firent périr les péchés des hommes). Nous lisons qu’une volupté inconsidérée poussa partout des hommes à être bigames, à avoir de nombreuses épouses, de nombreuses maîtresses, à être adultères, débauchés. C’est ainsi qu’eurent de très nombreuses épouses et maîtresses des hommes tels que Lamech, Abraham, Jacob, Esaü, Joseph, Moses, Samson, Helcana, Saül, David, Salomon, Assur, Roboam, Abia, Caleph, Assuérus, et d’autre [sic] innombrables, qui, chacun, outre plusieurs épouses, eurent aussi maîtresses et concubines. Et leur union avec elles ne suffisant pas à rassasier leur désir, ils eurent également des rapports avec leurs servantes. Mais nous ne trouvons aucune femme, à la seule exception de Bethsabée, qui ne se soit pas toujours contentée d’un seul mari et on n’en trouvera aucune qui se remarie quand elle a eu des enfants de son premier mari. C’est que les femmes sont plus pudiques, plus chastes, beaucoup plus continentes que les hommes. Nos lectures nous apprennent que lorsqu’elles se trouvaient stériles, elles s’abstenaient souvent de coucher avec leur mari, et qu’elles introduisaient auprès de lui une autre femme, ainsi que le firent Sarah, Rachel, Léa et beaucoup d’autres femmes stériles qui introduisirent auprès de leurs maris leurs servantes pour qu’elles leur donnent une postérité. Mais, dites-moi, y eut-il jamais un mari, tout vieux, frigide, stérile et inapte à l’acte conjugal qu’il fût, ayant assez d’affection et de bonté envers sa femme pour mettre à sa place un autre homme capable d’arroser son ventre fertile d’une semence féconde ? Nous lisons cependant que Lycurgue et Solon jadis proposèrent des lois selon lesquelles si un vieillard, ayant passé l’âge du mariage ou impropre à l’amour pour quelque autre motif, avait épousé une jeune fille, celle-ci avait le droit de choisir parmi sa parenté un jeune homme vigoureux et d’excellentes mœurs pour partager avec elle les doux jeux et les doux ébats de l’amour, à condition que si elle mettait un enfant au monde il fût déclaré être né de son mari et qu’il ne fût pas appelé bâtard ou illégitime. Ces lois, dis-je, nos lectures nous apprennent qu’elles furent proposées, mais non qu’elles furent observées, et ce fut moins la dureté des hommes qui s’y opposa que la chasteté des femmes.

Il y a en outre d’innombrables femmes très illustres qui par leur pudeur insigne ont dépassé de loin les hommes même, en amour conjugal. Je citerai Abigaïl, l’épouse de Nabal, Artémise celle de Mausole, Argia l’épouse du thébain Polynice, Julia épouse de Pompée, Porcia celle de Caton, Cornélia celle de Gracchus, Messaline celle de Sulpicius, Alceste celle d’Admète, Hypsicrate l’épouse du roi du Pont Mithridate, et aussi Didon qui fonda Carthage, la romaine Lucrèce et Sulpicia la femme de Lentulus. Il y en a une infinité d’autres que la menace de la mort même ne fit pas renoncer à la virginité et à la pudeur auxquelles elles s’étaient engagées, par exemple la Calédonienne Atalante, la Volsque Camille, la Grecque Iphigénie, Cassandre et Chryséis. Citons de plus des jeunes filles lacédémoniennes, spartiates, milésiennes et thébaines et d’autres innombrables mentionnées par les récits des Hébreux, des Grecs, des Barbares, qui ont accordé plus de prix à leur virginité qu’à des royaumes et même à leur propre vie. (111)

Si l’on recherche également des exemples de piété filiale, entre tous s’offrent à nous la piété de la vestale Claudia envers son père et celle de la jeune plébéienne dont nous avons parlé plus haut envers sa mère.

Mais il se trouvera un Zoïle pour nous objecter les funestes mariages de Samson, Jason, Déiphobe et Agamemnon et des tragédies semblables : et pourtant, si on examine ces situations avec des yeux de lynx (comme on dit), on découvrira que les accusations portées contre ces femmes sont injustes, car aucune de celles qui eurent un bon mari ne se conduisit mal. Ce ne sont en effet que les mauvais maris qui ont de mauvaises femmes, car, en eussent-ils de bonnes, elles sont corrompues par les défauts de ces maris. S’il avait été permis aux femmes de faire des lois et d’écrire des récits historiques, imagine-t-on le nombre de tragédies qu’elles auraient pu écrire sur la méchanceté incommensurable des hommes parmi lesquels on trouve une foule d’homicides, de voleurs, de ravisseurs, de faussaires, d’incendiaires, de traîtres. Même du temps de Josué et du roi David les hommes faisaient leur brigandage en troupes si nombreuses qu’ils se donnaient des chefs de bandes, comme il en existe aujourd’hui encore en si grand nombre. Aussi toutes les prisons sont-elles remplies d’hommes et les gibets chargés de toutes parts de cadavres d’hommes.

Les femmes au contraire ont inventé tous les arts libéraux, chaque vertu, chaque bienfait, ce que montrent mieux que tout, les noms féminins de ces arts et de ces vertus. De plus, autre fait remarquable, on donne aux diverses parties du globe terrestre des noms de femmes, puisque l’une a pris son nom à la nymphe Asie, une autre à Europe, fille d’Agénor, une autre à Libye, fille d’Epaphys, également appelée Africa. Enfin, si l’on parcourt les vertus une à une, où que l’on soit on trouvera une femme à la première place. Ce fut en effet une femme, la Vierge Marie elle-même, qui pour la première fois voua sa virginité à Dieu et mérita pour cela d’être la mère de Dieu. Les femmes prophètes ont toujours été plus inspirées que les hommes par l’esprit divin. Les témoignages de Lactance, d’Eusèbe, d’Augustin nous font connaître les Sibylles. Ainsi, Marie, sœur de Moyse, fut prophétesse. Ainsi lors de la captivité de Jérémie, la femme de son oncle, nommée Olda, fut élevée au rôle de prophétesse de préférence à un homme pour le peuple d’Israël qui allait périr. Lisons avec soin les Saintes Ecritures et nous verrons que la constance des femmes à propos de la foi et de toutes les autres vertus est vantée beaucoup plus que celle des hommes ; ainsi Judith, Ruth, Esther furent célébrées et glorifiées au point que leurs noms furent pris comme titres des saints livres. Pour Abraham, bien que l’Ecriture l’ait appelé juste à cause de sa foi puisqu’il crut en Dieu, il eut cependant à se soumettre à son épouse Sarah, et reçut de la voix de Dieu l’ordre suivant : « Quoi que te dise Sarah, suis en tout ses paroles. » De même Rebecca, ferme en sa foi, n’hésita pas à interroger Dieu, fut jugée digne d’obtenir une réponse de lui, et apprit par la voix divine : « Deux nations sont en ton ventre, et deux peuples, sortant de tes entrailles se diviseront l’un contre l’autre. » La veuve de Sarepta crut en Elie, bien qu’il lui fût difficile d’ajouter foi à ce qu’il lui disait. De même Zacharie, convaincu d’incrédulité par l’Ange, devint muet, tandis que sa femme Elisabeth prophétise par l’enfant qu’elle porte en son sein et par ses paroles et reçoit des louanges pour avoir cru fidèlement ; elle-même ensuite loue la bienheureuse Vierge Marie en ces termes : « Heureuse sois-tu d’avoir cru ce qui t’a été dit par le Seigneur. » De même la prophétesse Anna, après la révélation de Siméon, louait Dieu et parlait de lui à tous ceux qui voulaient l’entendre et qui attendaient la délivrance d’Israël. Philippe avait quatre filles vierges qui prophétisaient. Que dire de la Samaritaine avec qui le Christ parla auprès du puits ? Comblé par la foi de cette croyante, il refusa les vivres apportés par les apôtres. On peut compléter ces exemples par la foi de la Chananéenne et de la femme qui souffrait d’une hémorragie. Marthe ne confessait-elle pas sa foi comme Pierre ? Nous savons aussi, par les Evangiles, de quelle constance Marie-Madeleine fit preuve dans sa foi. Car, tandis que les prêtres et les Juifs crucifient le Christ, elle pleure, porte des onguents vers la croix, cherche le Christ au tombeau ; elle interroge un jardinier en qui elle reconnaît Dieu ; elle se hâte d’aller vers les Apôtres, leur annonce que le Christ est ressuscité. Eux, doutent, mais elle, croit. Parlerai-je à nouveau de Priscilla ? Cette très sainte femme perfectionna l’instruction d’Apollon, évêque de Corinthe très docte en la loi, qui prêchait le Christ ; et cet apôtre ne trouva pas honteux d’apprendre d’une femme ce qu’il enseignait dans l’église. Ajoutons qu’il n’y a pas moins de femmes que d’hommes qui, en souffrant le martyre et en méprisant la mort, ont témoigné de la constance de leur foi. Et je ne dois pas passer ici sous silence la mère admirable, digne du souvenir de tous les gens de bien, qui non seulement supporta sans faiblir de voir périr sous ses yeux ses sept fils d’un cruel martyre, mais eut de plus le courage de les exhorter à la mort, et qui, elle-même, accordant à Dieu une foi sans faille, mourut après ses fils pour respecter la loi de ses pères. Ne vit-on pas aussi les Lombards convertis par Théodelinde, fille du roi de Bavière, les Hongrois par Grésilla, sœur de l’empereur Henri Ier, les Francs par Clotilde, fille du roi des Burgondes, les Espagnols par une femme apôtre de très humble condition, populations innombrables converties en chacune de ces circonstances par une seule femme ? Enfin le mérite essentiel, je pense, de ce sexe si pieux, réside en ce qu’il est le seul de nos jours en qui resplendissent la foi catholique et les œuvres de piété qu’il perpétue.

Mais pour que personne ne doute que les femmes ont toutes les possibilités des hommes, montrons-le par des exemples ; nous découvrirons qu’il n’y a pas d’exploits en quelque talent que ce soit, accomplis par des hommes qui n’aient été faits également avec autant d’éclat par des femmes.

Dans le sacerdoce s’illustrèrent jadis parmi les Gentils Mélissa, prêtresse de Cybele, de qui toutes les autres prêtresses de cette déesse prirent par la suite le nom de Mélissa. De même Hypecaustria fut prêtresse de Minerve ; Méra, de Venus ; Iphigénie, de Diane, et des prêtresses de Bacchus furent célèbres sous des noms divers : Thyades, Ménades, Bacchantes, Eliades, Mimallonides, Aedonides, Euthyades, Bassarides, Triaterides. Chez les Juifs aussi Marie, sœur de Moïse, entrait avec Aaron dans le sanctuaire et était considérée comme prêtresse. Dans notre religion, bien qu’il soit interdit aux femmes d’exercer le sacerdoce, nous savons par l’histoire qu’une femme qui n’avait pas révélé son sexe parvint cependant au souverain pontificat. Nul parmi nous n’ignore l’éclat de tant de saintes abbesses et moniales à qui les anciens n’ont pas refusé le nom de prêtresses.

Dans la prophétie, chez les peuples du monde entier, s’illustrèrent Cassandre, les Sibylles, Marie, sœur de Moïse, Deborah, Holda, Anna, Elisabeth, les quatre filles de Philippe, et plus récemment, beaucoup d’autres saintes femmes, telles que Brigide et Hildegarde.

Dans la magie, science impénétrable des bons et des mauvais génies, Circé et Médée, au premier rang de toutes, firent des prodiges bien plus étonnants que Zoroastre lui-même, bien qu’il soit tenu pour beaucoup comme l’inventeur de cet art.

En outre, en philosophie, furent célèbres la femme de Pythagore, Theana, et sa fille Dama, renommée pour avoir développé les sentences de son père des voiles qui les obscurcissaient. Célèbres aussi furent Aspasie et Diotime, les disciples de Socrate, Mantinée et Philesia, Axiothée, toutes deux disciples de Platon. Plotin exalte Gémina et Amphicléa, Lactance loue Thémistène. L’église chrétienne est fière de sainte Catherine, jeune fille qui, à elle seule, surpassa de loin la science de tous les doctes de son temps. Et gardons-nous d’oublier ici la reine Zénobie, disciple du philosophe Longin, à qui l’étendue et l’éclat de sa culture valurent le nom d’Ephinissa et dont Nicomaque traduisit en grec les œuvres divines.

Venons-en à l’éloquence et à la poésie. Voici que s’offrent à nous Armésia, surnommée Androgynéa, Hortensia, Lucrèce, Valérie, Copiola, Sappho, Corinne, la romaine Cornificia, Erinné de Télos ou de Lesbos, qui fut surnommée l’épigrammatiste. Salluste nous fait connaître Sempronia, les jurisconsultes Calpurnia, et, s’il n’avait été de nos jours interdit aux femmes de se cultiver, aujourd’hui encore des femmes très instruites passeraient pour être plus intelligentes que les hommes.

Et que dire du fait que les femmes semblent naturellement dépasser sans difficultés les spécialistes en toutes disciplines ?

Les grammairiens ne se piquent-ils pas d’être les maîtres du bon langage ? Mais ce bon langage, ne l’apprenons-nous pas bien mieux de nos nourrices et de nos mères que des grammairiens ? N’est-ce pas leur mère Cornélie qui façonna la remarquable éloquence des Gracques ? N’est-ce pas sa mère qui enseigna le grec à Syli, fils du roi scythe Aripithe ? Les enfants nés dans des colonies établies à l’étranger n’ont-ils pas toujours conservé leur langue maternelle ? Pour quelle autre raison Platon et Quintilien ont-ils recommandé d’apporter tant de soin au choix d’une bonne nourrice pour les enfants, sinon pour qu’elle leur apprenne une langue et une conversation correctes et distinguées.

Venons-en maintenant aux propos frivoles et aux fables des poètes, ainsi qu’aux disputes verbeuses des dialecticiens : les femmes ne les surpassent-elles pas en tous ces domaines ? Il n’existe nulle part un orateur doué d’un talent assez heureux pour avoir plus de persuasion que la dernière des prostituées. Quel arithméticien peut tromper une femme s’il fait une erreur de calcul en lui payant une dette ? Quel musicien l’égale pour le chant et le charme de la voix ? Les philosophes, les mathématiciens, les astrologues ne font-ils pas souvent de moins bonnes prédictions et de moins bons pronostics que les femmes de la campagne ? et n’est-il pas fréquent qu’une bonne vieille soigne mieux qu’un médecin ? Socrate lui-même, le plus sage de tous les hommes si l’on se fie au témoignage d’Apollon, ne trouva pas indigne de lui, alors qu’il était déjà très âgé, d’acquérir encore quelques connaissances d’une femme, Aspasie, pas plus que le théologien Apollon ne rougit d’être instruit par Priscilla.

Si l’on enquête aussi sur leur sagesse, on en trouvera des exemples en Opis qui fut mise au nombre des déesses, en Plotine, la femme de Trajan, en Amalasuntha, la reine des Ostrogoths, en Emilia, la femme de Scipion, et j’ajouterai à leurs noms celui de la très sage Déborah, épouse de Lapidoth, qui, ainsi que nous le lisons dans le livre des Juges, rendit pendant assez longtemps la justice sur le peuple d’Israël. Ce fut elle qui, après le refus de Barac de lutter contre l’ennemi, fut choisie comme chef de l’armée d’Israël, tua et mit en fuite les ennemis et remporta la victoire. On lit en outre dans l’histoire des Rois qu’Athalie régna et exerça la justice pendant sept ans à Jérusalem. Sémiramis, après la mort du roi Ninus, rendit la justice pendant quarante ans. Et toutes les reines Candaces d’Ethiopie, dont il est fait mention dans les Actes des Apôtres, furent des souveraines très sages et toutes puissantes ; Josèphe, cet historien de l’antiquité digne de foi, fait à leur sujet des récits étonnants. Ajoutons à cette liste Nicaula, la reine de Saba, qui vint du plus loin des terres entendre la sagesse de Salomon, et qui, selon le témoignage du Seigneur, devait condamner tous les hommes de Jérusalem. Il y eut aussi une femme de Techua très avisée, qui embarrassa le roi David en l’interrogeant, lui fit des révélations par parabole, et l’apaisa par l’exemple de Dieu. Et gardons-nous d’oublier ici Abigaïl et Bethsabée : l’une libéra son mari de la colère de David et devint après sa mort reine et épouse de David ; l’autre, mère de Salomon, par sa sagesse permit à son fils d’obtenir le royaume.

Passons aux inventions : nous citerons en exemple Isis, Minerve, Nycostrate ; pour la fondation d’empires et de villes : Sémiramis qui tint le royaume du monde entier, Didon, les Amazones ; pour les combats guerriers, Tomyris, reine des Massagètes qui vainquit le roi de Perse Cyrus. Et aussi la Volsque Camille, la Bohémienne Valisca, toutes deux reines puissantes et encore Pandé, des Indes, les Amazones, les Candaces, les femmes de Lemnos, de Phocide, de Chios, de Perse. Nous lisons l’histoire de beaucoup d’autres femmes illustres dont le merveilleux courage sauva leur nation entière d’une situation désespérée. Nommons parmi elles Judith, que saint Jérôme loue en ces termes : « Voyez en la veuve Judith un exemple de chasteté, célébrez-la par une louange triomphale et des éloges incessants. » Dieu l’a donnée en exemple aux hommes comme aux femmes, et pour récompenser sa chasteté lui donna une telle vertu qu’elle a vaincu celui qui n’avait jamais été vaincu et triomphé de celui qui remportait tous les triomphes. Nous lisons encore qu’une femme fort sage fit appeler Joab, lui mit entre les mains la tête de Seba, l’ennemi de David, afin de sauver la cité d’Abela, ville mère de toutes les autres cités d’Israël. Une femme brisa la tête d’Abimelech avec un éclat de pierre meulière qu’elle lui jeta ; elle lui fracassa le cerveau, accomplissant ainsi la vengeance de Dieu sur Abimelech qui avait mal agi envers son père devant le Seigneur en écrasant sous une seule roche soixante-dix de ses frères. Esther, l’épouse du roi Assuérus, elle, non seulement libéra son peuple d’une mort affreuse, mais lui obtint en outre les plus grands honneurs. Quand Rome fut assiégée par les Volsques commandés par Cn.M. Coriolan et que les Romains ne pouvaient défendre leur ville par les armes, une noble femme, Véturie, mère de Coriolan, sauva la ville par les reproches qu’elle adressa à son fils. Arthémise contraignit les Rhodiens, qui faisaient une attaque brutale contre elle, à abandonner leur flotte, se rendit maîtresse de l’île et fit dresser dans la ville de Rhodes une statue pour rappeler à jamais la honte de cette attaque. De nos jours, qui pourra assez louer la très noble jeune fille (quelque humble que fût son origine) qui, en 1428, alors que les Anglais occupaient la France, prit les armes comme une Amazone, se mit à la tête de l’armée, et combattit avec tant de courage et de chance qu’elle vainquit les Anglais en de nombreuses batailles et rendit au roi de France un royaume qu’il avait déjà perdu. Pour commémorer ses exploits, on éleva à Genabum (c’est-à-dire Orléans) une statue de la sainte jeune fille sur le pont qui franchit la Loire. En parcourant les récits historiques, tant anciens que récents, j’aurais pu encore dénombrer bien des femmes au renom éclatant ; mais pour ne pas gonfler démesurément cet ouvrage, j’ai voulu m’attacher à rester bref, d’autant plus que Plutarque, Valère Maxime, Boccace, ont écrit leurs histoires. C’est pourquoi les faits que j’ai cités à la gloire des femmes sont moins nombreux que tous ceux que j’ai passés sous silence, car je ne suis pas assez ambitieux pour prétendre pouvoir enfermer dans un si petit traité toute l’excellence et les vertus infinies des femmes. Qui en effet pourrait suffire à recenser les infinies louanges que méritent les femmes, elles qui sont à l’origine de tout notre être, qui assurent la conservation du genre humain (qui irait sans elles à sa perte en très peu de temps), elles de qui dépend toute famille et tout état. Le fondateur de Rome ne l’ignorait pas : comme il manquait de femmes, il n’hésita pas à entreprendre une guerre sans merci contre les Sabins dont il avait enlevé les filles, car il savait qu’un pouvoir comme le sien était exposé à une fin rapide si les femmes n’y participaient pas. Lorsque les Sabins se furent finalement emparés du Capitole et tandis que la bataille faisait rage au milieu du forum en affrontements sanglants, les femmes accoururent pour se jeter entre les deux armées et mirent fin au combat ; finalement ils firent la paix et conclurent un traité qui marqua le début d’une perpétuelle amitié. C’est pour cette raison que Romulus donna le nom des femmes aux Curies, et que, avec l’accord des Romains, il fut stipulé dans les registres officiels que la femme n’aurait ni à moudre, ni à faire la cuisine, et qu’il fut défendu à l’épouse et à son mari d’accepter un don l’un de l’autre pour qu’ils sachent que tous leurs biens leur étaient communs. Enfin c’est à partir de ce moment qu’apparut la coutume recommandant au jeune mari de dire, quand il introduisait son épouse dans sa demeure : « Où tu es, je suis », signifiant pas là : « Où tu es le souverain, je suis souveraine », « Où tu es le maître, je suis la maîtresse ». Ensuite, lorsque, après l’expulsion des rois, les légions des Volsques conduites par Marcius Coriolan établirent leur camp à cinq milles de Rome, elles furent mise en déroute par des femmes, et, en récompense de ce bienfait, un temple fut dédié à la Fortune qui est femme. De plus, de grands honneurs et des marques de dignité leur furent conférés par décret du Sénat, au nombre desquels le privilège de marcher sur le haut côté de la rue, tout homme devant se lever pour leur rendre hommage et leur céder la place. On leur accorda aussi des vêtements de pourpre à franges dorées, ainsi que des parures de pierres précieuses, des boucles d’oreille, des bagues et des colliers. Les derniers empereurs prirent soin de porter une loi, aux termes de laquelle, toutes les fois qu’aurait été promulgué un décret en quelque endroit que ce soit qui interdise le port de vêtements ou d’ornements déterminés, les femmes seraient exclues de cette interdiction. On leur accorda le droit d’hériter, de jouir des biens par succession. Les lois permirent aussi que les funérailles des femmes fussent célébrées comme celles des hommes illustres avec des éloges funèbres prononcés en publicc [sic] : en se souvenant que, lorsqu’il fallut envoyer à Delphes un présent à Apollon conformément au vœu de Camille, comme il n’y avait pas assez d’or dans la ville, les femmes apportèrent spontanément leurs parures. Au cours de la guerre de Cyrus contre Astyage, l’armée perse était déjà en fuite, quand, sous les reproches et les blâmes des femmes, elle reprit la lutte et obtint une remarquable victoire. A la suite de cet exploit, Cyrus stipula dans une loi que toutes les fois que les rois perses entreraient dans la ville, ils verseraient à chaque femme un écu d’or. Alexandre, qui y entra deux fois, paya aussi deux fois cet impôt. Cyrus fit même doubler la somme pour les femmes enceintes. Ainsi les anciens rois de Perse, comme les Romains (et ceux-ci dès les débuts mêmes de Rome et de sa souveraineté) ont toujours comblé les femmes de toutes sortes d’honneurs. Et les empereurs eux-mêmes ne leur ont pas témoigné moins de respect. Ainsi l’empereur Justinien décida de faire venir sa femme pour la consulter quand il faisait des lois. Un texte de loi dit : « Une épouse brille de la gloire de son mari au point d’en ressentir l’éclat, et elle s’élève en dignité aussi haut que son époux. » Ainsi la femme d’un empereur s’appelle impératrice, celle d’un roi, reine, celle d’un prince, princesse, et elle est illustre quelle que soit sa naissance. Ulpien dit : « Le prince, c’est-à-dire l’empereur, n’est pas soumis aux lois ; mais l’Auguste, qui est l’épouse de l’empereur, bien qu’elle soit soumise aux lois, s’est vue conférer par le prince les mêmes privilèges que les siens. [»] C’est ce qui permet aux femmes nobles de juger et d’être arbitres, de pouvoir transmettre un domaine ou en posséder elles-mêmes, et de décider en matière de droit entre leurs vassaux. Pour la même raison une femme peut avoir des esclaves attachés à sa personne, comme un homme, rendre la justice même parmi les étrangers, donner son nom à sa famille, les fils recevant ainsi le nom de leur mère et pas de leur père. Elles ont aussi en ce qui concerne leur dot, de grands privilèges qui sont exposés en divers points du corps du droit ; il y est même stipulé qu’une femme honnête et de bonne réputation ne doit pas être incarcérée pour dettes civiles et le juge qui l’aura fait mettre en prison est puni de la peine capitale. Si elle est suspecte de quelque délit, on la jettera dans un monastère, ou on confiera à des femmes le soin de l’enfermer, parce que, si l’on en croit la loi, la femme est de meilleure condition que l’homme, et aussi parce que, s’agissant d’un délit semblable, l’homme est plus coupable que la femme. D’où vient que l’homme convaincu d’adultère est puni de mort, alors que la femme adultère est jetée dans un couvent. Azo a rassemblé beaucoup des privilèges des femmes dans une somme intitulée « A propos du senatus consulte de Velleius et l’observateur des renonciations ».

D’anciens législateurs et théoriciens de l’Etat, Lycurgue et Platon, hommes de poids par leur sagesse et tout à fait compétents par leur savoir, sachant par les secrets de la philosophie que les femmes ne sont inférieures aux hommes ni pour l’excellence de l’esprit, ni pour la force physique, ni pour la dignité de la nature, mais qu’elles sont au contraire aussi aptes qu’eux à tout, décidèrent que les femmes s’exerceraient avec les hommes à la lutte et à la gymnastique, et à tout ce qui touche à la formation militaire, l’arc, la fronde, le lancer de pierre, de flèches, aux joutes d’armes tant à cheval qu’à pied, à savoir disposer le camp, les lignes de bataille, diriger l’armée, et (pour abréger) ils ont soumis les hommes et les femmes à des exercices absolument identiques.

Lisons les historiens dignes de foi de l’antiquité ; nous y découvrirons qu’en Gétulie, chez les Bactriens, et en Galice, il était d’usage que les hommes s’adonnent à l’oisiveté pendant que les femmes cultivaient la terre, construisaient, faisaient du commerce, montaient à cheval, combattaient, pratiquaient toutes les activités courantes des hommes d’aujourd’hui. Chez les Cantabres les hommes apportaient une dot aux femmes, les frères recevaient leurs épouses de leurs sœurs, les filles étaient les héritières désignées. Chez les Scythes, les Thraces et les Gaulois, hommes et femmes partageaient les charges. Quand on délibérait de la guerre et de la paix, on faisait venir les femmes pour la décision et la délibération ; preuve en est le pacte conclu entre Hannibal et les Celtes, qui comporte les clauses suivantes : « Si un Celte se plaint d’avoir supporté une injustice de la part d’un Carthaginois, que les magistrats carthaginois ou les généraux qui auront été en Espagne soient juges du différend. Si un Carthaginois a subi une injustice d’un Celte, que les femmes celtes jugent l’affaire. »

Mais l’excessive tyrannie des hommes prévalant sur le droit divin et les lois naturelles, la liberté qui fut accordée aux femmes leur est de nos jours interdite par des lois injustes, supprimée par la coutume et l’usage, réduite à néant par l’éducation. A peine née, en effet, la femme est maintenue oisive à la maison dès ses premières années, et comme si elle était incapable de fonctions plus importantes, elle n’a pas d’autre perspective que les aiguilles et le fil. Puis, lorsqu’elle a atteint l’âge de la puberté, on la livre au pouvoir jaloux d’un mari, ou on l’enferme à jamais dans un cloître de religieuses. Les charges publiques leur sont interdites par la loi ; il n’est pas permis, même aux plus avisées d’entre elles, d’intenter une action en justice. En outre, on les exclut de la justice, des jugements, de l’adoption, du droit de faire opposition, de l’administration, du droit de tutelle, des affaires de succession et des procès criminels. On les exclut aussi de la prédication de la parole de Dieu, en contradiction avec l’Ecriture où le Saint Esprit, par la bouche de Joël, leur a promis : « Vos filles aussi prophétiseront », et alors qu’elles enseignaient publiquement du temps des Apôtres ainsi que nous le savons d’Anna épouse de Siméon, des filles de Philippe et de Priscilla, épouse d’Aquila[*]. Mais nos nouveaux législateurs sont d’une telle mauvaise foi, eux qui ne tiennent pas compte du commandement de Dieu, qu’ils ont décrété selon leur propre tradition que les femmes, pourtant considérées par d’autres comme naturellement éminentes et d’une remarquable noblesse, sont de condition inférieure aux hommes. Aussi ces lois contraignent-elles les femmes à se soumettre aux hommes, comme des vaincus devant des vainqueurs, et cela sans raison ou nécessité naturelle ou divine, mais sous la pression de la coutume, de leur éducation, du hasard ou de quelque opportunité tyrannique.

Il y en a, en outre, qui s’autorisent de la religion pour exercer leur autorité sur les femmes et fondent leur tyrannie sur les Saintes Ecritures ; ils ont sans cesse à la bouche la malédiction adressée à Eve : « Tu seras sous la puissance de l’homme et il te dominera. » Si on leur répondait que le Christ a mis fin à cette malédiction, ils feraient objection en reprenant les paroles de Pierre et en y ajoutant celles de Paul : « Que les femmes soient soumises aux hommes. Que les femmes se taisent dans l’Eglise. » Mais celui qui connaît les divers tropes de l’Ecriture et ses divers modes d’expression verra facilement que ces phrases ne se contredisent qu’en apparence. Il y a en effet un ordre dans l’Eglise qui place les hommes avant les femmes pour le ministère, comme les Juifs ont été placés avant les Grecs pour la promesse. Cependant Dieu ne fait de préférence pour personne, car en Christ il n’y a ni sexe masculin ni sexe féminin, mais une nouvelle créature. Bien plus, beaucoup d’offenses contre les femmes ont été accordées aux hommes parce qu’ils ont le cœur dur, par exemple les répudiations qui furent autrefois permises aux Juifs, mais elles ne masquent nullement la dignité des femmes, puisque si leur[s] maris manquent à leur devoir ou commettent une faute, les femmes ont le pouvoir de demander un jugement pour attirer la honte sur eux. La reine de Saba elle-même doit juger les hommes de Jérusalem. Donc ceux qui, justifiés par la foi, sont devenus les fils d’Abraham, c’est-à-dire les fils de la promesse, ceux-là sont sous le pouvoir de la femme et soumis au commandement de Dieu qui dit à Abraham : « Quoi que te dise ta femme Sarah, obéis à ses paroles. »

Maintenant, pour me résumer le plus brièvement possible, je rappellerai en conclusion que j’ai montré la prééminence du sexe féminin d’après son nom, l’ordre, le lieu, et la matière de sa création, et quelle dignité supérieure à l’homme elle a reçu de Dieu ; j’ai poursuivi ma démonstration en m’appuyant à la fois sur la nature, les lois humaines, diverses autorités, divers raisonnements, divers exemples. Si abondant cependant qu’ait été mon développement, j’ai laissé encore de très nombreux points à traiter, parce que j’en suis venu à écrire non par un mouvement d’ambition ou le désir de me mettre en valeur, mais parce que cela me semblait un devoir au nom de la vérité. Je craignais en effet, si je gardais le silence, d’avoir l’air de commettre une sorte de sacrilège en dérobant, par un silence impie, à un sexe si zélé envers Dieu, les louanges qui lui étaient dues, comme si j’avais enfoui dans la terre un trésor qui m’aurait été confié.

S’il se trouve quelqu’un plus minutieux que moi qui découvre un argument que je n’ai pas signalé et qu’il juge bon à ajouter à cet ouvrage, je considérerai qu’il n’en souligne pas une faiblesse, mais qu’il y apporte une contribution, dans la mesure où il améliorera par son talent et son savoir mon œuvre qui est bonne.

Et donc pour que cet ouvrage n’aboutisse pas à un trop gros volume, en voici la fin.

[*] L’auteur fait d’Anna l’épouse de Siméon, et de Priscilla, l’épouse d’Aquila, alors qu’il n’en est rien.