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De l’Égalité des deux sexes, discours physique et moral où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés

by Poulain de la Barre

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Title: De l’Égalité des deux sexes, discours physique et moral où l’on voit l’importance de se défaire des préjugés
Author: de la Barre, Poulain (1647-1723)
Date of publication: 1673
Edition transcribed: (Paris: Jean Du Puis, 1673)
Source of edition: Bibliothèque Nationale de France
<http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9617928w.r=de%20l%27%C3%A9galit%C3%A9%20des%20deux%20sexes?rk=21459;2>
Transcribed by: Mathieu Baril and Yanicka Poirier, McGill University, 2015.
Transcription conventions: Original side notes have been included in the body of the text in brackets.
Status: Completed, not yet proofread, version 0.1, October 2016.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

FRANÇOIS

POULAIN DE LA BARRE

 

 

 

 

 

DE L’ÉGALITÉ

DES DEUX SEXES

 

 

 

AVERTISSEMENT

 

 

Les plus fortes Objections qu’on nous peut faire, se tirent de l’Authorité des grands hommes, et de l’Ecriture-Sainte. Pour ce qui est des premieres, on croit y satisfaire suffisamment, en disant qu’on ne reconnoist point icy d’autre Authorité, que celle de la Raison et du bon Sens.

Pour ce qui regarde l’Ecriture, elle n’est contraire en aucune façon, au dessein de cét Ouvrage, si l’on prend bien l’un et l’autre. On prétend icy qu’il y a une égalité entiere entre les deux Sexes, considerez indépendemment de la Coutume, qui met souvent ceux qui ont plus d’Esprit et de merite, dans la dépendance des autres. Et l’Ecriture ne dit pas un mot d’Inégalité, et comme elle n’est que pour servir de regle aux hommes dans leur conduite, selon les idées qu’elle donne de la justice, elle laisse à chacun la liberté de juger comme il peut de l’état naturel et veritable des choses. Et si l’on y prend garde, toutes les Objections qu’on en tire, ne sont que des Sophismes de préjugé, par lesquels tantôt on entend de toutes les Femmes des passages qui ne conviennent qu’à quelques-unes en particulier, tantost on rejette sur la nature ce qui ne vient que de l’Education ou de la Coutume, et ce qu’ont dit les Autheurs Sacrez, par rapport aux Usages de leurs temps.

 

 

 

 

 

PREFACE

 

 

 

contenant le plan et le but de

ce Discours.

 

 

 

Il n’y a rien de plus délicat que de s’expliquer sur les Femmes. Quand un homme parle à leur avantage, l’on s’imagine aussitost que c’est par galanterie ou par amour ; et il y a grande apparence que la pluspart jugeant de ce discours par le Titre, croiront d’abord qu’il est l’effet de l’un ou de l’autre, et seront bien-aises d’en sçavoir au vray, le motif et le dessein. Le voicy.

La plus heureuse pensée qui puisse venir à ceux qui travaillent à acquérir une science solide, aprés avoir esté instruits selon la Methode vulgaire, c’est de douter si on les a bien enseignez, et de vouloir découvrir la vérité par eux-mêmes.

Dans le progrès de leur recherche, il leur arrive necessairement de remarquer que nous sommes remplis de préjugez[*], et qu’il faut y renoncer absolument pour avoir des connoissances claires et distinctes.

Dans le dessein d’insinuër une Maxime si importante, l’on a crû que le meilleur estoit de choisir un sujet determiné et éclatant, où chacun prist interest ; afin qu’aprés avoir démontré qu’un sentiment aussi ancien que le Monde, et aussi universel que le Genre humain, est un préjugé ou une erreur, les Sçavans puissent estre enfin convaincus de la necessité qu’il y a de juger des choses par soi-même, aprés les avoir bien examinées, et de ne s’en point rapporter à l’opinion ni à la bonne foy des autres hommes, si l’on veut éviter d’être trompé.

De tous les Préjugez, on n’en a point remarqué de plus propre à ce dessein que celuy qu’on a communément sur l’Inégalité des deux Sexes.

En effet, si on les considere en l’état où ils sont à present, on observe qu’ils sont plus differens dans les fonctions Civiles, et qui dépendent de l’Esprit, que dans celles qui appartiennent au Corps. Et si on en cherche la raison dans les Discours ordinaires, on trouve que tout le Monde, ceux qui ont de l’étude, et ceux qui n’en ont point, et les Femmes même s’accordent à dire qu’elles n’ont point de part aux Sciences ny aux Emplois, parce qu’elles n’en sont pas capables ; qu’elles ont moins d’Esprit que les hommes, et qu’elles leur doivent estre inferieures en tout comme elles sont.

[Regle de verité.] Aprés avoir examiné cette Opinion, suivant la regle de verité, qui est de n’admettre rien pour vray qui ne soit appuyé sur des idées claires et distinctes ; d’un costé elle a paru fausse, et fondée sur un Préjugé, et sur une Tradition populaire, et de l’autre on a trouvé que les deux Sexes sont égaux : c’est à dire, que les Femmes sont aussi Nobles, aussi parfaites, et aussi capables que les hommes. Cela ne peut estre étably qu’en refutant deux sortent d’Adversaires, le Vulgaire, et presque tous les Sçavans.

Le premier n’ayant pour fondement de ce qu’il croit, que la Coutume et de legeres apparences, il semble qu’on ne le peut mieux combattre qu’en luy faisant voir comment les femmes ont esté assujetties et excluës des Sciences et des Emplois ; et aprés l’avoir conduit par les états et les rencontres principales de la vie, luy donner lieu de reconnoître qu’elles ont des avantages qui les rendent égales aux hommes ; et c’est ce qui comprend la premiere Partie de ce Traité.

La Seconde est employée à montrer que les preuves des Sçavans sont toutes vaines. Et aprés avoir établi le sentiment de l’Egalité, par des raisons positives, on justifie les Femmes des défauts dont on les accuse ordinairement, en faisant voir qu’ils sont imaginaires ou peu importants, qu’ils viennent uniquement de l’Education qu’on leur donne, et qu’ils marquent en elles des avantages considerables.

Ce sujet pouvoir estre traité en deux façons, ou galamment, c’est à dire, d’une maniere enjoüée et fleurie, ou bien en Philosophe et par principes, afin d’en instruire à fond.

Ceux qui ont une idée juste de la veritable Eloquence, sçavent bien que ces deux manieres sont presque inalliables, et qu’on ne peut gueres éclairer l’Esprit et l’égayer par la même voye. Ce n’est pas qu’on ne puisse joindre la fleurette avec la raison ; mais ce mélange empêche souvent la fin qu’on se doit proposer dans les Discours, qui est de convaincre et de persuader ; ce qu’il y a d’agreable amusant l’Esprit, et ne luy permettant pas de s’arrêter au solide.

Et comme l’on a pour les Femmes des regards particuliers, si dans un ouvrage fait sur leur sujet, on méle quelque chose de galant, ceux qui le lisent poussent leurs pensées plus loin, et perdent de veuë ce qui les devroit occuper.

C’est pourquoi n’y ayant rien qui regarde plus les Femmes que ce dessein, où l’on est obligé de dire en leur faveur ce qu’il y a de plus fort et de vray, autant que la Bizarrerie du Monde le peut souffrir, on a crû qu’il faloit parler serieusement et en avertir, de peur que la pensée que ce seroit un ouvrage de galanterie ne le fasse passer legerement, ou rejetter par les personnes scrupuleuses.

L’on ignore pas que ce discours fera beaucoup de mécontents, et que ceux dont les interests et les maximes sont contraires à ce qu’on avance icy, ne manqueront pas de crier contre. Pour donner moyen de répondre à leurs plaintes, l’on avertit les personnes d’Esprit, et particulierement les Femmes qui ne sont point la Dupe de ceux qui prennent authorité sur elles, que si elles se donnent la peine de lire ce Traité, avec l’attention, que merite au moins la varieté des matieres qui y sont, elles remarqueront que le Caractere essentiel de la verité, c’est la clarté et l’évidence. Ce qui leur pourra servir à reconnoistre si les objections qu’on leur apportera sont considerables ou non. Elles pourront remarquer, que les plus specieuses leur seront faites par des gens que leur profession semble engager aujourd’huy à renoncer à l’experience, au bon sens et à eux-mêmes, pour embrasser aveuglément tout ce qui s’accorde avec leurs prêjugez et leurs interests, et à combattre toutes sortes de veritez, qui semblent les attaquer.

Et l’on prie de considerer que les mauvais effets qu’une terreur Panique leur feroit apprehender de cette entreprise, n’arriveront peut-estre pas à l’égard d’une seule femme, et qu’ils sont contrepesez par un grand bien qui en peut revenir ; n’y ayant peut-estre pas de voye plus naturelle ny plus pure pour tirer la pluspart des Femmes de l’oisiveté où elles sont reduites, et des inconveniens qui la suivent que de les porter à l’étude, qui est presque la seule chose à quoy les Dames puissent à present s’occuper, en leur faisant connoistre qu’elles y sont aussi propres que les hommes.

Et comme il n’y a que ceux qui ne sont pas raisonnables qui abusent au préjudice des Femmes des avantages que leur donne la Coutume, il ne pourroit y avoir aussi que des Femmes peu judicieuses, qui se servissent de cét ouvrage pour s’élever contre les hommes, qui les traiteroient comme leurs égales ou leurs compagnes. Enfin si quelqu’un se choque de ce Discours pour quelque cause que ce soit, qu’il s’en prenne à la verité et non à l’Autheur : et pour s’exempter de chagrin qu’il se dise à lui-même, que ce n’est qu’un jeu d’Esprit : Il est certain que ce tour d’Imagination ou un semblable, empéchant la verité d’avoir prise sur nous, la rend de beaucoup moins incommode à ceux qui ont peine à la souffrir.

 

 

 

 


 

PREMIÈRE PARTIE

 

 

 

PREMIERE PARTIE

 

où l’on montre que l’opinion

vulgaire est un préjugé, et qu’en

comparant sans interest ce que

l’on peut remarquer dans la

conduite des hommes et des

femmes, on est obligé de

reconnoître entre les deux Sexes

une égalité entiere.

 

 

 

            [Que les hommes sont remplis de préjugez.] Les hommes sont persuadez d’une infinité de choses dont ils ne sçauroient rendre raison ; parceque leur persuasion n’est fondée que sur de legeres apparences, ausquelles ils se sont laissez emporter ; et ils eussent crû aussi fortement le contraire, si les impressions des sens ou de la coûtume les y eussent determinez de la même façon.

Hors un petit nombre de sçavans, tout le monde tient comme une chose indubitable, que c’est le Soleil qui se meut autour de la terre : quoyque ce qui paroist dans la revolution des jours et des années, porte également ceux qui y font attention, à penser que c’est la terre qui se meut autour du soleil. L’on s’imagine qu’il y a dans les bêtes quelque connoissance qui les conduit, par la même raison que les Sauvages se figurent qu’il y a un petit demon dans les horloges et dans les machines qu’on leur montre, dont ils ne connoissent point la fabrique ni les ressorts.

Si l’on nous avoit élevez au milieu des mers, sans jamais nous faire approcher de la terre, nous n’eussions pas manqué de croire en changeant de place sur un vaisseau, que c’eussent esté les rivages qui se fussent éloignez de nous, comme le croient les enfans au depart des bateaux. Chacun estime que son païs est le meilleur, parce qu’il y est plus accoûtumé ; et que la religion dans laquelle il a esté nourri, est la veritable qu’il faut suivre, quoy qu’il n’ait peut-estre jamais songé à l’examiner ni à la comparer avec les autres. On se sent toujours plus porté pour ses compatriotes que pour les étrangers, dans les affaires où le droit même est pour ceux-cy. Nous nous plaisons davantage avec ceux de nôtre profession, encore qu’ils ayent moins d’esprit et de vertu. Et l’inegalité des biens et des conditions fait juger à beaucoup de gens que les hommes ne sont point égaux entr’eux.

Si on cherche surquoy sont fondées toutes ces opinions diverses, on trouvera qu’elles ne le sont que sur l’interest, ou sur la coûtume ; et qu’il est incomparablement plus difficile de tirer les hommes des sentimens où ils ne sont que par préjugé, que de ceux qu’ils ont embrassez par le motif des raisons qui leur ont paru les plus convaincantes et les plus fortes.

L’on peut mettre au nombre de ces jugemens celuy qu’on porte vulgairement sur la difference des deux Sexes, et sur tout ce qui en depend. Il n’y en a point de plus ancien ni de plus universel. Les sçavans et les ignorans sont tellement prévenus de la pensée que les femmes sont inferieures aux hommes en capacité et en merite, et qu’elles doivent estre dans la dépendance où nous les voyons, qu’on ne manquera pas de regarder le sentiment contraire comme un paradoxe[†] singulier.

Cependant il ne seroit pas necessaire pour l’établir, d’employer aucune raison positive, si les hommes estoient plus équitables et moins interessez dans leurs jugemens. Il suffiroit de les avertir qu’on a parlé jusqu’à present qu’à la legere de la difference des deux Sexes, au desavantage des femmes ; [Ce qu’il faut faire pour bien juger des choses.] et que pour juger sainement si le notre a quelque préeminence naturelle par dessus le leur, il faut y penser serieusement et sans interest renonçant à ce qu’on a crû sur le simple rapport d’autruy, et sans l’avoir examiné.

Il est certain qu’un homme qui se mettroit en cét état d’indifference et de desinteressement, reconnoîtroit d’une part que c’est le peu de lumiere et la précipitation qui font tenir que les femmes sont moins nobles et moins excellentes que nous : et que c’est quelques indispositions naturelles, qui les rendent sujettes aux deffauts et aux imperfections qu’on leur attribuë, et méprisables à tant de gens. Et de l’autre part, il verroit que les apparences mêmes qui trompent le peuple sur leur sujet, lorsqu’il les passe legerement, serviroient à le détromper s’il les approfondissoit un peu. Enfin, si cét homme estoit Philosophe, il trouveroit qu’il y a des raisons Physiques qui prouvent invinciblement que les deux Sexes sont égaux pour le corps et pour l’esprit.

Mais comme il n’y a pas beaucoup de personnes en estat de pratiquer eux seuls cét avis, il demeureroit inutile, si on ne prenoit la peine de travailler avec eux pour les aider à s’en servir ; et parceque l’opinion de ceux qui n’ont point d’étude est la plus generale, c’est par elle qu’il faut commencer nôtre examen.

[Ce que les hommes croyent des femmes.] Si l’on demande à chaque homme en particulier ce qu’il pense des femmes en general, et qu’il le veüille avoüer sincerement, il dira sans doute qu’elles ne sont faites que pour nous, et qu’elles ne sont gueres propres qu’à élever les enfans dans leur bas âge, et à prendre le soin du ménage. Peut-estre que les plus spirituels ajoûteroient qu’il y a beaucoup de femmes qui ont de l’esprit et de la conduite ; mais que si l’on examine de prés celles qui en ont le plus, on y trouvera toujours quelque chose qui sent leur Sexe : qu’elles n’ont ni fermeté ni arrest, ni le fond d’esprit qu’ils croient reconnoître dans le leur, et que c’est un effet de la providence divine et de la sagesse des hommes, de leur avoir fermé l’entrée des sciences, du gouvernement, et des emplois ; que ce seroit une chose plaisante de voir une femme enseigner dans une chaire, l’éloquence ou la medecine en qualité de Professeur : marcher par les ruës, suivies de Commissaires, et de Sergens pour y mettre la police : haranguer devant les Juges en qualité d’Avocat : estre assise sur un Tribunal pour y rendre Justice, à la teste d’un Parlement : conduire une armée, livrer une bataille : et parler devant les Republiques ou les Princes comme Chef d’une Ambassade.

J’avoüe que cét usage nous surprendroit : mais ce ne seroit que par la raison de la nouveauté. Si en formant les états et en établissant les differens emplois qui les composent, on y avoit aussi appelé les femmes, nous serions accoûtumez à les y voir, comme elles le sont à nôtre égard. Et nous ne trouverions pas plus étrange de les voir sur les Fleurs de Lys, que dans les boutiques.

Si on pousse un peu les gens, on trouvera que leurs plus fortes raisons se reduisent à dire que les choses ont toûjours esté comme elles sont, à l’égard des femmes : ce qui est une marque qu’elles doivent estre de la sorte : et que si elles avoient esté capables des sciences et des emplois, les hommes les y auroient admises avec eux.

Ces raisonnemens viennent de l’opinion qu’on a de l’équité de nostre Sexe, et d’une fausse idée que l’on s’est forgée de la coûtume. C’est assez de la trouver établie, pour croire qu’elle est bien fondée. Et comme l’on juge que les hommes ne doivent rien faire que par raison, la pluspart ne peuvent s’imaginer qu’elle n’ait pas esté consultée pour introduire les pratiques qu’ils voyent si universellement reçuës, et l’on se figure, que c’est la raison et la prudence qui les ont faites, à cause que l’une et l’autre obligent de s’y conformer lorsqu’on ne peut se dispenser de les suivre, sans qu’il arrive quelque trouble.

[Pourquoy on croit les femmes inferieures aux hommes.] Chacun void en son païs les femmes dans une telle sujettion, qu’elles dépendent des hommes en tout : sans entrée dans les sciences, ny dans aucun des états qui donnent lieu de se signaler par les avantages de l’esprit. Nul ne rapporte qu’il ait veu les choses autrement à leur égard. On sçait aussi qu’elles ont toûjours esté de la sorte, et qu’il n’y a point d’endroit de la terre où on ne les traite comme dans le lieu où l’on est. Il y en a même où on les regarde comme des esclaves. A la Chine on leur tient les pieds petits dés leur enfance, pour les empescher de sortir de leurs maisons, où elles ne voyent presque jamais que leurs maris et leurs enfans. En Turquie les Dames sont resserrées d’aussi prés. Elles ne sont gueres mieux en Italie. Quasi tous les peuples d’Asie, de l’Afrique, et de l’Amerique usent de leurs femmes, comme on fait icy des servantes. Par tout on ne les occupe que de ce que l’on considère comme bas ; et parce qu’il n’y a qu’elles qui se mélent des menus soins du ménage et des enfans, l’on se persuade communément qu’elles ne sont au monde que pour cela, et qu’elles sont incapables de tout le reste. On a de la peine à se representer comment les choses pourroient estre bien d’une autre façon ; et s’il paroist même qu’on ne les pourroit jamais changer, quelque effort que l’on fit.

Les plus sages Legislateurs, en fondant leurs Republiques n’on rien étably qui fust favorable aux femmes pour ce regard. Toutes les Loix semblent n’avoir esté faites que pour maintenir les hommes dans la possession où ils sont. Presque tout ce qu’il y a eu de gens qui ont passé pour sçavans et qui ont parlé des femmes, n’ont rien dit à leur avantage : et l’on trouve la conduite des hommes si uniforme à leur endroit, dans tous les siecles et par toute la terre, qu’il semble qu’ils y sont entrez de concert, ou bien, comme plusieurs s’imaginent, qu’ils ont esté portez à un [sic.] user de la sorte, par un instinct secret ; c’est-à-dire, par un ordre general de l’Autheur de la nature.

On se le persuade encore davantage en considerant de quelle façon les femmes mêmes supportent leur condition. Elles la regardent comme leur estant naturelle. Soit qu’elles ne pensent point à ce qu’elles sont, soit que naissant et croissant dans la dépendance, elles la considerent de la même maniere que font les hommes. Sur toutes ces veuës, les unes et les autres se portent à croire, et que leurs esprits sont aussi differens que leurs corps, et qu’il doit y avoir entre les deux Sexes autant de distinction, dans toutes les fonctions de la vie, qu’il y en a entre celles qui leur sont particulieres. [Comment il faut juger des Coûtumes Anciennes.] Cependant cette persuasion comme la pluspart de celles que nous avons sur les coûtumes et sur les usages n’est qu’un pur préjugé, que nous formons sur l’apparence des choses, faute de les examiner de prés, et dont nous nous détromperions, si nous pouvions nous donner la peine de remonter jusqu’à la source, et juger en beaucoup de rencontres de ce qui s’est fait autrefois, par ce qui se fait aujourd’huy, et des Coûtumes Anciennes par celles que nous voyons s’établir de nostre temps. Si on avoit suivi cette regle, en une infinité de jugemens, on ne seroit pas tombé en tant de méprises ; et dans ce qui concerne la condition presente des femmes, on auroit reconnu qu’elles n’ont esté assujetties que par la Loy du plus fort, et que ce n’a pas esté faute de capacité naturelle ni de merite qu’elles n’ont point partagé avec nous, ce qui éleve notre Sexe au dessus du leur.

[Comment on s’est toûjours gouverné.] En effet quand on considere sincerement les choses humaines dans le passé et dans le present, on trouve qu’elles sont toutes semblables en un point, qui est que la raison a toûjours esté la plus foible ; et il semble que toutes les histoires n’ayent esté faites, que pour montrer ce que chacun void de son temps, que depuis qu’il y a des hommes, la force a toûjours prévalu. Les plus grands empires de l’Asie ont esté dans leur commencement l’ouvrage des usurpateurs et des brigands ; et les débris de la monarchie des Grecs et des Romains, n’ont esté recüeillis que par des gens qui se crurent assez forts pour resister à leurs maistres et pour dominer sur leurs égaux. Cette conduite n’est pas moins visible dans toutes les societez : et si les hommes en usent ainsi à l’égard de leurs pareils, il y a grande apparence qu’ils l’ont fait d’abord à plus forte raison, chacun à l’égard de la femme. [Conjecture historique.] Voicy à peu prés comment cela est arrivé.[Comment les hommes se sont rendus les maistres.] Les hommes remarquant qu’ils estoient les plus robustes, et que dans le rapport du Sexe ils avoient quelqu’avantage de corps, se figurerent qu’il leur appartenoit en tout. La consequence n’estoit pas grande pour les femmes au commencement du monde. Les choses estoient dans un état tres-different d’aujourd’huy, il n’y avoit point encore de gouvernement, de science, d’employ, ny de religion établie : Et les idées de dépendance n’avoient rien du tout de fâcheux. Je m’imagine des enfans, et que tout l’avantage estoit comme celuy du jeu : les hommes et les femmes qui estoient alors simples et innocens, s’employoient égale- ment à la culture de la terre ou à la chasse comme font encore les sauvages. L’homme alloit de son côté et la femme alloit du sien ; celuy qui apportoit davantage estoit aussi le plus estimé.

Les incommoditez et les suites de la grossesse diminuant les forces de la femme durant quelqu’intervalle, et les empeschant de travailler comme auparavant, l’assistance de leurs maris leur devenoit absolument necessaire, et encore plus lorsqu’elles avoient des enfans. Tout se terminoit à quelques regards d’estime et de preferance, pendant que les familles ne furent composées que du pere et de la mere avec quelques petits enfans. Mais lorsqu’elles se furent aggrandies, et qu’il y eut en une mesme maison, le pere et la mere du pere, les enfans des enfans, avec des freres et des sœurs, des ainez et des cadets ; la dépendence s’étendit, et devint ainsi plus sensible. On vid la maistresse se soûmettre à son mary, le fils honorer le pere, celui-cy commander à ses enfans : et comme il est tres-difficile que les freres s’accordent toûjours parfaitement, on peut juger qu’ils ne furent pas long-temps ensemble, qu’il n’arrivast entr’eux quelque different. L’aîné plus fort que les autres, ne leur voulut rien ceder. La force obligea les petits de ployer sous les plus grands. Et les filles suivirent l’exemple de leur mere.

Il est aisé de s’imaginer qu’il y eut alors dans les maisons plus de fonctions differentes ; que les femmes obligées d’y demeurer pour élever leurs enfans, prirent le soin du dedans ; que les hommes estant plus libres et plus robustes se chargerent du dehors, et qu’aprés la mort du pere et de la mere, l’aîné voulut dominer. Les filles accoûtumées à demeurer au logis, ne penserent point à en sortir. Quelques cadets mécontens et plus fiers que les autres refusant de prendre le joug, furent obligez de se retirer et de faire bande à part. Plusieurs de mesme humeur s’estant rencontrez s’entretinrent de leur fortune, et firent aisement amitié ; et se voyans tous sans bien, chercherent les moyens d’en acquerir. Comme il n’y en avoit point d’autre que de prendre celuy d’autruy, ils se jetterent sur celuy qui estoit le plus en main, et pour le conserver plus surement, se saisirent en même temps des maistres ausquels il appartenoit.

La dépendance volontaire qui estoit dans les familles cessa par cette invasion. Les peres et les meres furent contraints d’obeïr, avec leurs enfans à un injuste usurpateur ; et la condition des femmes en devint plus facheuse qu’auparavant. Car au lieu qu’elles n’avoient épousé jusque-là que des gens de leur famille qui les traittoient comme sœurs ; elles furent aprés cela contraintes de prendre pour maris des étrangers inconnus qui ne les considererent que comme le plus beau du butin.

[Pourquoy les femmes n’ont point eu de part aux premiers emplois.] C’est l’ordinaire des vainqueurs de mépriser ceux d’entre les vaincus, qu’ils estiment les plus foibles. Et les femmes le paroissant, à cause de leurs fonctions qui demandoient moins de force, furent regar- dées comme étant inferieures aux hommes.

Quelques uns se contenterent d’une premiere usurpation ; mais d’autres plus ambitieux, encouragez par le succés de la victoire voulurent pousser plus loin leurs conquestes. Les femmes estant trop humaines pour servir à ces injustes desseins, on les laissa au logis ; et les hommes furent choisis comme estant plus propres aux entreprises où l’on a besoin de force. En cét estat l’on n’estimoit les choses qu’autant qu’on les croyoit utiles à la fin qu’on se proposoit ; et le desir de dominer estant devenu une des plus fortes passions, et ne pouvant estre satisfait que par la violence et l’injustice, il ne faut pas s’estonner que les hommes en ayant esté seuls, les instrumens, ayent esté preferez aux femmes. Ils servirent à retenir les conquêtes qu’ils avoient faites ; on ne prit que leurs conseils pour establir la tyrannie, parce qu’il n’y avoit qu’eux qui les pussent executer, et de cette sorte la douceur et l’humanité des femmes fut cause qu’elles n’eurent point de part au gouvernement des Etats.

L’exemple des Princes fut bien-tost imité par leurs sujets. Chacun voulut l’emporter sur son compagnon ; Et les particuliers commencerent à dominer plus absolument sur leurs familles. Lorsqu’un Seigneur se vid maistre d’un Peuple et d’un Païs considerable, il en forma un Royaume ; Il fit des loix pour le gouverner, prit des Officiers entre les hommes, et esleva aux Charges ceux qui l’avoient mieux servy dans ses entreprises. Une preferance si notable d’un sexe à l’autre fit que les femmes furent encore moins conside- rées ; et leur humeur et leurs fonctions les éloignant du carnage et de la guerre, on crut qu’elles n’étoient capables de contribuer à la conservation des Royaumes, qu’en aydant à les peupler.

L’etablissement des Etats ne se pût faire sans mettre de la distinction entre ceux qui les composoient. L’on introduisit des marques d’honneur, qui servirent à les discerner ; et on inventa des signes de respect pour témoigner la difference qu’on reconnoissoit entre eux. On joignit ainsi à l’idée de la puissance la soûmission exterieure que l’on rend à ceux qui ont l’authorité entre les mains.

Il n’est pas necessaire de dire icy comment Dieu a esté connu des hommes ; mais il est constant qu’il en a esté adoré depuis le commencement du monde. Pour le culte qu’on luy a rendu, il n’a esté regulier que depuis qu’on s’est assemblé pour faire des Societez publiques. Comme l’on estoit accoûtumé à reverer les puissances par des marques de respect, on crût qu’il falloit aussi honnorer Dieu par quelques ceremonies, qui servissent à témoigner les sentimens qu’on avoit de sa grandeur. [Comment les femmes n’ont point eu de part aux ministeres de la religion parmy les Payens.] On bâtit des Temples ; on institua des Sacrifices ; et les hommes qui estoient déja les maistres du Gouvernement ne manquerent pas de s’emparer encore du soin de ce qui concernoit la Religion ; et la coûtume ayant déja prévenu les femmes, que tout appartenoit aux hommes, elles ne demanderent point d’avoir part au ministere. L’idée qu’on avoit de Dieu s’étant extrémement corrompuë par les fables et par les fictions poëtiques, l’on se forgea des Divinitez mâles, et femelles ; et l’on institua des Prestresses pour le service de celle de leur sexe ; mais ce ne fut que sous la conduite et sous le bon plaisir des Prestres.

L’on a veu aussi quelquesfois des femmes gouverner de grands Estats ; mais il ne faut pas pour cela s’imaginer, que c’est qu’elles avoient eu l’adresse de disposer les affaires, de sorte qu’on ne pouvoit leur oster l’authorité d’entre les mains. Il y a aujourd’huy des Etats hereditaires où les femelles succedent aux mâles, pour estre Reines ou Princesses ; mais il y a sujet de croire, que si on a laissé d’abord tomber ces Royaumes-là en quenouille, ce n’a esté que pour éviter de tomber en guerre civile ; et si l’on a permis les Regences, on ne l’a fait que dans la pensée que les meres, qui aiment toûjours extraordinairement leurs enfans, prendroient un soin particulier de leurs Etats, pendant leur minorité.

[Pourquoy elles n’ont point eu de part aux sciences.] Ainsi les femmes n’ayant eu à faire que leur ménage, et y trouvant assez dequoy s’occuper, il ne faut pas s’étonner qu’elles n’ayent point inventé de sciences, dont la pluspart n’ont esté d’abord, que l’ouvrage et l’occupation des oysifs et des faineants. Les Prestres des Egyptiens qui n’avoient pas grand’ chose à faire, s’amusoient ensemble à parler des effets de la nature, qui les touchoient davantage. A force de raisonner, ils firent des observations dont le bruit excita la curiosité de quelques hommes qui les vinrent rechercher. Les sciences n’estant encore qu’au berceau, ne tirerent point les femmes de leurs maisons ; outre que la jalousie qui broüilloit déja les maris, leur eût fait croire qu’elles eussent esté visiter les Prestres plûtost pour l’amour de leur personne, que des connois- sances qu’ils avoient.

Lorsque plusieurs en furent imbus, ils s’assemblerent en certains lieux pour en parler plus à leur aise. Chacun disant ses pensées, les sciences se perfectionnerent. On fit des Academies, où l’on n’appella point les femmes ; et elles furent de cette sorte excluës des sciences, comme l’estoient du reste.

La contrainte dans laquelle on les retenoit, n’empécha pas que quelques-unes n’essent l’entretien ou les écrits des sçavants : elles égalerent en peu de temps les plus habiles ; et comme on s’estoit déja forgé une bien-seance importune, les hommes n’osant venir chez elles, ny les autres femmes s’y trouver, de peur qu’on n’en prist ombrage, elles ne firent point de disciples ny de sectateurs, et tout ce qu’elles avoient acquis de lumiere mouroit inutilement avec elles.

Si l’on observe comment les modes s’introduisent et s’embellissent de jour en jour, on jugera aisement qu’au commencement du monde, on ne s’en mettoit gueres en peine. Tout y estoit simple et grossier. On ne songeoit qu’au necessaire. Les hommes écorchoient les bestes, et en attachant les peaux ensemble s’en adjustoient des habits. Le commode vint aprés : et chacun s’habillant à sa guise, les manieres qu’on trouva qui seroïent le mieux, ne furent point negligées ; et ceux qui estoient sous le mesme Prince ne manquerent pas de se conformer à luy.

Il n’en fut pas des modes comme du gouvernement et des sciences. Les femmes y eurent part avec les hommes ; et ceux-cy remarquant qu’elles en estoient plus belles, n’eurent garde de les en priver ; et les uns et les autres trouvant qu’on avoit meilleure grace et qu’on plaisoit d’avantage avec certains ajustemens, les rechercherent à l’envy ; mais les occupations des hommes étant plus grandes et plus importantes, les empécherent de s’y appliquer si fort.

[Pourquoy les femmes se sont jettées dans la bagatelle.] Les femmes montrerent en cela leur prudence et leur adresse. S’appercevant que les ornemens étrangers les faisoient regarder des hommes avec plus de douceur, et qu’ainsi leur condition en estoit plus supportable, elles ne negligerent rien de ce qu’elles crûrent pouvoir servir à se rendre plus aimables. Elles y employerent l’or, l’argent, et les pierreries, aussi-tost qu’elles furent en vogue ; et voyant que les hommes leur avoient osté le moyen de se signaler par l’esprit, elles s’appliquerent uniquement à ce qui pouvoit les faire paroître plus agreables. Elles s’en sont depuis fort bien trouvées, et leurs ajustemens et leur beauté les ont fait considerer plus que n’auroient fait tous les livres et toute la science du monde. La coûtume en estoit trop bien établie pour recevoir quelque changement dans la suite ; la pratique en a passé jusques à nou s; et il semble que c’est une tradition trop ancienne pour y trouver quelque chose à redire.

Il paroist manifestement par cette conjecture historique et conforme à la maniere d’agir si ordinaire à tous les hommes, que ce n’a esté que par empire qu’ils se sont reservé les avantages exterieurs, ausquels les femmes n’ont point de part. [Ce que devroient faire les hommes pour justifier leur conduite à l’égard des femmes.] Car afin de pouvoir dire que ç’a esté par raison, il faudroit qu’ils ne les communiquassent entr’eux qu’à ceux qui en sont les plus capables : qu’ils en fissent le choix avec un juste discernement ; qu’ils n’admissent à l’étude que ceux en qui ils auroient reconnu plus de disposition pour les sciences ; qu’ils n’élevassent aux emplois que ceux qui y seroient les plus propres, qu’on en exclust tous les autres, et qu’enfin on n’appliquast chacun qu’aux choses qui leur seroient les plus convenables.

[Comment les hommes entrent dans les emplois.] Nous voyons que c’est le contraire qui se pratique, et qu’il n’y a que le hazard, la necessité, ou l’interest, qui engage les hommes dans les états differens de la societé civile. Les enfans apprennent le métier de leur pere, parce qu’on leur en a toûjours parlé. Tel est contraint de prendre une robe, qui aimeroit mieux une épée, si cela estoit à son choix ; et on seroit le plus habile homme du monde qu’on n’entrera jamais dans une charge, si l’on n’a pas dequoy l’acheter.

Combien y a-t-il de gens dans la poussiere, qui se fussent signalez si on les avoit un peu poussez ? Et de païsans qui seroient de grands docteurs si on les avoit mis à l’étude ? On seroit assez mal fondé de prétendre que les plus habiles gens d’aujourd’huy soient ceux de leur temps qui ont eu plus de disposition pour les choses en quoy ils éclatent ; et que dans un si grand nombre de personnes ensevelies dans l’ignorance, il n’y en a point qui avec les mesmes moyens qu’ils ont eu, se fussent rendu plus capables.

Surquoy donc peut-on assurer que les femmes y soient moins propres que nous, puisque ce n’est pas le hasard, mais une necessité insurmontable, qui les empesche d’y avoir part. Je ne soûtiens pas qu’elles soient toutes capables des sciences et des emplois, ny que chacune ne le soit de tous : personne ne le prétend non plus des hommes ; mais je demande seulement qu’à prendre les deux Sexes en general, on reconnoisse dans l’un autant de disposition que dans l’autre.

Que l’on regarde seulement ce qui se passe dans les petits divertissemens des enfans. [Comparaison des jeunes enfans de l’un et l’autre sexe.] Les filles y font paroistre plus de gentillesse, plus de genie, plus d’adresse ; lorsque la crainte ou la honte n’étouffent point leurs pensées, elles parlent d’une maniere plus spirituelle et plus agreable. Il y a dans leurs entretiens plus de vivacité, plus d’enjoüemens, et plus de liberté : elles apprennent bien plus vîte ce qu’on leur enseigne quand on les applique également : elles sont plus assiduës, et plus patientes au travail, plus soûmises, plus modestes et plus retenuës. En un mot, on remarque en elles dans un degré plus parfait, toutes les qualitez excellentes, qui font juger que les jeunes hommes en qui elles se trouvent, sont plus propres aux grandes choses que leurs égaux.

Cependant, quoyque ce qui paroist dans les deux Sexes, lors qu’ils ne sont encore qu’au berçeau, suffise déja pour faire juger que le plus beau donne aussi plus de belles esperences, on n’y a aucun égard. Les maistres et les instructions ne sont que pour les hommes : on prend un soin tout particulier de les instruire de tout ce qu’on croit le plus propre à former l’esprit, pendant qu’on laisse languir les femmes, dans l’oisiveté, dans la molesse, et dans l’ignorance, ou remper dans les exercices les plus bas et les plus vils.

Mais aussi, il ne faut que des yeux pour reconnoître, qu’il est en cela de deux Sexes, comme de deux freres dans une famille, ou le cadet fait voir souvent, nonobstant la negligence avec laquelle on l’éleve, que son aîné n’a pardessus luy que l’avantage d’estre venu le premier.

[Que l’étude est inutile à la pluspart des hommes.] A quoy sert ordinairement aux hommes l’éducation qu’on leur donne : elle est inutile à la pluspart pour la fin qu’on s’y propose : et elle n’empêche pas que beaucoup ne tombent dans le déreglement et dans le vice, et que d’autres ne demeurent toûjours ignorans, et méme ne deviennent encore plus sots qu’ils n’étoient. S’ils avoient quelque chose d’honneste, d’enjoüé, et de civil, ils le perdent par l’étude. Tout les choque, et ils choquent tout ; on diroit qu’ils ne se seroient occupez durant leur jeunesse, qu’à voyager dans un païs où ils n’auroient frequenté que des sauvages ; tant ils raportent chez-eux de rudesse et de grossiereté dans leurs manieres. Ce qu’ils ont appris est comme des marchandises de contrebande, qu’ils n’oseroient, ou ne sçauroient debiter ; et s’ils veulent rentrer dans le monde et y bien joüer leur personnage, ils sont obligez d’aller à l’école des Dames, pour y apprendre, la politesse, la complaisance, et tout le dehors qui fait aujourd’huy l’essentiel des honnestes gens.

Si l’on consideroit cela de prés, au lieu de mépriser les femmes, parce qu’elles n’ont pas de part aux sciences, on les estimeroit heureuses ; puisque si d’un costé, elles sont privées par là des moyens de faire valoir les talens, et les avantages qui leur sont propres ; de l’autre costé, elles n’ont pas l’occasion de les gâter ou de les perdre ; et nonobstant cette privation, elles croissent en vertu, en esprit et en bonne grace, à mesure qu’elles croissent en âge ; et si l’on comparoit sans préjugé les jeunes hommes au sortir de leurs études, avec des femmes de leur âge, et d’un esprit proportionné, sans sçavoir comment les uns et les autres ont esté élevez, on croiroit qu’ils ont eu une éducation toute contraire.

L’exterieur seul, l’air du visage, les regards, le marcher, la contenance, les gestes, ont dans les femmes quelque chose de posé, de sage, et d’honneste, qui les distingue assez des hommes. Elles observent en tout exactement la bien-seance ; on ne peut estre plus retenu qu’elles le sont. On n’entend point sortir de leur bouche de paroles à double entente. Les moindres équivoques blessent leurs oreilles, et elles ne peuvent souffrir la veuë de tout ce qui choque la pudeur.

[Difference des deux Sexes dans les manieres.] Le commun des hommes a une conduite toute opposée. Leur marcher est souvent precipité, leurs gestes bizarres, leurs yeux mal reglez ; et ils ne se divertissent jamais davantage, que lorsqu’ils s’entretiennent et se repaissent des choses qu’il faudroit taire ou cacher.

Que l’on fasse conversation ensemble ou séparement avec les femmes et avec ce qu’on appelle sçavant dans le monde. On verra qu’elle [sic.] difference il y a entre les uns et les autres. On diroit que ce que les hommes se mettent dans la téte en étudiant ne sert qu’à boucher leur esprit ; et à y porter la confusion. Peu s’énoncent avec netteté, et la peine qu’ils ont à arracher leurs paroles, fait perdre le goust à ce qu’ils peuvent dire de bon ; et à moins qu’ils ne soient fort spirituels, et avec des gens de leur sorte, ils ne peuvent soûtenir une heure de conversation.

[Comparaison des femmes avec les sçavans.] Les femmes, au contraire, disent nettement et avec ordre ce qu’elles sçavent ; les paroles ne leur coûtent rien ; elle [sic.] commencent et continüent comme il leur plait ; et leur imagination fournit toûjours d’une maniere inépuisable, lorsqu’elles sont en liberté. Elles ont le don de proposer leurs sentimens avec une douceur et une complaisance, qui servent autant que la raison à les insinüer ; au lieu que les hommes les proposent ordinairement d’une maniere seche et dure.

Si l’on met quelque question sur le tapis en presence des femmes un peu éclairées; elles en découvrent bien plûtost le point de veüe : Elles la regardent par plus de faces; ce que l’on dit de vray trouve plus de prise dans leur esprit; et quand on s’y connoist un peu, et qu’on ne leur est point suspect, on remarque que les préjugez qu’elles ont, ne sont pas si forts que ceux des hommes, et les mettent moins en garde contre la verité qu’on avance. Elles sont éloignées de l’esprit de contradiction et de dispute, auquel les sçavans sont si sujets; elles ne pointillent point vainement sur les mots, et ne se servent point de ces termes scientifiques et mystérieux, si propres à couvrir l’ignorance, et tout ce qu’elles disent est intelligible et sensible.

J’ay pris plaisir à m’entretenir avec des femmes de toutes les conditions differentes, que j’ay peu rencontrer à la ville et aux champs, pour en découvrir le fort et le foible, et j’ay trouvé dans celles que la necessité, ou le travail n’avoient point rendu stupides, plus de bon sens, que dans la pluspart des ouvrages, qui sont beaucoup estimez parmy les sçavans vulgaires.

En parlant de Dieu, pas une ne s’est avisée de me dire, qu’elle se l’imaginoit, sous la forme d’un venerable vieillard. Elles disoient au contraire, qu’elles ne pouvoient se l’imaginer, c’est-à-dire, se le representer sous quelque idée semblable aux hommes; qu’elles concevoient qu’il y a un Dieu; parce qu’elles ne comprenoient pas que ni elles ni ce qui les environne soient les ouvrages du hazard, ou de quelque creature; et que la conduite de leurs affaires n’estant pas un effet de leur prudence, parce que le succez en venoit rarement par les voyes qu’elles avoient prises, il faloit que ce fût l’effet d’une providence divine.

Quand je leur ay demandé ce qu’elles pensoient de leur ame; elle ne m’ont pas répondu que c’est une flamme fort subtile, ou la disposition des organes de leur corps, ny qu’elle soit capable de s’étendre ou de se resserrer : elles répondoient au contraire, qu’elles sentoient bien qu’elle est distinguée de leurs corps, et que tout ce qu’elles en pouvoient dire de plus certain, c’est qu’elles ne croyoient pas qu’elle fust rien de semblable à aucune des choses qu’elles appercevoient par les sens; et que si elles avoient étudié, elles sçauroient précisément ce que c’est.

Il n’y a pas une garde qui s’avise de dire comme les medecins, que leurs malades se portent mieux, parce que la Faculté Coctrice fait loüablement ses fonctions : et lors qu’elles voyent sortir une si grande quantité de sang par une veine, elles se raillent de ceux qui nient, qu’elle ait communication avec les autres par la circulation.

Lorsque j’ay voulu sçavoir pourquoy elles croyoient que les pierres exposées au Soleil et aux pluyes du midy, s’usent plutôst que celles qui sont au Septentrion; nulle n’a esté assez simple pour me répondre, que cela vient de ce que la Lune les mord à belles dents, comme se l’imaginent assez plaisamment quelques Philosophes; mais que c’est l’ardeur du Soleil qui les desséche : et que les pluyes survenant les détrempent plus facilement.

J’ay demandé tout exprés à plus de vingt, si elles ne croyoient pas que Dieu puisse faire par une puissance obedientielle ou extraordinaire, qu’une pierre soit élevée à la vision beatifique; mais je n’en ay pû tirer autre chose, sinon qu’elles croyoient que je me voulois moquer d’elles par cette demande.

Le plus grand fruit que l’on puisse esperer des sciences, c’est le discernement et la justesse pour distinguer ce qui est vray et évident, d’avec ce qui est faux et obscur, et pour éviter ainsi de tomber dans l’erreur, et la méprise. On est assez porté à croire que les hommes, au moins ceux qui passent pour sçavans, ont cét avantage pardessus les femmes. Neantmoins si l’on a un peu de cette justesse dont je parle, on trouvera que c’est une des qualitez qui leur manque le plus. Car non seulement ils sont obscurs, et confus dans leurs discours, et ce n’est souvent que par cette qualité qu’ils dominent et qu’ils s’attirent la creance des personnes simples et credules; mais même ils rejettent ce qui est clair et évident, et se raillent de ceux qui parlent d’une maniere claire et intelligible, comme estant trop facile et trop commune; et sont les premiers à donner dans ce qu’on leur propose d’obscur, comme estant plus mysterieux. Pour s’en convaincre il ne faut que les écouter avec un peu d’attention, et les obliger de s’expliquer.

Les Femmes ont une disposition bien éloignée de celle-là. On observe que celles qui ont un peu veu le monde, ne peuvent souffrir que leurs enfans mêmes parlent Latin en leur presence; Elles se défient des autres qui le font : et disent assez souvent qu’elles craignent, qu’il n’y ait quelque impertinence cachée sous ces habillemens étrangers. Non seulement on ne leur entend point prononcer ces termes de sciences, qu’on appelle consacrez : mais même elles ne sçauroient les retenir, quoy qu’on les repetât souvent, et qu’elles ayent bonne memoire; et lors qu’on leur parle obscurement, elles avoüent de bonne foy qu’elles n’ont pas assez de lumiere ou d’esprit pour entendre ce que l’on dit, ou bien elles reconnoissent que ceux qui leur parlent de la sorte, ne sont pas assez instruits.

Enfin si l’on considere de quelle façon les hommes et les femmes produisent ce qu’ils sçavent, on jugera que les uns sont comme ces ouvriers qui travaillent avec peine les pierres toutes brutes et toutes informes; et que les femmes sont comme des Architectes, ou des Lapidaires habiles, qui sçavent polir et mettre aisément en œuvre, et dans leur jour ce qu’elles ont entre les mains.

Non seulement on trouve un tres-grand nombre de femmes qui jugent aussi-bien des choses que si on leur avoit donné la meilleure éducation, sans avoir ni les préjugez, ni les idées confuses, si ordinaires aux sçavants; mais méme on en voit beaucoup qui ont le bon sens si juste, qu’elles parlent sur les objets des plus belles sciences, comme si elles les avoient toûjours étudiées.

Elles s’énoncent avec grace. Elles ont l’art de trouver les plus beaux termes de l’usage, et de faire plus comprendre en un mot, que les hommes avec plusieurs; et si l’on s’entretient des Langues en general, elles ont là dessus des pensées qui ne se trouvent que dans les plus habiles Grammairiens. Enfin on remarque qu’elles tirent plus de l’usage seul pour le langage, que la pluspart des hommes ne font de l’usage joint à l’étude.

L’eloquence est un talent qui leur est si naturel et si particulier, qu’on ne peut le leur disputer. Elles persuadent tout ce qu’elles veulent. Elles sçavent accuser et defendre sans avoir étudié les loix; et il n’y a gueres de Juges qui n’ayent érpouvé, qu’elles valent des Avocats. Se peut-il rien de plus fort et et [sic] de plus éloquent que les lettres de plusieurs Dames, sur tous les sujets qui entrent dans le commerce ordinairement, et principalement sur les passions, dont le ressort fait toute la beauté et tout le secret de l’éloquence. Elles les touchent d’une maniere si délicate, et les expriment si naïvement, qu’on est obligé d’avoüer qu’on ne les sent pas autrement, et que toutes les Rhetoriques du monde ne peuvent donner aux hommes ce qui ne coûte rien aux femmes. Les pieces d’éloquence et de poësie, les harangues, les predications et les discours ne sont point de trop haut goust pour elles, et rien ne manque à leurs critiques, que de les faire selon les termes et les regles de l’art.

Je m’attends bien que ce traité ne leur échapera pas non plus; que plusieurs y trouveront à redire : les unes qu’il n’est pas proportionné à la grandeur ni à la dignité du sujet; que le tour n’en est pas assez galant; les manieres assez nobles; les expressions assez fortes, ni assez élevées; qu’il y a des endroits peu touchez, qu’on pourroit y ajoûter d’autres remarques importantes; mais j’espere aussi que ma bonne volonté, et le dessein que j’ay pris de ne rien dire que de vray, et d’éviter les expressions trop fortes, pour ne point sentir le Roman, m’excuseront auprés d’elles.

Elles ont encore cét avantage que l’éloquence de l’action est en elles bien plus vive, que dans les hommes. C’est assez de voir à leur mine qu’elles ont dessein de toucher, pour se rendre à ce qu’elles veulent. Elles ont l’air noble et grand, le port libre et majestueux, le maintien honneste, les gestes naturels, les manieres engageantes, la parole facile, et la voix douce et flexible. La beauté et la bonne grace, qui accompagnent leurs discours, lorsqu’ils entrent dans l’esprit, leur ouvre la porte du cœur. Quand elles parlent du bien et du mal, on voit sur leur visage ce caractere d’honnesteté, qui rend la persuation plus forte. Et lorsque c’est pour la vertu qu’elles veulent donner de l’amour, leur cœur paroist sur leur levres; et l’idée qu’elles en expriment, revétuë des ornemens du discours et des graces qui leur sont si particulieres, en paroist cent fois plus belle.

C’est un plaisir d’entendre une femme qui se mêle de plaider. Quelque embarras qu’il y ait dans ses affaires, elles les débroüille et les explique nettement. Elle expose précisément ses pretentions et celles de sa partie; elle montre ce qui a donné lieu au procez, par quelles voyes elle la conduit, les ressorts qu’elle a fait joüer, et toutes les procedures qu’elle a faites; et l’on découvre parmi tout cela une certaine capacité pour les affaires, que la plupart des hommes n’ont point.

C’est ce qui me fait penser, que si elles étudoient le droit, elles y réüssiroient au moins comme nous. On voit qu’elles aiment plus la paix et la justice; elles souffrent avec peine les differens, et s’entremettent avec joye pour les terminer à l’amiable; leurs soins leur font trouver des biais et des expediens singuliers pour reconcilier les esprits : et elles font naturellement dans la conduite de leur maison, ou sur celle des autres, les principales reflexions d’équité, sur lesquelles toute la jurisprudence est fondée.

Dans les recits que font celles qui ont un peu d’esprit, il y a toûjours avec l’ordre, je ne sçay quel agrément qui touche plus que dans les nôtres. Elles sçavent discerner ce qui est propre ou étranger au sujet; démêler les interests; designer les personnes par leur propre caractere; dénoüer les intrigues, et suivre les plus grandes comme les plus petites, quand elles en sont informées. Tout cela se voit encore mieux dans les histoires et dans les Romans des Dames sçavantes, qui vivent encore.

Combien y en a-t-il qui s’instruisent autant aux sermons, dans les entretiens, et dans quelques petits livres de pieté, que des Docteurs avec S. Thomas dans leur cabinet et sur les bancs. La solidité et la profondeur avec laquelle elles parlent des plus hauts mysteres et de toute la morale Chrêtienne, les feroient prendre souvent pour de grands Theologiens, si elles avoient un chapeau, et qu’elles pussent citer en Latin quelques passages.

Il semble que les femmes soient nées pour exercer la Medecine, et pour rendre la santé aux malades. Leur propreté et leur complaisance soulagent le mal de la moitié. Et non seulement elles sont propres à appliquer les remedes; mais même à les trouver. Elles en inventent une infinité qu’on appelle petits, parce qu’ils coûtent moins que ceux d’Hypocrate, et qu’on ne les prescrit pas par ordonnance : mais qui sont d’autant plus surs et plus faciles, qu’ils sont plus naturels. Enfin elles font leurs observations dans la pratique avec tant d’exactitude, et en raisonnent si juste, qu’elles rendent souvent inutiles tous les cahiers de l’Ecole.

Entre les femmes de la campagne, celles qui vont travailler aux champs, se connoissent admirablement aux bizarreries des saisons; et leurs Almanacs sont bien plus certains que ceux qu’on imprime de la main des Astrologues. Elles expliquent si naïvement la fertilité, et la sterilité des années, par les vents, par les pluïes et par tout ce qui produit les changements de temps, qu’on ne peut les entendre là-dessus, sans avoir compassion des sçavans qui rapportent ces effets, aux Aspects, aux Approches et aux Ascendans des Planettes. Ce qui me fait juger que si on leur avoit appris, que les alterations ausquelles le corps humain est sujet, luy peuvent arriver à cause de sa constitution particuliere, par l’exercice, par le climas, par la nourriture, par l’éducation et par les rencontres differentes de la vie, elles ne s’aviseroient jamais d’en rapporter les inclinations, ni les changemens aux Influences des Astres, qui sont des corps éloignez de nous de plusieurs millions de lieuës.

Il est vray qu’il y a des sciences dont on n’entend point parler les femmes, parceque ce ne sont point de sciences de mise ni de societé. L’Algebre, la Geometrie, l’Optique, ne sortent presque jamais des cabinets ni des Academies sçavantes, pour venir au milieu du monde. Et comme leur plus grand usage est de donner la justesse dans les pensées; elles ne doivent paroître dans le commerce ordinaire, que secretement et comme des ressorts cachez, qui font joüer de grandes machines. C’est à dire, qu’il en faut faire l’application sur les sujets d’entretient, et penser et parler juste et geometriquement, sans faire paroître qu’on est Geometre.

Toutes ces observations sur les qualitez de l’esprit, se peuvent faire sans peine avec les femmes de mediocre condition; mais si on va jusques à la Cour, et qu’on ait part aux entretiens des Dames, on y pourra remarquer toute autre chose. Il semble que leur genie soit proportionné naturellement à leur état. Avec la justesse, le discernement, et la politesse, elles ont un tour d’esprit, fin, delicat, aisé; et je ne sçay quoy de grand et de noble, qui leur est particulier. On diroit que les objets comme les hommes, ne s’approchent d’elles, qu’avec respect. Elles voyent toûjours par le bel endroit, et leur donnent en parlant tout un autre air que le commun. En un mot, que l’on montre à ceux qui ont du goust deux lettres de Dames de conditions differentes, on reconnoîtra aisément laquelle est de plus haute qualité.

Combien y a-t-il eu de Dames, et combien y en a-t-il encore, qu’on doit mettre au nombre de sçavans, si on ne veut pas les mettre au dessus. Le siecle où nous vivons en porte plus que tous les siecles passez, et comme elles ont égalé les hommes, elles sont plus estimables qu’eux, pour des raisons particu- lieres. Il leur a fallu surmonter la molesse où on éleve leur sexe, renoncer aux plaisirs et à l’oisiveté où on les reduit, vaincre certaines obstacles publics, qui les éloignent de l’étude, et se mettre au dessus des idées desavantageuses que le vulgaire a des sçavantes, outre celles qu’il a de leur Sexe en general. Elles ont fait tout cela; et soit que les difficultez ayent rendu leur esprit plus vif et plus pénétrant, soit que ces qualitez leur soient naturelles, elles se sont renduës à proportion plus habiles que les hommes.

On peut dire neantmoins, sans diminuer les sentimens que ces illustres Dames meritent, que c’est l’occasion et les moyens exterieurs, qui les ont mises en cét état, aussi-bien que les plus sçavans parmy nous, et qu’il y en a une infinité d’autres qui n’en auroient pas moins fait, si elles eussent eu de pareils avantages. Et puisque l’on est assez injuste pour croire que toutes les femmes sont indiscretes, lorsqu’on en connoist cinq ou six qui le sont; on devroit assi estre assez équitable, pour juger que leur sexe est capable des sciences, puisque l’on en voit quantité, qui ont pû s’y élever.

On s’imagine vulgairement que les Turcs, les Barbares, et les Sauvages n’y sont pas si propres que les peuples de l’Europe. Cependant, il est certain, que si l’on en voyoit icy cinq ou six qui eussent la capacité, ou le titre de Docteur, ce qui n’est pas impossible, on corrigeroit son jugement, et l’on avoüeroit que ces peuples estant hommes comme nous, sont capables des mêmes choses, et que s’ils estoient instruits, ils ne nous cederoient en rien. Les femmes avec lesquelles nous vivons, valent bien les Barbares et les Sauvages, pour nous obliger d’avoir pour elles des pensées qui ne soient pas moins avantageuses, ny moins raisonnables.

Si le vulgaire s’opinistre, nonobstant ces observations, à ne vouloir pas que les femmes soient aussi propres aux sciences que nous, il doit au moins reconnoistre qu’elles leur sont moins necessaires. L’on s’y applique à deux fins, l’une de bien connoître les choses qui en sont l’objet, et l’autre de devenir vertueux par le moyen de ces connoissances. Ainsi dans cette vie qui est si courte, la science se doit uniquement rapporter à la vertu; et les femmes possedant celle-cy, on peut dire qu’elles ont par un bon-heur singulier, le principal avantage des sciences sans les avoir étudiées.

Ce que nous voyons tous les jours, nous doit convaincre qu’elles ne sont pas moins Chrétiennes, que les hommes. Elles reçoivent l’Evangile avec soumission et avec simplicité. Elles en pratiquent les maximes d’une façon exemplaire. Leur respect pour tout ce qui concerne la religion a toûjours paru si grand qu’elles passent sans contredit, pour avoir plus de devotion et de pieté que nous. Il est vray que leur culte va quelquefois jusques à l’exez; mais je ne trouve pas que cét excez soit si blâmable. L’ignorance où on les éleve en est la cause necessaire. Si leur zele est indiscret, au moins leur persuasion est veritable; et l’on peut dire, que si elles conoissoient parfaitement la vertu, elles l’embrasseroient bien autrement : puisqu’elles s’y attachent si fort au travers des tenebres même.

Il semble que la compassion qui est la vertu de l’Evangile soit affectée à leur Sexe. Le mal du prochain ne leur a pas plûtost frappé l’esprit, qu’il touche leur cœur, et leur fait venir les larmes aux yeux. N’est-ce pas leurs mains que se sont toûjours faites les plus grandes distributions, dans les calamitez publiques? Ne sont-ce pas encore aujourd’huy les Dames qui ont particulierement soin des pauvres et des malades dans les Paroisses, qui les vont visiter dans les prisons, et servir dans les hôpitaux? Ne sont-ce pas de pieuses filles répanduës dans les quartiers, qui ont charge de leur allez porter à certaines heures du jour, la nourriture et les remedes necessaires, et à qui l’on a donné le nom de la charité qu’elles exercent si dignement?

Enfin, quand il n’y auroit au monde de femmes qui pratiquassent cette vertu envers le prochain, que celles qui servent les malades dans l’Hôtel-Dieu, je ne crois pas que les hommes pussent sans injustice prétendre en cela l’avantage pardessus leur Sexe. Ce sont proprement ces filles là desquelles il faloit enrichir la galerie des femmes fortes : C’est de leur vie qu’il faudroit faire les plus grands éloges, et honorer leur mort des plus excellents Panegytiques : puisque c’est-là qu’on voit la religion Chrestienne, c’est à dire, la vertu vrayment heroïque se pratiquer à la rigueur dans ses commandemens et dans ses conseils : de jeunes filles renoncer au monde, et à elles-mêmes, resoluës à une chasteté et à une pauvreté perpetuelle, prendre leur croix, et la Croix du monde la plus rude, pour se mettre le reste de leurs jours sous le joug de JESUS-CHRIST, se consacrer dans un Hôpital, où l’on reçoit indifferemment toutes sortes de malades, de quelques païs ou Religion que ce soit, pour les servir tous sans distinction, et se charger à l’exemple de leur Epoux de toutes les infirmitez des hommes, sans se rebuter d’avoir sans cesse les yeux frappez des spectacles plus affreux! les oreilles des injures, et des cris des malades, et l’odorat de toutes les infections du corps humain : et pour marque de l’esprit qui les anime, porter de lit en lit entre leurs bras, et encourager les miserables, non pas par de vaines paroles, mais par l’exemple effectif et personnel d’une patience, et d’une charité invincible.

Se peut-il rien concevoir de plus grand parmy les Chrétiens? Les autres femmes ne sont pas moins portées à soulager le prochain. Il n’y a que l’occasion qui leur manque, ou d’autres occupations qui les en détournent; et je trouve qu’il est aussi indigne de s’imaginer de là comme fait le vulgaire, que les femmes soient naturellement servantes des hommes; que de prétendre que ceux qui ont receu de Dieu des talens particuliers, soient les serviteurs et les esclaves de ceux pour le bien desquels ils les emploient.

Quelque genre de vie qu’embrassent les femmes, leur conduite a toûjours quelque chose de remarquable. Il semble que celles qui vivent hors du mariage, et qui demeurent dans le monde, n’y restent que pour servir d’exemple aux autres. La modestie Chrestienne paroist sur leur visage et dans leurs habits. La vertu fait leur principal ornement. Elles s’éloignent des compagnies et des divertissemens mondains; et leur application aux exercices de piété, fait bien voir qu’elles ne se sont point engagées dans les soins ny dans les embarras su mariage, pour joïr d’une plus grande liberté d’esprit, et n’estre obligées que de plaire à Dieu.

Il n’y a autant de Monasteres sous la conduite des femmes que des hommes; et leur vie n’y est pas moins exemplaire. La retraite y est plus grande; la penitence aussi austere; et les Abbesses y valent bien les Abbez. Elles font des reglemens avec une sagesse admirable, et gouvernent leurs filles, avec tant de prudence, qu’il n’y arrive point de desordre. Enfin l’éclat des maisons Religieuses, les grands biens qu’elles possedent, et leurs solides établissemens font l’effet du bon ordre qu’y apportent les Superieures.

Le mariage est l’état le plus naturel, et le plus ordinaire aux hommes. Quand ils y sont engagez, c’est pour le reste de leur vie. Ils y passent les âges où on ne doit agir que par raison. Et les differens accidens de la nature et de la fortune ausquels cette condition est sujette, exerçant davantage ceux qui y sont, leur donne occasion d’y faire paroistre plus d’esprit. Il ne faut pas grande experience pour sçavoir que les femmes sont plus propres que nous. Les filles sont capables de conduire une maison à l’âge où les hommes ont encore besoin de maître, et l’expedient le plus commun pour remettre un jeune homme dans le bon chemins, c’est de luy donner une femème, qui le retient par son exemple, qui modere ses emportemens et le retire de la débauche.

Quelle complaisance n’employent point les femmes pour vivre en paix avec leurs maris. Elles se soûmettent à leurs ordres, elles ne font rien sans leur avis, elles se contraignent en baucoup de choses pour éviter de leur déplaire, et elles se privent souvent des divertissemens les plus honnestes, pour les exempter de soupçon. L’on sçait lequel des deux Sexes est le plus fidelle à l’autre, et suporte plus patiemment les malheurs qui surviennent dans le mariage, et y fait paroistre plus de sagesse.

Presque toutes les maisons ne sont reglées que par les femmes, à qui leurs maris en abandonnent le gouvernement : et le soin qu’elles prennent de l’éducation des enfans, est bien plus considerable aux familles et plus important à l’Etat, que celuy qu’elles ont des biens. Elles se donnent toutes entieres à leur conservation. La crainte qu’il ne leur arrive du mal est si grande, qu’elles en perdent souvent le repos. Elles se privent avec joye, des choses les plus necessaires, afin qu’il ne leur manque rien. Elles ne sçauroient les voir souffrir le moins du monde, qu’elles ne souffrent elles mêmes jusques au fond de l’ame; et on peut dire que la plus grande de leur peine est de ne les pouvoir soulager, en se chargeant de leurs douleurs.

Qui ignore avec quelle application elles travaillent à les instruire de la vertu, autant que leur petit âge en est capable? Elles tâchent de leur faire connoître et craindre Dieu, et leur enseignent à l’adorer d’une maniere qui leur soit proportionnée : Elles ont soin de les metre entre les mains des maistres, aussi-tost qu’ils y sont propres, et choisissent ceux-cy avec toute la précaution possible, pour rendre leur éducation meilleure. Et ce qui est encore plus estimable, c’est qu’elles joignent le bon exemple à l’instruction.

Si l’on vouloit descendre, dans un détail entier de toutes les rencontres de la vie, et de toutes les vertus que les femmes y pratiquent, et en examiner les plus importantes circonstances, il y auroit dequoy faire un tres-ample Panegyrique. On pourroit representer jusque où va leur sobriété dans le boire et dans le manger; la patience dans les incommoditez; la force et le courage à supporter les maux, les fatigues, les veilles, et les jeûnes; La moderation dans les plaisirs et dans les passions; l’inclination à faire du bien; la prudence dans les affaires, l’honnesteté en toute les actions; en un mot on pourroit faire voir qu’il n’y a point de vertu qui ne leur soit commune avec nous, et qu’il y a au contraire quantité de défauts considerables qui sont particuliers aux hommes.

Voilà les observations generales et ordinaires sur ce qui concerne les femmes, par rapport aux qualitez de l’esprit, dont l’usage est la seule chose, qui doive mettre de la distinction entre les hommes.

Comme il n’y a gueres de rencontres où l’on ne puisse découvrir l’inclination, le genie, le vice et la vertu, et la capacité des personnes, ceux qui se voudront détromper eux-mêmes sur le sujet des femmes, ont toûjours occasion de le faire, en public, ou en particulier, à la Cour, et à la grille, dans les divertissemens, et dans les exercices, avec les pauvres comme avec les riches, en quelque état et de quelque condition qu’elles soient. Et si l’on considere avec sincerité et sans interest ce qu’on pourra remarquer à leur égard, on trouvera que s’il y a quelques apparences peu favorables aux femmes, il y en a encore plus qui leur sont tres-avantageuses; que ce n’est point faute de merite; mais de bon-heur ou de force, que leur condition n’est pas égale à la nôtre; et enfin que l’opinion commune est un préjugé populaire et mal fondé.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

SECONDE PARTIE

 

 

 

SECONDE PARTIE

 

où l’on  fait voir pourquoy les

témoignages qu’on peut

apporter contre le sentiment de

l’égalité des deux Sexes, tirez

des Poëtes, des Orateurs, des

Historiens, des Jurisconsultes,

et des Philosophes, sont tous

vains et inutiles.

 

 

 

 

Ce qui confirme le vulgaire dans la pensée qu’il a des femmes, c’est qu’il s’y voit appuyé par le sentiment des sçavans. Ainsi la voix publique de ceux qui dominent par la creance, s’accordant au desavantage des femmes, avec certaines apparences generales, il ne faut pas s’étonner de les voir si mal dans l’esprit des personnes simples et sans lumiere. Et il arrive en cela, comme en une infinité d’autres choses, que l’on se fortifie dans un préjugé par un autre.

L’idée de la verité estant attachée naturellement à celle de la science, l’on ne manque pas de prendre pour vray ce que proposent ceux qui ont la reputation d’estre sçavans; et comme le nombre de ceux qui ne le sont que de nom, est beaucoup plus grand, que de ceux qui le sont en effet, le commun des hommes qui compte seulement les voix, se range du costé des premiers, et embrasse d’autant plus volontiers leurs opinions, qu’elles se trouvent plus conformes à celles dont il est déja imbu.

C’est pourquoy voyant les Poëtes, les Orateurs, les Historiens, et les Philosophes, publient aussi que les femmes sont inferieures aux hommes, moins nobles et moins parfaites, il se le persuade davantage, parce qu’il ignore que leur science est le même préjugé que le sien, sinon qu’il est plus étendu et plus specieux, et qu’ils ne font que joindre à l’impression de la coûtume, le sentiment des Anciens sur l’authorité desquels toute leur certitude est fondée; et je trouve qu’à l’égard du Sexe, ceux qui ont de l’étude, et ceux qui n’en ont point, tombent dans une erreur pareille, qui est de juger que ce qu’en disent ceux qu’ils estiment est veritable, parce qu’ils sont déja prévenus, qu’ils disent bien; au lieu de ne se porter à croire qu’ils disent bien, qu’aprés avoir reconnu qu’ils ne disent rien que de veritable.

Les Poëtes et les Orateurs n’ayant pour but que de plaire et de persuader, la vrai-semblance leur suffit, à l’égard du commun des hommes. Ainsi l’exageration et l’hyperbole estant tres-propres à ce dessein, en grossisant les idées, selon qu’on en a besoin, ils font le bien et le mal petit et grand comme il leur plaît; et par un tour trop ordinaire, ils attribüent à toutes les femmes en general, ce qu’ils ne connoissent qu’en quelques particulieres. Ce leur est assez d’en avoir veu quelques-unes hypocrites, pour leur faire dire que tout le sexe est sujet à ce défaut. Les ornemens dont ils accompagnent leurs discours, contribuënt merveilleusement à leur attitrer la creance de ceux qui ne sont point sur leurs gardes. Ils parlent avec facilité et avec grace, et employent certaines manieres, lesquelles estant belles, agreables, et peu communes, ébloüissent l’esprit et l’empéchent de discerner la verité. On voit contre les femmes quantité de pieces assez fortes en apparence : et l’on s’y rend, faute de sçavoir que ce qui en fait la force et la vérité, ce sont les figures de l’éloquence, les Methaphores, les Proverbes, les Descriptions, les Similitudes, les Emblêmes; et parce qu’il y a d’ordinaire beaucoup de genie, et d’adresse dans ces sortes d’ouvrages, l’on s’imagine aussi qu’il n’y a pas moins de verité.

Tel se persuade que les femmes aiment qu’on leur en conte, parce qu’il aura lû le sonnet de Sarazin, sur la chûte de la premiere, qu’il feint n’étre tombée que pour avoir prêté l’oreille aux fleurettes du Demon. Il est vray que l’imagination est plaisante, le tour Joli, l’application assez juste dans son dessein, et la chûte tres-agreable; mais si l’on examine la piece au fond, et qu’on la reduise en Prose, l’on trouvera qu’il n’y a rien de plus faux ni de plus fade.

Il y a des gens assez simples, pour s’imaginer que les femmes sont plus portées à la furie que les hommes, pour avoir lû que les Poëtes ont representé les Furies sous la figure des femmes; sans condiderer que cela n’est qu’une imagination Poëtique : et que les peintres qui dépeignent les Harpïes avec un visage de femme, dépeignent aussi le Demon sous l’apparence d’un homme.

J’en ay veu entreprendre de prouver que les femmes sont inconstantes, sur ce qu’un Poëte Latin celebre a dit qu’elles sont sujettes à un changement continuël, et qu’un François les a plaisamment comparées à une giroüette qui se meut au gré du vent; faute de prendre garde que toutes ces manieres de parler des choses, ne sont propres qu’à égayer l’esprit et non par à l’instruire.

L’eloquence vulgaire est une optique parlante, qui fait voir les objets sous telle figure et telle couleur que l’on veut; et il n’y a point de vertu qu’on ne puisse representer comme un vice, par les moyens qu’elle fournit.

Il n’y a rein de plus ordinaire, que de trouver dans les Auteurs que les femmes sont moins parfaites et moins nobles que les hommes; mais pour des raisons on n’y en voit point. Et il y a grande apparence qu’ils en ont esté persuadez comme le vulgaire. Les femmes n’ont point de part avec nous aux avantages exterieurs, comme les sciences et l’authorité, en quoy l’on met communément la perfection; donc elle ne sont pas si parfaites que nous. Pour en estre convaincu serieusement, il faudroit montrer qu’elles n’y sont pas admises, parce qu’elles n’y sont pas propres. Mais cela n’est pas si aisé qu’on s’imagine; et il ne sera pas difficile de faire voir le contraire dans la suite; et que cette erreur vient de ce qu’on n’a qu’une idée confuse de la perfection et de la noblesse.

Tous les raisonnemens de ceux qui soûtiennent que le beau Sexe n’est pas si noble, ni si excellent que le nostre, sont fondez sur ce que les hommes estant les maistres, on croit que tout est pour eux; et je suis assuré qu’on croiroit tout le contraire, encore plus fortement, c’est à dire, que les hommes ne sont que pour les femmes, si elles asvoient toute l’authorité, comme dans l’Empire des Amazones.

Il est vray qu’elles n’ont ici que les emplois qu’on regarde comme les plus bas. Et il est vray aussi qu’elles n’en sont pas moins à estimer, selon la religion et la raison. Il n’y a rien de bas que le vice, ny de grand que la vertu : et les femmes faisant paroistre plus de vertu que les hommes, dans leurs petites occupations, meritent plus d’estre estimées. Je ne sçay même si à regarder simplement leur employ ordinaire, qui est de nourrir et d’élever les hommes dans leur enfance, elles ne sont pas dignes du premier rang dans la societé civile.

Si nous estions libres et sans Republique, nous ne nous assemblerions que pour mieux conserver nostre vie, en jouïssant paisiblement des choses qui y seroient necessaires; et nous estimerions davantage ceux qui y contriburoient le plus. C’est pourquoy nous avons accoûtumé de regarder les Princes comme les premiers de l’Etat, parce que leurs soins et leur prévoyance est la plus generale, et la plus étenduë, et nous estimons à proportion ceux qui sont au dessous d’eux. La pluspart preferent les soldats aux Juges, parce qu’ils s’opposent directement à ceux qui attaquent la vie d’une maniere plus terrible, et chacun estime les personnes à proportion qu’il les juge utiles. Ainsi les femmes semblent estre les plus estimables, puis que le service qu’elles rendent est incomparablement plus grand, que celuy de tous les autres.

L’on pourroit absolument se passer de Princes, de soldats, et de marchands, comme l’on faisoit au commencement du monde, et comme le font encore aujourd’huy les Sauvages. Mais on ne peut se passer des femmes sans son enfance. Les Estats estant bien pacifiez, la pluspart des femmes qui ont l’authorité, sont comme mortes et inutiles : Les femmes ne cessent jamais de nous estre necessaires. Les Ministres de la Justice ne sont gueres que pour conserver les biens à ceux qui les possèdent : et les femmes sont pour nous conserver la vie : les soldats s’employent pour des hommes faits, et capables de se deffendre, et les femmes s’employent pour les hommes, lorsqu’ils ne sçavent pas encore ce qu’ils sont, s’ils ont des ennemis ou des amis, et lorsqu’ils n’ont point d’autres armes que des pleurs contre ceux qui les attaquent. Les Maistres, les Magistrats, et les Princes, n’agissent souvent que pour leur gloire, et leur interest particulier; et les femmes n’agissent que pour le bien des enfans qu’elles élevent. Enfin les peines et les soins, les fatigues et les assiduitez, ausquelles elles s’assujettissent, n’ont rien de pareil en aucun état de la societé civile.

Il n’y a donc que la fantaisie qui les fasse moins estimer. On recompenseroit largement un homme qui auroit apprivoisé un Tigre : L’on considere ceux qui sçavent dresser des Chevaux, des Singes, et des Elephans; on parle avec éloge d’un homme qui aura composé un petit ouvrage qui luy aura coûté un peu de temps et de peine; et l’on neglige les femmes qui mettent plusieurs années à nourrir et à former des enfans? Et si l’on en recherche bien la raison, l’on trouvera que c’est parce que l’un est plus ordinaire que l’autre.

Ce que les Historiens disent au desavantage des femmes, fait plus d’impression sur l’esprit, que les discours des Orateurs. Comme il semblent ne rien avancer d’eux-mesmes, leur temoignage est moins suspect; outre qu’il est conforme à ce dont on est déja persuadé; rapportant que les femmes estoient autrefois ce qu’on croit qu’elles sont à present. Mais toute l’authorité qu’ils ont sur les esprits, n’est que l’effet d’un préjugé assez commun à l’égard de l’antiquité, qu’on se represente sous l’image d’un venerable vieillard, qui ayant beaucoup de sagesse, et d’experience, n’est pas capable d’estre trompé, ny de rien dire que de vray.

Cependant, les Anciens n’étoient pas moins hommes que nous, ny moins sujets è l’erreur; et l’on ne doit pas plûtost se rendre à present à leurs opinions, qu’on auroit fait de leur temps. On consideroit autrefois les femmes, comme l’on fait aujourd’huy, et avec aussi peu de raison. Ainsi tout ce qu’en on dit les hommes doit estre suspect, parce qu’ils sont Juges et parties; et lorsque quelqu’un rapporte contr’elles le sentiment de mille Autheurs, cette histoire ne doit estre considerée que comme une tradition de préjugez, et d’erreurs. Il y a aussi peu de fidelité et d’exactitude dans les histoires anciennes, que dans les recits familiers, où l’on reconnoist assez, qu’il n’y en a presque point. Ceux qui les ont écrites y ont mélé leurs passions, et leur interest; et la pluspart n’ayant eu que des idées fort confuses du vice et de la vertu, ont souvent pris l’un pour l’autre; et ceux qui les lisent avec la préoccupation ordinaire, ne manquent pas de tomber dans le même défaut. Et dans le préjugé où ils estoient, ils ont eu soin d’exagerer les vertus et les avantages de leur Sexe; et de rabaisser et d’affoiblir le merite des femmes par un interest contraire. Cela est si facile à reconnoistre, qu’il n’en faut point apporter d’exemple.

Neanmoins, si l’on sçait débroüiller un peu le passé, l’on trouve dequoy faire voir que les femmes n’en ont point cedé aux hommes, et que la vertu qu’elles ont fait paroistre est plus excellente, si on la considere sincerement dans toutes ses circonstances. L’on peut remarquer qu’elles ont donné d’aussi grandes marques d’esprit et de capacité dans toutes sortes de rencontres. Il y en a eu qui ont gouverné de grands Etats et des Empires avec une sagesse et une moderation qui n’a point eu d’exemple; d’autres ont rendu la justice avec une integrité pareille à celle de l’Areopage; plusieurs ont rétably par leur prudence et par leurs conseils les Royaumes dans le calme, et leurs maris sur le Thrône. On en a veu conduire des armées, ou se deffendre sur des murailles avec un courage plus qu’héroïque. Combien y en a-t-il eu dont la chasteté n’a pû recevoir aucune atteinte, ny par les menaces épouvantables, ny par les promesses magnifiques qu’on leur faisoit, et qui ont souffert avec une generosité surprenante les plus horribles tourmens pour la cause de la Religion? Combien y en a-t-il eu, qui se sont renduës aussi habiles que les hommes dans toutes les sciences, qui ont penetré ce qu’il y a de plus curieux dans la nature, de plus fin dans la Politique, et de plus solide dans la Morale, et qui se sont élevées à ce qu’il y a de plus haut dans la Theologie Chrestienne. Ainsi l’histoire dont ceux qui sont prevenus contre le Sexe, abusent pour l’abaisser, peut servir à ceux qui le regardent avec des yeux d’équité, pour montrer qu’il n’est pas moins noble que le nostre.

L’Autorité des Jurisconsultes a un grand poids a l’égard de beaucoup de gens, sur ce qui concerne les femmes, parce qu’ils font une profession particuliere de rendre à chacun ce qui luy appartient. Ils mettent les femmes sous la puissance de leurs maris, comme les enfans sous celle de leurs peres, et disent que c’est la nature qui leur a assigné les moindres fonctions de la société, et qui les a éloignées de l’authorité publique.

L’on croit estre bien fondé de le dire aussi après eux. Mais il est permis, sans blesser le respect qu’ils meritent, de n’estre pas en cela de leur sentiment. On les embarrasseroit fort, si on les obligeoit de s’expliquer intelligiblement sur ce qu’ils appellent Nature en cét endroit, et de faire entendre comment elle a distingué les deux Sexes, comme ils pretendent.

Il faut considerer que ceux qui ont fait ou compilé les Loix, estant des hommes, ont favorisé leur Sexe, comme les femmes auroient peut-estre fait si elles avoient esté à leur place; et les Loix ayant esté faites depuis l’établissement des societez, en la maniere qu’elles sont à present à l’égard des femmes, les Jurisconsultes qui avoient aussi leur préjugé, ont attribué à la nature une distinction qui ne vient que de la coutume. Outre qu’il n’étoit pas necessaire de changer l’ordre qu’ils trouvoient étably, pour obtenir la fin qu’ils se proposoient, qui estoit de bien gouverner un Etat, en exerçant la justice. Enfin s’ils s’opiniâtroient à soûtenir que les femmes sont naturellement dépendantes des hommes, on les combatroit par leurs propres principes, puis qu’ils reconnoissent eux-mêmes, que la dépendance et la servitude sont contraires à l’ordre de la nature, qui rend tous les hommes égaux.

La dépendance estant un rapport purement corporel et civil, elle ne doit estre considerée que comme un effet du hazard, de la violence, ou de la coûtume; si ce n’est celle où sont les enfans à l’égard de ceux qui leur ont donné la vie. Encore ne passe-t-elle point un certain âge, où les hommes estant supposez avoir assez de raison et d’experience pour se pouvoir gouverner eux-mêmes, sont affranchis par les Loix, de l’autorité d’autruy.

Mais entre les personnes d’un âge égal ou approchant, il ne devroit y avoir qu’une subordination raisonnable, selon laquelle ceux qui ont moins de lumiere, se soûmettent volontairement à ceux qui en ont davantage. Et si l’on oste les Actions civiles que les Loix ont données aux hommes, et qui les rendent les Chefs de la famille, on ne peut trouver entr’eux et leurs femmes, qu’une soûmission d’experience et de lumieres. Les uns et les autres s’engagent ensemble librement, en un temps où les femmes ont autant de raison, et souvent plus que leurs maris. Les promesses et les conventions du mariage sont reciproques; et le pouvoir égal sur le corps; et si les Loix donnent au mary plus d’authorité sur les biens; la nature donne à la femme plus de puissance et de droit sur les enfans. Et comme la volonté de l’un n’est pas la regle de l’autre, si une femme est obligée de faire les choses dont son mary l’avertit : celuy-ci ne l’est pas moins de suivre ce que sa femme luy fait entendre estre de son devoir; et hors les choses raisonnables, on ne peut contraindre une femme de se soûmettre à son mary que parce qu’elle a moins de force. Ce qu’on appelle agir de Turc à Maure, et non pas en gens d’esprit.

L’on n’aura pas beaucoup de peine à se départir de l’opinion des sçavans, dont je viens de parler : parce qu’on pourra aisément reconnoître que leur profession ne les engage pas à s’informer si exactement de ce que les choses sont en elles-mêmes; que l’apparence et la vray-semblance suffisent aux Poëtes et aux Orateurs : le témoignage de l’antiquité aux Historiens, et la Coûtume aux Jurisconsultes pour arriver à leur but; mais pour ce qui est du sentiment des Philosophes, on ne le quittera pas si facilement; parce qu’il semble qu’ils sont au dessus de toutes les considerations précedentes, comme en effet il doivent estre, et qu’ils passent pour examiner les choses de plus prés; ce qui leur attire la creance commune, et fait tenir pour indubitable ce qu’ils proposent, sur tout lorsqu’ils ne détruisent point les sentimens où l’on est.

Ainsi le vulgaire se fortifie dans l’opinion qu’il a de l’inégalité des deux Sexes, parce qu’il y voit aussi ceux desquels il regarde les jugemens comme la regle des siens, faute de sçavoir, que presque tous les Philosophes n’ont point d’autre regle que luy, et que ce n’est pas par science qu’ils prononcent, principalement sur la matiere dont il s’agit. Ils ont porté leurs préjugez dans les Ecoles, et ils n’y ont rien appris qui servit à les en tirer; au contraire, toute leur science est fondée sur les jugemens qu’ils ont faits dés le berceau; et c’est parmi eux un crime ou une erreur de revoquer en doute ce qu’on a crû avant l’âge de discretion. On ne leur apprend point à connoître l’homme par le corps, ni par l’esprit. Et ce qu’ils en enseignent communément peut tres bien servir à prouver qu’il n’y a entre nous et les bêtes que le plus et le moins. On ne leur dit pas un mot des Sexes; on suppose qu’ils les connoissent assez; bien loin d’en examiner la capacité et la difference veritable et naturelle, ce qui est un point des plus curieux, et peut estre aussi des plus importants de la Physique et de la Morale. Ils passent des années entieres, et quelques-uns toute leur vie, à des bagatelles, et à des Estres de raison, et de ruminer s’il y a au-delà du monde des espaces imaginaires, et si les atomes ou la petite poussiere, qui paroît dans les rayons du Soleil, est divisible à l’infini. Quel fond peut-on faire sur ce que des sçavans de cette sorte disent, quand il s’agit de choses serieuses et importantes?

On pourroit penser neanmoins qu’encore qu’ils s’instruisent si mal, leurs principes suffisent peut-estre pour découvrir lequel des deux Sexes a naturellement quelque avantage sur l’autre; mais cette pensée ne peut venir qu’à ceux ou qui ne les connoissent pas, ou qui en sont prévenus. La connoissance de nous-mêmes est absolument necessaire pour bien traiter cette question; et particulierement la conoissance du corps, qui est l’organe des sciences; de même que pour sçavoir comment les lunettes d’approche grossissent les objets, il faut en connoître la fabrique. Ils n’en parlent qu’en passant, non plus que de la verité et de la science, c’est à dire, de la methode d’acquerir des connoissances certaines et veritables, sans quoy il est impossible de bien examiner si les femmes en sont aussi capables que nous; et sans m’amuser à rapporter les idées qu’ils en donnent, je diray icy en general, ce que j’en crois.

Tous les hommes estant faits les uns comme les autres, ont les mêmes sentimens, et les mêmes idées des choses naturelles; par exemple, de la lumiere, de la chaleur, et de la dureté; et toute la science que l’on tâche d’en avoir, se réduit à connoître au vray quelle est la disposition particuliere, interieure et exterieure de chaque objet, pour produire en nous les pensées et les sentimens que nous en avons. Tout ce que les Maîtres peuvent faire pour nous conduire à cette connoissance, c’est d’appliquer nôtre esprit à ce que nous remarquons, pour en examiner les apparences et les effets, sans précipitation ni préjugé, et de nous montrer l’ordre qu’il faut tenir dans la disposition de nos pensées, pour trouver ce que nous cherchons.

Par exemple, si une personne sans étude me prioit de luy expliquer en quoy consiste la liquidité de l’eau, je ne luy en affirmerois rien; mais je luy demanderois ce qu’elle en a observé, comme, que si l’eau n’est renfermée dans un vase, elle se répand; c’est à dire, que toutes ses parties se separent et se desunissent d’elles-mêmes, sans que l’on introduise de corps étranger; que l’on y fait entrer ses doigts sans peine, et sans y trouver la resistance des corps durs, et qu’en y mettant du sucre ou du sel, on s’apperçoit que ces deux sortes de corps se diminuënt peu à peu, et que leurs parcelles sont emportées dans tous les endroits de la liqueur.

Jusques-là je ne luy apprendrois rien de nouveau; et si je luy avois fait entendre de la même façon, ce que c’est qu’estres en repos, ou en mouvement, je la porterois à reconnoître que la nature des liqueurs consiste en ce que leurs parties insensibles sont dans un mouvement perpetuel, ce qui oblige de les renfermer dans un vase, et les dispose à donner aisément entrée aux corps durs; et que les parcelles de l’eau estant petites, lisses, pointuës, venant à l’insiner dans les pores su sucre, en ébranlent et en divisent les parties par leur rencontre, et se mouvant en tout sens, emportent en tous les endroits du vase ce qu’elles ont séparé.

Cette idée des liqueurs, qui est une partie détachée du corps de la Physique paroîtroit bien plus claire, si on la voyoit dans son rang; et elle n’a rien que le commun des femmes ne soit capable d’entendre. Le reste de toutes nos connoissances estant proposé avec ordre, n’a pas plus de difficulté, et si l’on y fait attention, l’on trouvera que chaque science de raisonnement demande moins d’esprit, et moins de temps qu’il n’en faut, pour bien apprendre le Point ou la Tapisserie.

En effet, les idées des choses naturelles sont necessaires, et se forment toujours en nous de la même façon. Adam les avoit comme nous les avons; les enfans les ont comme les vieillards, et les femmes comme les hommes; et ces idées se renouvellent, se fortifient, et s’entretiennent par l’usage continuel des sens. L’esprit agit toûjours; et qui sçait bien comment il agit en une chose, découvre sans peine comment il agit en toutes les autres. Il n’y a que le plus et le moins entre l’impression du Soleil et celle d’une étincelle. Pour bien penser là-dessus, l’on n’a besoin ni d’adresse, ni d’exercice de corps.

Il n’en est pas de même des ouvrages dont j’ay parlé. Il y faut encore plus appliquer son esprit : Les idées en estant arbitraires, sont plus difficiles à prendre, et à retenir; ce qui est cause qu’il faut tant de temps pour bien sçavoir un métier, c’est qu’il dépend d’un long exercice; il faut de l’adresse pour bien garder les proportions sur un cannevas, pour distribuer également la soye ou la laine, pour mélanger avec justesse les couleurs; pour ne pas trop serrer ni trop relâcher les points, pour n’en mettre pas plus en un rang qu’en l’autre; pour faire les Nüances imperceptibles : En un mot, il faut sçavoir faire et varier en mille manieres differentes les ouvrages de l’art pour y estre habile; au lieu que dans les sciences il ne faut que regarder avec ordre des ouvrages tous faits, et toûjours uniformes; et toute la difficulté d’y réüssir vient moins des objets et de la dispostion du corps, mais un peu de capacité dans les Maistres.

Il ne faut dont plus tant s’étonner de voir des hommes et des femmes sans étude s’entretenir des choses qui regardent les sciences; puisque la Methode de les apprendre ne sert qu’à rectifier le bon sens, qui s’est confondu par la précipitation, par la coûtume, et par l’usage.

L’idée qu’on vient de donner de la science en general pourroit suffire pour persuader les personnes depréoccupées, que les hommes et les femmes en sont également capables; Mais parce que l’opinion contraire est plus enracinées; il faut pour l’arracher entièrement, la combattre par principes, afin que joignant les apparences convenables au beau sexe, qu’on a présentées dans la premiere partie, avec les raisons Phisiques, qu’on va apporter, l’on puisse absolument estre convaincu en sa faveur.

Que les femmes considerées selon les principes de la saine Philosophie, sont autant capables que les hommes de toutes sortes de connoissances.

            Il est aisé de remarquer, que la difference des sexes ne regarde que le corps : n’y ayant proprement que cette partie qui serve à la production des hommes; et l’esprit ne faisant qu’y préter son consentement, et le faisant en tous de la mesme maniere, on peut conclure qu’il n’a point de sexe.

Si on le considere en luy-même, l’on trouve qu’il est égal et de mesme nature en tous les hommes, et capable de toutes sortes de pensées; les plus petites l’occupent comme les grandes; il n’en faut pas moins pour bien connoistre un Ciron, qu’un Elephant; quiconque sçait en quoy consiste la lumiere et le feu d’une étincelle, sçait aussi ce que c’est que la lumiere du Soleil. Quand on s’est accoûtumé à penser aux choses qui ne regardent que l’Esprit, l’on y voit tout au moins aussi clair que dans ce qu’il y a de plus materiel, qui se connoist par les sens. Je ne découvre pas plus de difference entre l’esprit d’un homme grossier et ignorant, et celuy d’un homme délicat et éclairé, qu’entre l’esprit d’un même homme considéré à l’âge de dix ans, et à l’âge de quarante; et comme il n’en paroist pas davantage entre celuy des deux sexes, on peut dire que leur difference n’est pas de ce costé-là. La constitution du Corps; mais particulierement l’éducation, l’exercice, et les impressions de tout ce qui nous environne estant par tout les causes naturelles et sensibles de tant de diversitez qui s’y remarquent.

C’est Dieu qui unit l’Esprit au Corps de la femme, comme à celuy de l’homme, et qui l’y unit par les mesmes Loix. Ce sont les sentimens, les passions, et les volontez, qui font et entretiennent cette union, et l’esprit n’agissant pas autrement dans un sexe, que dans l’autre, il y est également capable des mesmes choses.

Cela est encore plus clair à considérer seulement la teste, qui est l’unique organe des sciences, et où l’Esprit fait toutes ses fonctions, l’Anatomie la plus exacte ne nous fait remarquer aucune difference dans cette partie, entre les hommes et les femmes; le cerveau de celles-cy est entierement semblable au nostre; les impressions des sens s’y reçoivent, et s’y rassemblent de mesme façon et ne s’y conservent point autrement pour l’imagination et pour la memoire. Les femmes entendent comme nous, par les oreilles; elles voyent par les yeux, et elles goustent avec la langue; et il n’y a rien de particulier dans la disposition de ces organes, sinon que d’ordinaire elles les ont plus delicats; ce qui est un avantage. De sorte que les objets exterieurs les touchent de la mesme façon, la lumiere par les yeux, et le son par les oreilles. Qui les empeschera donc de s’appliquer à la consideration d’elles-mêmes : d’examiner en quoy consiste la nature de l’Esprit, combien il a de sortes de pensées, et comment elles s’excitent à l’occasion de certains mouvements corporels; de consulter ensuite les idées naturelles qu’elles ont de Dieu, et de commencer par les choses spirituelles à disposer avec ordre leurs pensées, et à se faire la science qu’on appelle Metaphysique.

Puisqu’elles ont aussi des yeux et des mains, ne pourroient-elles pas faire elles-mémes, ou voir faire à d’autres la dissection d’un Corps humain, en considerer la Symmetrie et la structure, remarquer la diversité, la difference et le rapport de ses parties, leurs figures, leurs mouvemens, et leurs fonctions, les alterations, dont elles sont susceptibles, et conclure de là le moyen de les conserver dans une bonne disposition, et de les y rétablir, quand elle est une fois changée.

Il ne leur faudroit plus pour cela, que connoistre la nature des Corps exterieurs, qui ont rapport avec le leur, en découvrir les proprietez, et tout ce qui les rend capables d’y faire quelque impression bonne ou mauvaise ; cela se connoît par le ministre des sens, et par les diverses experiences qu’on en fait ; et les femmes estant également capables de l’un et de l’autre, peuvent apprendre aussi bien que nous, la Physique et la Medecine.

Faut-il tant d’esprit, pour connoître ; que la respiration est absolument necessaire à la conservation de la vie ; et qu’elle se fait par le moyen de l’air, qui entrant par le Canal du nez et de la bouche, s’insinue dans les poulmons, pour y rafraichir le sang qui y passe en circulant, et y cause des alterations differentes, selon qu’il est plus ou moins grossier par le mélange des vapeurs et des exhalaisons, dont on le voit quelquefois mélé.

Est-ce une chose si difficile, que de découvrir que le goust des alimens consiste de la part du Corps, dans la differente maniere dont ils sont delayez sur la langue par la salive ? Il n’y a personne qui ne sente aprés le repas, que les viandes qu’on met alors dans la bouche, s’y divisant tout autrement que celles dont on s’est nourry, y causent un sentiment moins agreable. Ce qui reste à connoître des fonctions du corps humain, considérés avec ordre, n’a pas plus de difficulté.

Les Passions sont assurément ce qu’il y a de plus curieux en cette matiere. On y peut remarquer deux choses, les mouvemens du corps, avec les pensées et les émotions de l’ame qui y sont jointes. Les femmes peuvnt connoître cela aussi aisément que nous. Quant aux causes qui excitent les Passions, on sçait comment elles le sont, quand on a une fois bien compris par l’étude de la Physique la maniere dont les choses qui nous environnent, nous importent, et nous touchent ; et par l’experience et l’usage, comment nous y joignons et en separons nos volontez.

En faisant des Meditations regulieres sur les objets des trois sciences dont on vient de parler, une femme peut observer que l’ordre de ses pensées doit suivre celuy de la nature, qu’elles sont justes lors qu’elles y sont conformes, qu’il n’y a que la précipitation dans nos jugemens, qui empéche cette justesse ; et remarquant ensuite l’Economie qu’elle auroit gardée pour y arriver, elle pourroit faire des reflexions, qui luy serviroient de regle pour l’avenir, et s’en former une Logique.

Si l’on disoit nonobstant cela, que les femmes ne peuvent pas acquerir, par elles-mêmes ces connoissances, ce qui se diroit gratis : au moins ne pourroit on nier qu’elles le puissent avec le secours des Maistres et des livres, comme l’ont fait les plus habiles gens, dans tous les siecles.

Il suffit d’alleguer la propreté reconnuë du Sexe pour faire croire qu’il est capable d’entendre les proportions de Mathematiques ; et nous nous contredirions nous-mesmes de douter, que s’il s’appliquoit à la construction des Machines, il n’y reüssist aussi bien que le nôtre, puisque nous luy attribüons plus de genie, et plus d’artifice.

Il ne faut que des yeux et un peu d’attention pour observer les Phenomenes de la nature, pour remarquer que le Soleil, et tous les corps lumineux, qui sont au Ciel, sont des feux veritables, puis qu’ils nous frappent et nous éclairent de même que les feux d’icy bas ; qu’ils paroissent successivement répondre à divers endroits de la terre, et pour pouvoir ainsi juger de leurs mouvements et de leurs cours ; et quiconque peut rouler dans sa teste de grands desseins, et en faire joüer les ressorts, y peut aussi faire rouler avec justesse toute la machine du monde, s’il en a une fois bien observé les diverses apparences.

Nous avons déja trouvé dans les femmes toutes les dispositions qui rendent les hommes propres aux science, qui les regardent en eux-mêmes ; et si nous continüons d’y regarder d’aussi prés, nous y trouverons encore celles qu’il faut pour les sciences, qui les concernent comme liez avec leurs semblables dans la societé civile.

C’est un défaut de la Philosophie vulgaire de mettre entre les sciences une si grande distinction, qu’on ne peut gueres suivant la Methode qui luy est particuliere, reconnoître aucune liaison entr’elles. Ce qui est cause que l’on restreint si fort l’étenduë de l’esprit humain, en s’imaginant qu’un même homme n’est presque jamais capable de plusieurs sciences ; que pour estre propre à la Physique et à la Medecine, on ne l’est pas pour cela à l’Eloquence, ny à la Theologie ; et qu’il faut autant de genies differens, qu’il y a de sciences differentes.

Cette pensée vient d’une part, de ce que l’on confond ordinairement la nature avec la coûtume, en prenant la disposition de certaines personnes, à une science plûtost qu’à l’autre, pour un effet de leur constitution naturelle, au lieu que ce n’est souvent qu’une inclination casuelle,  qui vient de la necessité, de l’éducation ou de l’habitude ; et de l’autre part, faute d’avoir remarqué qu’il n’y a proprement qu’une science au monde, qui est celle de nous-mêmes, et que toutes les autres n’en sont que des applications particulieres.

En effet, la difficulté que l’on trouve aujourd’huy à apprendre les Langues, la Morale, et le reste consiste en ce qu’on ne sçait pas les rapporter à cette science generale ; d’où il pourroit arriver, que tous ceux qui croiroient les femmes capables de la Physique, et de la Medecine, n’estimeroient pas pour cela qu’elles le fussent de celles dont on va parler. Cependant, la difficulté est égale des deux côtez : il s’agit par tout de bien penser. On le fait en appliquant serieusement son esprit aux objets qui se presentent, pour s’en former des idées claires et distinctes, pour les envisager par toutes leurs faces, et tous les rapports differens, et pour n’en juger, que sur ce qui paroît manifestement veritable. Il ne faut avec cela que disposer ses pensées dans un ordre naturel, pour avoir une science parfaite. Il n’y a rien en cela qui soit au dessus des femmes ; et celles qui seroient instruites par cette voye, de la Physique et de la Medecine, seroient capables d’avancer de même dans toutes les autres.

Pourquoy ne pourroient-elles pas reconnoître que la necessité de vivre en société nous obligeant de communiquer nos pensées par quelques signes exterieurs, le plus commode de tous est la parole, qui consiste dans l’usage des mots, dont les hommes sont convenus. Qu’il doit y avoir autant de sortes qu’il y a d’idées ; qu’il faut qu’ils ayent entr’eux quelque rapport de son et de signification pour les pouvoir apprendre et retenir plus aisément, et pour n’estre pas obligé de les multiplier à l’infini ; qu’il les faut arranger dans l’ordre le plus naturel, et le plus conforme à celuy de nos pensées, et n’en employer dans le discours, qu’autant qu’on en a besoin pour se faire entendre.

Ces refléxions mettroient une femme en état de travailler en Academicienne à la perfection de sa langue naturelle, reformant ou retranchant les mauvais mots, en introduisant de nouveaux, reglant l’usage sur la raison, et sur les idées justes qu’on a des Langues : Et la methode avec laquelle elle auroit appris celle de son païs, luy serviroit merveilleusement à apprendre celle des étrangers, à en découvrir les délicatesses, à en lire les autheurs, et à devenir ainsi tres-habile dans la Grammaire, et dans ce qu’on appelle Humanitez.

Les femmes, aussi-bien que les hommes, ne parlent que pour faire entendre les choses comme elles les connoissent, et pour disposer leurs semblables à agir comme elles souhaitent, ce qu’on appelle persuader. Elles y reüssissent naturellement mieux que nous. Et pour le faire encore avec art, elles n’auroient qu’à s’étudier à presenter les choses, comme elles se presentent à elles, ou qu’elles s’y presenteroient, si elles estoient à la place de ceux qu’elles voudroient toucher. Tous les hommes estans faits de même maniere, sont presque toûjours émûs de même par les objets ; et s’il y a quelque difference, elle vient de leurs inclinations, de leurs habitudes, ou de leur état ; ce qu’une femme connoîtroit avec un peu de refléxion et d’usage ; et sçachant disposer ses pensées, en la façon la plus convenable, les exprimer avec politesse et avec grace, et y ajuster les gestes, l’air du visage, et la voix, elle possederoit la veritable Eloquence.

Il n’est pas croyable que les femmes puissent pratique si hautement la vertu, sans estre capables d’en penétrer les maximes fondamentales. En effet, une femme déja instruite, comme on l’a représentée, découvriroit elle-même les regles de sa conduite, en découvrant les trois sortes de devoirs qui comprennent toute la Morale, dont les premiers regardent Dieu, les seconds nous regardent nous-mêmes, et les troisièmes nôtre prochain. Les idées claires et distinctes qu’elle auroit formées de son esprit, et de l’union de l’esprit avec le corps, la porteroient infailliblement à reconnoître qu’il y a un autre esprit infini, Autheur de toute la nature, et à concevoir pour luy les sentimens sur lesquels la Religion est fondée. Et aprés avoir appris par la Physique en quoy consiste le plaisir des sens, et de quelle façon les choses exterieures contribuënt à la perfection de l’esprit et à la conservation du corps, elle ne manqueroit pas de juger qu’il faut estre ennemi de soi-même pour n’en pas user avec beaucoup de moderation. Si elle venoit ensuite à se considerer comme engagée dans la societé civile avec d’autres personnes semblables à elle, et sujettes aux mêmes passions, et à des besoins qu’on ne peut satisfaire sans une assistance mutuelle ; elle entreroit sans peine dans cette pensée de laquelle dépend toute nostre justice, qu’il faut traiter les autres, comme on veut estre traité ; et qu’on doit pour cela reprimer ses désirs, dont le déreglement qu’on appelle Cupidité, cause tout le trouble et tout le malheur de la vie.

Elle se confirmeroit davantage dans la persuation du dernier de ces devoirs, si elle poussoit plus loin sa pointe, en découvrant le fond de la Politique, et de la Jurisprudence. Comme l’une et l’autre ne regarde que les devoirs des hommes entr’eux ; elle jugeroit que pour comprendre à quoy ils sont obligez dans la societé civile, il faut sçavoir ce qui les a portez à la former. Elle les considereroit donc comme hors de cette societé, et elle les trouveroit tous entierement libres et égaux, et avec la seule inclination de se conserver, et un droit égal sur tout ce qui y seroit necessaire. Mais elle remarqueroit que cette égalité les engageant dans une guerre, ou une défiance contiuelle, ce qui seroit contraire à leur fin, la lumiere naturelle dicteroit, qu’ils ne pourroient vivre en paix, sans relâcher chacun de son droit, et sans faire des conventions, et des contracts ; que pour rendre ces actions valides et se tirer d’inquietude, ce seroit une necessité d’avoir recours à un Tiers, lequel prenant l’authorité contraindroit chacun de garder ce qu’il auroit promis aux autres ; que celui-cy n’ayant esté choisi que pour l’avantage de ses sujets, il ne devroit point avoir d’autre but ; et que pour arriver à la fin de son établissement, il faudroit qu’il fût maître des biens et des personnes, de la paix, et de la guerre.

En examinant à fond cette matiere, qui empécheroit qu’une femme ne trouvast ce que c’est que l’Equité naturelle ; ce que c’est que Contract, authorité, et obeïssance ; quelle est la nature de la Loy, quel usage on doit faire des peines, en quoy consiste le droit Civil et celuy des gens, quels sont les devoirs des Princes, et des sujets ; En un mot, elle apprendroit par ses propres refléxions et par les Livres, ce qu’il faut pour estre Jurisconsulte, et Politique.

Aprés qu’elle auroit acquis une parfaite connoissance d’elle-même, et qu’elle se seroit solidement instruite des regles generales de la conduite des hommes, elle seroit peut-étre bien-aise de s’informer aussi de quelle maniere on vit dans les païs étrangers. Comme elle auroit remarqué que les changemens de temps, de saisons, de lieu, d’âge, de nourriture, de compagnie, d’exercice luy auroient causé des alterations et des passions differentes, elle n’auroit pas de peine à reconnoître que ces diversitez-là produisent le même effet, à l’égard des peuples entiers ; qu’ils ont des inclinations, des coûtumes, des mœurs, et des loix differentes, selon qu’ils sont plus prés ou plus loin des Mers, du Midy, ou du Septentrion ; selon qu’il y a des plaines, des montagnes, des rivieres, et des bois chez eux, que le terroir est plus ou moins fertile, et porte des nourritures particulieres ; et selon le commerce, et les affaires qu’ils ont avec d’autres peuples voisins, ou éloignez ; Elle pourroit étudier toutes choses, et apprendre ainsi quelles sont les mœurs, les richesses, la religion, le gouvernement, et les interests de vingt ou trente Nations differentes, aussi facilement que d’autant de familles particulieres. Car pour ce qui est de la situation des Royaumes, du rapport des Mers et des Terres, des Iles et du Continent ; il n’y a pas plus de difficulté à l’apprendre dans une Carte, qu’à sçavoir les quartiers et les ruës de la Ville, et les routes de la Province où l’on demeure.

La connoissance du present pourroit luy faire naître l’envie de connoître aussi le passé ; et ce qu’elle auroit retenu de Geographie luy seroit d’un grand secours dans ce dessein, luy donnant moyen d’entendre mieux les affaires, comme les guerres, les voyages, et les negociations, luy marquant les lieux où elles se sont faites ; les passages, les chemins, et la liaison des Etats. Mais ce qu’elle sçauroit de la maniere d’agir des hommes en general, par les refléxions qu’elle auroit faites sur elle-même, la feroit entrer dans le fin de la Politique, des interests, et des passions ; et l’aideroit à découvrir, le mobile et le ressort des entreprises, la source des revolutions, et à suppléer dans les grands desseins, les petites choses qui les ont fait reüssir, et qui sont échapées aux Historiens ; et suivant les idées justes qu’elle auroit du vice et de la vertu, elle remarqueroit la flaterie, la passion, et l’ignorance des Autheurs, et se garantiroit ainsi de la corruption, que l’on prend dans la lecture des Histoires, où ces défauts sont mélez ordinairement. Comment la Politique ancienne n’estoit pas si rafinée que la moderne, et que les interests des Princes estoient moins liez autrefois qu’apresent, et le commerce moins étendu, il faut plus d’esprit, pour entendre et déméler les Gazettes, que Titelive et Quinte-curse.

Il y a quantité de personnes qui trouvent l’histoire Ecclesiastique plus agreable et plus solide, que l’histoire prophane ou civile ; parce qu’on y remarque, que la raison et la vertu sont poussées plus loin ; et que les passions et les préjugez couverts du prétexte de la religion, font prendre à l’esprit un tour tout particulier dans sa conduite. Une femme s’y appliqueroit avec d’autant plus d’affection, qu’elle la jugeroit plus importante ; elle se convaincroit que les Livres de l’Ecriture ne sont pas moins authentiques que tous les autres que nous avons ; qu’ils contiennent la veritable Religion, et toutes les maximes sur lesquelles elle est fondée ; que le nouveau Testament où commence proprement l’histoire du Christianisme, n’est pas plus difficile à entendre que les Autheurs Grecs et Latins, que ceux qui le lisent dans la simplicité des enfans, ne cherchant que le Royaume de Dieu, en découvrent la vérité et le sens avec plus de facilité et de plaisir que celuy des Enigmes, des Emblêmes, et des Fables. Et aprés s’estre reglé l’esprit par la morale de JESUS-CHRIST, elle se trouveroit en état de diriger ses semblables, de lever leurs scrupules, et de resoudre les cas de conscience avec plus de solidité, que si elle s’étoit remply la téte de tous les Casuistes du monde.

Je ne vois rien qui empéchast que dans la suite de son étude, elle n’observât aussi facilement que feroit un homme, comment l’Evangile est passé de main en main, de Royaume en Royaume, de siecle en siecle, jusqu’au sien ; qu’elle ne prît par la lecture des Peres l’idée de la vraye Theologie, et ne trouvât qu’elle ne consiste qu’à sçavoir l’histoire des Chrétiens et les sentimens particuliers, de ceux qui en ont écrit. Ainsi elle se rendroit assez habile pour faire des ouvrages sur la Religion, pour annoncer la verité, et pour combattre les nouveautez, en montrant ce qui a toûjours esté crû, et dans toute l’Eglise, sur les matieres contestées.

Si une femme est capable de s’instruire par l’histoire de ce que sont toutes les societés publiques, comment elles se sont formées, et comment elles se maintiennent en vertu d’une authorité fixe et constante, exercée par des Magistrats et des Officiers subordonnez les uns aux autres, elle ne l’est pas moins de s’informer de l’application de cette authorité, dans les Loix, les Ordonnances, et les Reglemens, pour la conduite de ceux qui y sont soûmis, tant pour le rapport des personnes, selon les diverses conditions, que pour la possession et pour l’usage des biens. Est-ce une chose si difficile à sçavoir, quel rapport il y a entre un mary et sa femme, entre le pere et les enfans, entre le maistre et les domestiques, entre un Seigneur, et ses vasseaux, entre ceux qui sont alliez, entre un Tuteur et un Pupille ? Y a-t-il tant de mystere à entendre ce que c’est que de posseder par achat, par échange, par donation, par legs, par testament, par prescription, par usufruit, et quelles sont les conditions necessaires, pour rendre ces usages valides ?

Il ne paroist pas qu’il falle plus d’intelligence pour bien prendre l’esprit de la societé Chrétienne, que celuy de la societé Civile ; pour former une idée juste de l’authorité qui luy est particuliere, et sur laquelle est fondée toute sa conduite, et pour distinguer précisément celle que JESUS-CHRIST a laissée à son Eglise, d’avec la domination qui n’appartient qu’aux Puissances temporelles. Aprés avoir fait cette distinction absolument necessaire pour bien entendre le Droit-Canon, une femme le pourroit étudier, et remarquer comment l’Eglise s’est reglée sur le Civil, et comment l’on a mélé la juridiction seculiere avec la spirituelle ; en quoy consiste la Hierarchie ; quelles sont les fonctions des Prélats, ce que peuvent les Conciles, les Papes, les Evesques, et les Pasteurs ; ce que c’est que Discipline, quelles en sont les regles, et les changemens ; Ce que c’est que Canons, privileges, et exemptions ; Comment se sont établis les benefices, quel en est l’usage et sa possession ; En un mot, quelles sont les Coûtumes et les Ordonnances de l’Eglise, et des devoirs de tous ceux qui la composent. Il n’y a rien là dequoy une femme ne soit tres-capable, et ainsi elle pourroit devenir tres-sçavante dans le Droit-Canon.

Voilà quelques idées generales des plus hautes connoissances dont les hommes se sont servis pour signaler leur esprit et pour faire fortune, et dont ils sont depuis si long-temps en possession au préjudice des femmes. Et quoy qu’elles n’y ayent pas moins de droit qu’eux, ils ont neantmoins à leur égard des pensées et une conduite qui sont d’autant plus injustes, qu’on ne voit rien de pareil dans l’usage des biens du corps.

L’on a jugé à propos que la prescription eust lieu pour la paix et la seureté des familles ; c’est-à-dire, qu’un homme qui auroit joüy du bien d’autruy sans trouble et de bonne foy, durant un certain espace de temps, en demeureroit possesseur, sans qu’on y peust rien prétendre aprés. Mais on ne s’est jamais avisé de croire que ceux qui en estoient décheus par negligence, ou autrement, fussent incapables d’y rentrer par quelque voye, et l’on n’a jamais regardé leur inhabilité que comme civile.

Au contraire, l’on ne s’est pas contenté de ne point rappeller les femmes au partage des sciences et des emplois, aprés une longue prescription contre-elles ; on a passé plus loin, et l’on s’est figuré que leur exclusion est fondée sur une impuissance naturelle de leur part.

Cependant il n’y a rien de plus chimerique, que cette imagination. Car soit que l’on considere les sciences en elles-mesmes, soit qu’on regarde l’organe qui sert à les acquerir, on trouvera que les deux Sexes y sont également disposez. Il n’y a qu’une seule methode, et une seule voye pour insinuer la verité dans l’esprit, dont elle est la nourriture, comme il n’y en a qu’une pour faire entrer les alimens, dans toutes sortes d’estomacs pour la subsistance du corps. Pour ce qui est des differentes dispositions de cet organe, qui rendent plus ou moins propres aux sciences, si l’on veut reconnoistre de bonne foy ce qui est en est, on avoüera que le plus est pour les femmes.

L’on ne peut disconvenir, que ceux d’entre les hommes qui sont si grossiers et si materiels, ne soient ordinairement stupides, et qu’au contraire les plus délicats sont toûjours les plus spirituels. Je trouve là-dessus l’experience trop generale et trop constante, pour avoir besoin de l’appuyer icy de raisons ; ainsi le beau Sexe estant d’un temperamment plus delicat que le nostre, ne manqueroit pas de l’égaler au moins, s’il s’appliquoit à l’étude.

Je prévois bien que cette pensée ne sera pas goûtée de beaucoup de gens qui la trouveront un peu forte. Je n’y sçaurois que faire ; l’on s’imagine qu’il y va de l’honneur de nostre Sexe de le faire primer partout ; et moy je crois qu’il est de la justice de rendre à chacun ce qui luy appartient.

En effet nous avons tous hommes et femmes, le mesme droit sur la verité, puisque l’esprit est en tous également capable de la connoistre, et que nous sommes tous frappez de la mesme façon, par les objets qui font impression sur le corps. Ce droit que la nature nous donne à tous sur les mesmes connoissances, naist de ce que nous en avons tous autant de besoin les uns que les autres. Il n’y a personne qui ne cherche à estre heureux, et c’est à quoy tendent toutes nos actions ; et pas un ne le peut-estre solidement que par des connoissances claires, et distinctes ; et c’est en cela que JESUS-CHRIST mesme et Saint Paul nous font esperer, que consistera le bon-heur de l’autre vie. Un avare s’estime heureux, lorsqu’il connoist, qu’il possede de grandes richesses ; un ambitieux lorsqu’il s’apperçoit qu’il est au dessus de ses semblables ; En un mot, tout le bon-heur des hommes, vray ou imaginaire, n’est que dans la connoissance, c’est à dire dans la pensée qu’ils ont de posseder le bien qu’ils recherchent.

C’est ce qui me fait croire qu’il n’y a que les idées de la verité, qu’on se procure par l’étude, et qui sont fixes et indépendentes de la possession ou du manquement des choses, qui puissent faire la vraye felicité de cette vie. Car ce qui fait qu’un avare ne peut estre heureux, dans la simple connoissance qu’il a des richesses ; C’est que cette connoissance pour faire son bon-heur, doit estre liée avec le desir ou l’imagination de les posseder pour le present : Et lors que son imagination les luy represente comme éloignées de luy, et hors de sa puissance, il ne peut y penser sans s’affliger. Il en va tout autrement de la science qu’on a de soy-même, et de toutes celles qui en dépendent : mais particulierement de celles qui entrent dans le commerce de la vie. Puis donc que les deux Sexes sont capables de la même felicité ; Ils ont le même droit sur tout ce qui sert à l’acquerir.

Lorsque l’on dit que le bon-heur consiste principalement dans la connoissance de la verité, on n’en exclut pas la vertu ; on estime au contraire que celle-cy en fait le plus essentiel. Mais un homme n’est heureux par la vertu qu’autant qu’il connoît qu’il en a, ou qu’il tache d’en avoir. Cela veut dire, qu’encore qu’il suffise pour estimer un homme heureux, de voir qu’il pratique la vertu, quoy qu’il ne la connoisse pas parfaitement, et même que cette pratique avec une connoissance confuse et imparfaite, puisse contribuer à acquerir le bonheur de l’autre vie, il est certain qu’il ne peut lui-même s’estimer solidement heureux, sans s’appercevoir qu’il fait le bien ; comme il ne se croiroit point riche, s’il ne sçavoit, qu’il possede des richesses.

Ce qui est cause qu’il y a si peu de gens qui ayent du goust et de l’amour pour la veritable vertu, c’est qu’ils ne la connoissent pas, et n’y faisant point d’attention, lors qu’ils la pratiquent, ils ne sentent point la satisfaction qu’elle produit, et qui fait le bonheur dont nous parlons. Cela vient de ce que la vertu n’est pas une simple speculation du bien auquel on est obligé, mais un desir effectif, qui naît de la persuasion qu’on en a ; et on ne la peut pratiquer avec plaisir sans ressentir de l’émotion. Parce qu’il en est comme des liqueurs les plus excellentes qui semblent quelquefois ameres ou sans douceur, si lors qu’elles sont sur la langue, l’esprit est occupé ailleurs, et ne n[sic.]’applique point au mouvement qu’elles y causent.

Non seulement les deux Sexes ont besoin de lumiere pour trouver leur bonheur dans la pratique de la vertu, ils en ont encore besoin pour la bien pratiquer. C’est la persuasion qui fait agir, et l’on est d’autant plus persuadé de son devoir, qu’on le connoît plus parfaitement. Le peu qu’on a dit icy sur la Morale, suffit pour insinuer que la science de nous-mêmes est tres-importante pour rendre plus forte la persuasion des devoirs ausquels on est obligé ; et il ne seroit pas difficile de montrer comment toutes les autres y contribuent, ni de faire voir que la raison pourquoy tant de personnes pratiquent si mal la vertu, ou tombent dans le déreglement, c’est uniquement l’ignorance de ce qu’ils sont.

Ce qui fait croire communément, qu’il n’est pas besoin d’étre sçavant pour estre vertueux, c’est que l’on voit dans le vice quantité de gens, qui passent d’ailleurs pour habiles, d’où l’on se figure que non seulement la science est inutile pour la vertu : mais même qu’elle y est souvent pernicieuse. Et cette erreur rend suspect aux esprits foibles et peu instruits, la pluspart de ceux qui sont en reputation d’estre plus éclairez que les autres, et donne en même temps du mépris et de l’aversion pour les plus hautes connoissances.

L’on ne prend pas garde qu’il n’y a que les fausses lumieres qui laissent ou jettent les hommes dans le desordre : parceque les idées confuses que la fausse Philosophie donne de nous-mêmes, et de ce qui entre dans le corps de nos actions, broüillent tellement l’esprit, que ne sçachant ce qu’il est, ni ce que sont les choses qui l’environnent, ni le rapport qu’elles ont avec luy, et ne pouvant soûtenir le poids des difficultez qui se presentent dans cette obscurité, il faut necessairement qu’il succombe et qu’il s’abandonne à ses passions, la raison estant trop foible pour l’arréter.

Ce n’est donc que sur une terreur Panique qu’est fondée l’imagination bizarre qu’a le vulgaire, que l’étude rendroit les femmes plus méchantes et plus superbes. Il n’y a que la fausse science capable de produire un effet si mauvais. On ne peut apprendre la veritable, sans en devenir plus humble, et à se convaincre de sa foiblesse, que de considerer tous les ressorts de la machine ; la délicatesse de ses organes, le nombre presque infini d’alterations, et de déreglemens penibles ausquels elle est si sujette. Il n’y a point de meditation plus capable d’inspirer de l’humilité, de la moderation, et de la douceur à un homme tel qu’il puisse estre, que de faire attention par l’étude de la Physique, à la liaison de son esprit avec le corps, et de remarquer qu’il est assujetty à tant de besoins ; que la dépendence où il est dans ses fonctions des plus delicates parties du corps, le tient sans cesse exposé à mille sortes de troubles et d’agitations fâcheuses, que quelques lumieres qu’il ait acquises, il ne faut presque rien pour les confondre entierement ; qu’un peu de bile ou de sang plus chaud ou plus froid qu’à l’ordinaire, le jettera peut-être dans l’extravagance, dans la folie, et dans la fureur, et luy fera souffrir des convulsions épouvantables.

Comme ces refléxions trouveroient prise dans l’esprit d’une femme, aussi-bien que dans celuy d’un homme, elles en chasseroient l’orgueil, bien loin de l’y faire venir. Et si aprés s’estre rempli l’esprit des plus belles connoissances, elle rappelloit dans sa memoire toute le conduite passée, pour voir comment elle seroit arrivée à l’état heureux où elle se trouveroit, bien loin de s’en élever au dessus des autres, elle verroit dequoy s’humilier davantage ; puisqu’elle observeroit necessairement dans cette reveuë, qu’elle avoit auparavant une infinité de préjugez dont elle n’a pû se defaire qu’en combattant avec peine les impressions de la coûtume, de l’exemple, et des passions qui l’y retenoient malgré elle ; que tous les efforts qu’elle a faits pour découvrir la verité, lui ont esté presque inutiles, que ç’a esté comme par hazard qu’elle s’est presentée à elle, et lors qu’elle y pensoit le moins, et en des rencontres qui n’arrivent gueres qu’une seule fois en la vie, et à tres-peu de personnes, d’où elle concluroit infailliblement qu’il est injuste et ridicule d’avoir des ressentimens ou du mépris pour ceux qui ne sont pas éclairez comme nous, ou qui sont dans un sentiment contraire, et qu’il faut avoir pour eux encore plus de complaisance, et de compassion ; parce que s’ils ne voyent pas la verité comme nous, ce n’est pas leur faute ; mais c’est qu’elle ne s’est pas présentée à eux, quand ils l’ont recherchée, et qu’il y a encore quelque voile de leur part ou de la nostre, qui l’empéche de paroistre à leur esprit dans tout son jour ; et considerant qu’elle tiendroit pour vray ce qu’elle auroit crû faux auparavant, elle jugeroit sans doute qu’il pourroit encore arriver dans la suite, qu’elle fist de nouvelles découvertes par lesquelles elle trouveroit faux ou erroné, ce qui luy auroit semblé tres-veritable.

S’il y a eu des femmes qui soient devenuës méprisantes, se sentant plus de lumiere ; il y a aussi quantité d’hommes qui tombent tous les jours dans ce vice ; et cela ne doit pas estre regardé comme un effet des sciences qu’elles possedoient ; mais de ce que l’on en faisoit mystere à leur Sexe ; et comme d’un costé ces connoissances sont d’ordinaire fort confuses, et que de l’autre, celles qui les ont se voyent un avantage qui leur est particulier, il ne faut pas s’étonner qu’elles en prennent un sujet d’élevement, et c’est une necessité presque infaillible, que dans cét état, le même leur arrive, qu’à ceux qui ayant peu de naissance et de bien, ont fait avec peine une fortune éclatante ; lesquels se voyant élevez à un poste où ceux de leur sorte n’ont point accoûtumé de monter, l’esprit de vertige les prend, et leur presente les objets tout autrement qu’ils ne sont. Au moins est-il tres-vray-semblable que l’orgueil prétendu des sçavantes, n’estant rien en comparaison de celuy de ces sçavans qui prennent le tiltre de Maîtres et de Sages ; les femmes y seroient moins sujettes, si leur Sexe entroit avec le nostre en partage égal des avantages qui le produisent.

C’est donc une erreur populaire que de s’imaginer que l’étude est inutile aux femmes, parce dit-on, qu’elles n’ont point de part aux emplois, pour lesquels on s’y applique. Elle leur est aussi necessaire que le bon-heur et la vertu ; puisque sans cela on ne peut posseder parfaitement ny l’un ny l’autre. Elle l’est pour acquerir la justesse dans les pensées et la justice dans les actions : Elle l’est pour nous bien connoistre nous-mémes et les choses qui nous environnent, pour en faire un usage legitime, et pour regler nos passions, en moderant nos desirs. Se rendre habile pour entrer dans les charges et les dignitez, c’est un des usages de la science, et il en faut acquerir le plus qu’on peut pour estre Juge, ou Evesque, parce qu’on ne peut autrement se bien acquiter des fonctions de ces estats, mais non pas précisément pour y arriver et pour devenir plus heureux par la possession des honneurs et des avantages qu’ils produisent, ce seroit faire de la science un usage bas et sordide.

Ainsi il n’y a que le peu de lumiere, ou un interest secret et aveugle, qui puisse faire dire que les femmes doivent demeurer excluës des sciences par la raison qu’elles n’y ont jamais eu de part publiquement. Il n’est pas des biens de l’esprit comme de ceux du corps ; il n’y a point de prescription contre ; et quelque temps que l’on en ait esté privé, il y a toûjours droit de retour. Les mêmes biens du corps ne pouvant estre possedez en même temps, par plusieurs personnes, sans diminution de part et d’autre, l’on a eu raison pour le salut des familles, d’y maintenir les possesseurs de bonne foy au préjudice des anciens proprietaires.

Mais pour les avantages de l’esprit, il en est tout autrement, chacun a droit sur tout ce qui est du bon sens ; le ressort de la raison n’a point de borne ; elle a dans tous les hommes une égale juridiction. Nous naissons tous juges des choses qui nous touchent ; et si nous ne pouvons pas tous en disposer avec un pouvoir égal, nous pouvons au moins les connoistre tous également. Et comme tous les hommes joüissent de l’usage de la lumiere et de l’air, sans que cette communication soit préjudiciable à personne, tous peuvent aussi posseder la verité sans se nuire les uns aux autres. Et même plus elle est connuë, plus elle paroist belle et lumineuse : plus il y a de personnes qui la cherchent, et plûtost on la découvre ; si les deux Sexes y avoient travaillé également, on l’auroit plûtost trouvée. De sorte que la verité et la science sont des biens imprescriptibles ; et ceux qui en ont esté privez y peuvent rentrer sans faire tort à ceux qui en sont déja les maîtres. Il ne peut donc y avoir que ceux qui veulent dominer sur les esprits par la creance, qui ayent sujet d’apprehender ce retour, dans la crainte que si les sciences devenoient si communes, la gloire de ne le devint aussi, et que celle où ils aspirent, ne se diminuast par le partage.

Que les femmes ne sont pas moins capables que les hommes des Emplois de la société.

C’est pourquoy il n’y a aucun inconvenient que les femmes s’appliquent à l’étude comme nous. Elles sont capables d’en faire aussi un tres-bon usage, et d’en tirer les deux avantages que l’on en peut esperer, l’un d’avoir les connoissances claires et distinctes, que nous desirons naturellement, et dont le desir est souvent étouffé et aneanty par la confusion des pensées et par les besoins et les agitations de la vie ; et l’autre d’employer ces connoissances pour leur conduite particuliere, et pour celle des autres dans les différens états de la societé, dont on fait partie. Cela ne s’accorde pas avec l’opinion commune. Il y en a beaucoup qui croiront bien que les femmes peuvent apprendre ce que l’on comprend sous les sciences Physiques ou naturelles ; mais non pas qu’elles soient aussi propres que les hommes à celles qu’on peut appeller Civiles, comme la Morale, la Jurisprudence, et la Politique, et que si elles peuvent se conduire elles-mêmes par l’application des maximes de ces dernieres, elles ne pourront pas pour cela conduire les autres.

L’on a cette pensée faute de prendre garde que l’esprit n’a besoin dans toutes ses actions que de discernement et de justesse, et que quiconque a une fois ces deux qualitez en une chose, peut les avoir aussi aisément et par la même voye dans tout le reste. La Morale ou le Civil ne change point la nature de nos actions ; elles demeurent toûjours Physiques ; parce que la Morale n’est autre chose, que de sçavoir la maniere dont les hommes regardent les actions de leurs semblables par rapport aux idées qu’ils ont du bien ou du mal, du vice et de la vertu, de la justice et de l’injustice : et de même qu’ayant une fois bien compris les regles du mouvement dans la Physique, on peut les appliquer à tous les changemens et à toutes les varietez qu’on remarque dans la nature : aussi sçachant une fois les veritables maximes des sciences Civiles, l’on a pas plus de difficulté à en faire l’application aux incidens nouveaux qui surviennent.

Ceux qui sont dans les Emplois, n’ont pas toûjours plus d’esprit que les autres pour avoir eu plus de bon-heur ; et même il n’est pas necessaire qu’ils en ayent plus que le commun ; quoy qu’il soit à souhaiter qu’on n’y admît que ceux qui y seroient plus plus propres. Nous agissons toûjours de la même façon et par les mêmes regles en quelque état que nous nous trouvions ; sinon que plus les états sont relevez, plus nos soins et nos veuës sont étenduës, parce qu’il y faut plus agir. Et tout le changement qui arrive aux hommes, que l’on met au dessus des autres, est comme celuy d’une personne qui estant monté au haut d’une Tour, porte sa veuë plus loin, et découvre plus de differens objets que ceux qui demeurent en bas ; c’est pourquoy si les femmes sont autant capables que nous de se bien conduire elles-mêmes, elles le sont aussi de conduire les autres, et d’avoir part aux emplois et aux dignitez de la société Civile.

Le plus simple et le plus naturel usage que l’on puisse faire en public des sciences qu’on a bien apprises, c’est de les enseigner aux autres ; et si les femmes avoient étudié dans les Universitez, avec les hommes, ou dans celles qu’on auroit établies pour elles en particulier, elles pourroient entrer dans les degrez, et prendre le tiltre de Docteur et de Maître en Theologie et en Medecine, en l’un et en l’autre Droit : et leur genie qui les dispose si avantageusement à apprendre, les disposeroit aussi à enseigner avec succez. Elles trouveroient des methodes et des biais insinuans pour inspirer leur doctrine ; elles découvriroient adroitement le fort et le foible de leurs disciples, pour se proportionner à leur portée, et la facilité qu’elles ont à s’énoncer, et qui est un des plus excellens talens des bons Maîtres, acheveroit de les rendre des Maistresses admirables.

L’employ le plus approchant de celuy de Maître, c’est d’estre Pasteur ou Ministre dans l’Eglise, et l’on ne peut montrer qu’il y ait autre chose que la Coûtume qui en éloigne les femmes. Elles ont un esprit comme le nostre, capable de connoistre et d’aimer Dieu, et ainsi de porter les autres à le connoistre et à l’aimer. La foy leur est commune avec nous ; l’Evangile et ses promesses ne s’adressent pas moins à elles. La charité les comprend aussi dans ses devoirs, et si elles sçavent en pratiquer les actions, ne pourroient-elles pas aussi en enseigner publiquement les maximes. Quiconque peut précher par ses exemples, le peut encore à plus forte raison par ses paroles ; Et une femme qui joindroit l’éloquence naturelle à la morale de JESUS-CHRIST, seroit aussi capable qu’un autre, d’exhorter, de diriger, de corriger, d’admettre dans la societé Chrétienne ceux qui en seroient dignes, et d’en retrancher ceux qui refuseroient d’en observer les reglemens, aprés s’y estre soûmis. Et si les hommes estoient accoûtumez à voir les femmes dans une chaire, ils n’en seroient pas plus touchez que les femmes le sont des hommes.

Nous ne sommes assemblez en societé, que pour vivre en paix, et pour trouver dans une assistance mutuelle tout ce qui est necessaire pour le corps et pour l’esprit. On ne pourroit en joüir sans trouble, s’il n’y avoit point d’Authorité ; c’est à dire, qu’il faut pour cela que quelques personnes ayent le pouvoir de faire des loix, et d’imposer des peines à ceux qui les violent. Pour bien user de cette authorité, il faut sçavoir à quoy elle oblige, et estre persuadé que ceux qui la possedent, ne doivent avoir pour but en l’employant que de procurer le salut et l’avantage de ceux qui leur sont inferieurs. Les femmes n’estant pas moins susceptibles de cette persuasion que les hommes, ceux-cy ne pourroient-ils pas se soûmettre à elles, Et consentir non seulement de ne pas resister à leurs ordres ; mais même de contribuer autant qu’ils pourroient pour obliger à leur obeïr ceux qui en feroient difficulté.

Ainsi rien n’empécheroit qu’une femme ne fust sur un Trône, et que pour gouverner ses peuples, elle n’étudiast leur naturel, leurs interests, leurs loix, leur coûtumes, et leurs usages ; qu’elle n’eust égard qu’au merite dans la distribution des charges ; qu’elle ne mist dans les Emplois de la robe et de l’épée que des personnes équitables ; et dans les dignitez de l’Eglise que des gens de lumiere et d’exemple. Est-ce une chose si difficile, qu’une femme ne le puisse faire, que de s’instruire du fort et du foible d’un Etat, et de ceux qui l’environnent, d’entretenir chez les étrangers des intelligences secretes pour découvrir leurs desseins, et pour rompre leurs mesures, et d’avoir des Espions et des Emissaires fidels dans tous les lieux suspects, pour estre informé exactement de tout ce qui s’y passe, à quoy l’on auroit interest ? Faut-il pour la conduite d’un Royaume plus d’application, et plus de vigilance que les femmes en ont pour leurs familles, et les Religieuses pour leurs Convens ? Le rafinement ne leur manqueroit non plus dans les negotiations publiques, qu’il leur manque dans les affaires particulieres, et comme la pieté et la douceur sont naturelles à leur Sexe, la domination en seroit moins rigoureuse, que n’a esté celle de plusieurs Princes, et l’on souhaiteroit sous leur regne, ce que l’on a craint sous tant d’autres, que les sujets se reglassent sur l’exemple des personnes qui les gouvernent.

Il est aisé de conclure que si les femmes sont capables de posseder souverainement toute l’authorité publique, elles le sont encore plus de n’en estre que les Ministres ; comme d’estre Vice-reines, Gouvernantes, Secretaires, Conseilleres d’Etat, Intendantes des Finances.

Pour moy je ne serois pas plus surpris de voir une femme le casque en teste, que de luy voir une Couronne ; Presider dans un Conseil de Guerre, comme dans celuy d’un Etat ; Exercer elle-même ses soldats, ranger une armée en bataille, la partager en plusieurs corps, comme elle se divertiroit à le voir faire. L’art Militaire n’a rien pardessus les autres, dont les femmes sont capables, sinon qu’il est plus rude et qu’il fait plus de bruit et plus de mal. Les yeux suffisent pour apprendre dans une Carte un peu exacte, toutes les routes d’un païs, les bons et les mauvais passages, les endroits les plus propres aux surprises, et aux campemens. Il n’y a gueres de soldats qui ne sçachent bien qu’il faut occuper les défilez avant que d’y engager ses troupes, regler toutes ses entreprises sur les avis certains de bons Espions ; tromper même son armée par des ruses et des contre-marches pour mieux cacher son dessein. Une femme peut cela, et inventer des stratagêmes pour surprendre l’Ennemy, lui mettre le vent, la poussiere, le Soleil en face ; et l’attaquant d’un costé, le faire envelopper par l’autre ; luy donner de fausses alarmes, l’attirer dans une embuscade par une fuite simulée ; livrer une batraille et monter la premiere à la bréche pour encourager ses soldats. La persuasion et la passion font tout : et les femmes ne témoignent pas moins d’ardeur et de resolution, lorsqu’il y va de l’honneur, qu’il en faut pour attaquer et pour défendre une place.

Que pourroit-on trouver raisonnablement à redire, qu’une femme de bon sens, et éclairée, présidast à la teste d’un Parlement et de toute autre Compagnie. Il y a quantité d’habiles gens qui auroient moins de peine à apprendre les Loix et les Coûtumes d’un Etat, que celle des jeux, que les femmes entendent si bien ; il est aussi aisé de les retenir qu’un Roman entier. Ne peut-on pas voir le point d’une affaire aussi facilement, que le dénouëment d’une Intrigue dans une piece de Theâtre, et faire aussi fidelement le rapport d’un procez que le recit d’une Comedie ? Toutes ces choses sont également faciles à ceux qui s’y appliquent également.

Comme il n’y a ny charge ny employ dans la societé qui ne soit renfermé dans ceux dont on vient de parler, ny où l’on ait besoin de plus de science, ny de plus d’esprit ; il faut reconnoistre que les femmes sont propres à tout.

Outre les dispositions naturelles de corps, et les idées que l’on a des fonctions et des devoirs de son Employ, il y a encore un certain accessoire qui rend plus ou moins capable de s’en acquiter dignement ; la persuasion de ce qu’on est obligé de faire, les considerations de Religion et d’interest, l’émulation entre les pareils, le desir d’acquerir de la gloire, de faire, de maintenir, ou d’augmenter sa fortune. Selon qu’un homme est plus ou moins touché de ces choses il agit tout autrement ; et les femmes n’y estant pas moins sensibles que les hommes, elles leur sont à l’égard des Emplois, égales en tout.

L’on peut donc en assurance exhorter les Dames à s’apliquer à l’étude, sans avoir égard aux petites raisons de ceux qui entreprendroient de les en détourner. Puisqu’elles ont un esprit comme nous, capable de connoître la verité, qui est la seule chose qui les puisse occuper dignement, elles doivent se mettre en état d’éviter le reproche d’avoir enfermé un talent qu’elles pouvoient faire valoir, et d’avoir retenu la verité dans l’oisiveté et dans la molesse. Il n’y a pas d’autre moyen pour elles de se garantir de l’erreur et de la surprise, à quoy sont si exposées les personnes qui n’aprennent rien, que par la voye des Gazettes, c’est à dire, par le simple raport d’autruy ; et il n’y en a point d’autre non plus pour être heureuses en cette vie, en pratiquant la vertu, avec connoissance.

Quelque interêt qu’elles cherchent outre celuy-là, elles le rencontreront dans l’étude. Si les Cercles étoient changez en Academies, les entretiens y seroient plus solides, plus agreables, et plus grans ; Et chacune peut juger de la satisfaction qu’elle auroit à parler des plus belles choses, par celle qu’elle ressent quelquefois à en entendre parler les autres. Quelques legers que fussent les sujets de conversation, elles auroient le plaisir de les traiter plus spirituellement que le commun : Et les manieres délicates qui sont si particulieres à leur Sexe, estant fortifiées de raisonnemens solides, en toucheroient bien davantage.

Celles qui ne cherchent qu’à plaire y trouveroient admirablement leur compte ; et l’éclat de la beauté du corps relevé par celuy de l’esprit, en seroit cent fois plus vif. Et comme les femmes les moins belles, sont toûjours regardées de bon œil, lorsqu’elles sont spirituelles, les avantages de l’esprit cultivez par l’étude, leur donneroit moyen de suppléer abondamment, à ce que la nature, ou la fortune leur auroient dénié. Elles auroient part aux entretiens des sçavans, et regneroient parmy eux doublement : Elles entreroient dans les affaires : les maris ne pourroient s’exempter de leur abandonner la conduite des familles, et de prendre en tout leurs conseils ; et si les choses sont dans un état qu’elles ne peuvent plus estre admises aux Emplois, elles pourroient au moins en connoistre les fonctions, et juger si on les remplist dignement.

La difficulté d’arriver à ce point ne doit pas epouvanter. Elle n’est pas si grande qu’on la fait. Ce qui est cause qu’on croit qu’il faut tant de peine pour acquerir quelques connoissances, c’est que l’on fait pour cela apprendre quantité de choses qui sont tres-inutiles, à la pluspart de ceux qui aspirent. Toute la science n’ayant jusques à present presque consisté qu’à posseder l’histoire des sentimens de ceux qui nous ont precedez, et les hommes s’en estant trop rapportez à la coûtume et à la bonne foy de leurs Maîtres, tres-peu ont eu le bon-heur de trouver la methode naturelle. L’on pourra y travailler, et faire voir qu’on peut rendre les hommes habiles en bien moins de temps, et avec plus de plaisir qu’on ne s’imagine.

Que les femmes ont une disposition avantageuse pour les sciences, et que les idées justes de perfection, de Noblesse et d’honnesteté leur conviennent comme aux hommes.

Jusques icy nous n’avons encore regardé que la teste dans les femmes, et l’on a veu que cette partie considerée en general, a en elles autant de proportion, que dans les hommes, avec toutes les sciences dont elle est l’organe. Neanmoins, parce que cét organe n’est pas entiérement semblable, même dans tous les hommes, et qu’il y en a, en qui il est plus propre à certaines choses qu’à d’autres, il faut descendre plus dans le particulier, pour voir s’il n’y a rien dans les femmes, qui les rende moins propres aux sciences que nous.

L’on peut remarquer qu’elles ont la Physionomie plus heureuse et plus grande que nous, elles ont le front haut, élevé, et large, ce qui est la marque ordinaire des personnes imaginatives et spirituelles. Et on trouve en effet, que les femmes ont beaucoup de vivacité, d’imagination et de memoire : cela veut dire que leur cerveau est disposé de telle sorte, qu’il reçoit aisément les impressions des objets, et jusques aux plus foibles, et aux plus legeres, qui échapent à ceux qui ont une autre disposition, et qu’il les conserve sans peine et les presente à l’esprit au moment qu’il en a besoin.

Comme cette disposition est accompagnée de chaleur, elle fait que l’esprit est frappé plus vivement par les objets ; qu’il s’y attache et les pénetre davantage et qu’il en étend les images comme il luy plaist. D’où il arrive que ceux qui ont beaucoup d’Imagination considerant les choses par plus d’endroits et en moins de temps, sont fort ingenieux et inventifs, et découvrent plus d’une seule veuë, que beaucoup d’autres aprés une longue attention ; ils sont propres à representer les choses d’une maniere agreable et insinuante, et à trouver sur le champ des biais et des expediens comodes ; Ils s’expriment avec facilité et avec grace, et donnent à leurs pensées un plus beau jour.

Tout cela se remarque dans les femmes, et je ne vois rien dans cette disposition qui soit contraire au bon esprit. Le discernement et la justesse en font le caractere naturel : pour acquerir ces qualitez, il faut se rendre un peu sedentaire, et s’arrester sur les objets, afin d’éviter l’erreur et la méprise où l’on tombe en voltigeant. Il est vray que la multitude des pensées dans les personnes vives, emporte quelquefois l’imagination ; mais il est vray aussi qu’on la peut fixer par l’exercice. Nous en avons l’experience dans les plus grands hommes de ce siecle, qui sont presque tous fort imaginatifs.

L’on peut dire que ce temperamment est le plus propre pour la societé, et que les hommes n’estant pas faits pour demeurer toûjours seuls et renfermez dans un cabinet, on doit en quelque façon plus estimer ceux qui ont plus de disposition à communiquer agreablement et utilement leurs pensées. Et ainsi les femmes qui ont naturellement l’esprit beau, parce qu’elles ont de l’imagination, de la memoire et du brillant, peuvent avec un peu d’application acquerir les qualitez du bon esprit.

En voila suffisamment pour montrer qu’à l’égard de la teste seule, les deux Sexes sont égaux. Il y a sur le reste du Corps des choses tres-curieuses, mais dont il ne faut parler qu’en passant. Les hommes ont toûjours eu ce mal-heur commun, de répendre, pour ainsi dire, leurs passions dans tous les ouvrages de la nature ; et il n’y a gueres d’idées qu’ils n’ayent jointes avec quelque sentiment d’amour ou de haine, d’estime, ou de mépris ; et celles qui concernent la distinction des deux Sexes, sont tellement materielles et tellement broüillées des sentimens d’imperfection, de bassesse, de deshonnesteté et d’autres bagatelles, que ne pouvant estre touchées sans remuër quelque passion et sans exciter la chair contre l’esprit, il est souvent de la prudence de n’en rien dire.

Cependant, c’est sur ce mélange bizarre d’idées toûjours confuses, que sont fondées les pensées desavantageuses aux femmes, et dont les petits Esprits se servent ridiculement pour les mortifier. Le plus juste temperament qu’il y ait entre la necessité de s’expliquer et la difficulté de le faire impunément, est de marquer ce qu’on doit raisonnablement entendre par perfection et imperfection, par noblesse et par bassesse, par honnesteté et par deshonnesteté.

Concevant qu’il y a un Dieu, je conçois facilement que toutes choses dépendent de luy ; et si aprés avoir consideré l’état naturel et interieur des Creatures, qui consiste, si se sont des corps, dans la disposition de leurs parties à l’égard les unes des autres, et leur état exterieur qui est le rapport qu’ils ont pour agir ou pour souffrir avec ceux qui les environnent, si, dis-je, je cherche la raison de ces deux états, je n’en trouve point d’autre que la volonté de celuy qui en est l’Autheur. J’observe ensuite, que ces corps ont d’ordinaire une certaine disposition qui les rend capables de produire et de recevoir certains effets, par exemple, que l’homme peut entendre par les oreilles les pensées de ses semblables, et leur faire entendre les siennes par les organes de la voix. Et je remarque que les corps sont incapables de ces effets, lorsqu’ils sont autrement disposez. D’où je me forme deux idées, dont l’une me represente le premier état des choses avec toutes ses suites necessaires, et je l’appelle état de perfection : Et l’autre idée me représente l’état contraire que je nomme imperfection.

Ainsi un homme est parfait à mon égard, lorsqu’il a tout ce qu’il luy faut selon l’institution divine pour produire et pour recevoir les effets ausquels il est destiné ; et il est imparfait, lorsqu’il a plus ou moins de parties, qu’il n’est necessaire, ou quelque indisposition qui l’éloigne de sa fin. C’est pourquoy ayant esté formé de sorte qu’il a besoin d’alimens pour subsister, je ne conçois pas ce besoin, comme une imperfection, non plus que la necessité attachée à l’usage des alimens, que le superflus sorte du corps. Je trouve ainsi que toutes les creatures sont également parfaites, lorsqu’elles sont dans leur état naturel et ordinaire.

Il ne faut pas confondre la perfection avec la noblesse. Ce sont deux choses bien differentes. Deux Creatures peuvent estre égales en perfection, et inégales en noblesse.

En faisant reflexion sur moy-même, il me semble que mon Esprit étant seul capable de connoissance, doit estre préferé au Corps, et consideré comme le plus noble : mais lorsque je regarde les corps, sans avoir égard à moy, c’est à dire, sans songer qu’ils me peuvent estre utiles, ou nuisibles, agreables, ou desagreables, je ne puis me persuader que les uns soient plus nobles que les autres, n’estant tous que de la matiere diversement figurée. Au lieu que si je me méle avec les corps, considerant le bien et le mal qu’ils me peuvent faire ; je viens à les estimer differemment. Encore que ma teste regardée sans interest ne me touche pas plus que les autres parties, je la prefere neanmoins à toutes, quand je viens à penser qu’elle m’importe davantage dans l’union de mon Esprit avec le Corps.

C’est pour la même raison qu’encore que tous les endroits du Corps soient également parfaits, on a neanmoins pour eux des regards differens ; ceux mêmes dont l’usage est plus necessaire estant considerez souvent avec quelque sorte de mépris et d’aversion, parce que cét usage est moins agreable ou autrement. Il en est de même de tout ce qui nous environne et nous touche, car ce qui fait qu’une chose plaist à l’un et déplaist à l’autre, c’est qu’elle les a frappez differemment.

L’engagement des hommes dans la societé, est ce qui produit en eux l’idée de l’honnesteté. Ainsi quoy qu’il n’y ait ny imperfection ny bassesse à soulager le corps, et que ce soit même une necessité et une suite indispensable de sa disposition naturelle, et que toutes les manieres de le faire soient égales, il y en a neanmoins que l’on considere comme moins honnestes, parce qu’elles choquent davantage les personnes en presence desquelles on les fait.

Comme toutes les Creatures et toutes leurs actions considerées en elles-mêmes, et sans aucun rapport à l’usage ny à l’estime qu’on en fait, sont aussi parfaites et aussi nobles les unes que les autres, elles sont aussi également honnétes, étant considerées de la même façon. C’est pourquoy l’on peut dire que les regards d’honnesteté et de deshonnesteté sont presque tous dans leur origine, les effets de l’imagination, et du caprice des hommes. Cela paroist en ce qu’une chose qui est honneste en un païs, ne l’est pas dans l’autre ; et que dans un même Royaume, mais en divers temps ; ou bien en un même temps, mais entre des personnes d’état, de condition et d’humeur differente, une même action est tantost conforme, tantost contraire à l’honnesteté. C’est pourquoy l’honnesteté n’est autre chose que la maniere d’user des choses naturelles, selon l’estime que les hommes en font, et à quoy il est de la prudence de s’accommoder.

Nous sommes tous tellement pénétrez de cette idée, quoy que nous n’y fassions pas de refléxion, que les personnes ou amies, ou spirituelles et judicieuses, qui s’assujettissent en public et avec le vulgaire aux façons de l’honnesteté, s’en délivrent en particulier, comme des charges autant importunes que bizarres.

Il en est de même de la Noblesse. En quelques provinces des Indes, les Laboureurs ont le même rang que les Nobles parmy nous ; en certains païs on préfere les gens d’épée à ceux de robe ; en d’autres on pratique tout le contraire : Chacun selon qu’il a plus d’inclination pour ces états, ou qu’il les estime plus importans.

En comparant ces idées-là, avec les pensées que le vulgaire a sur les femmes, l’on recconnoistra sans peine, en quoi consiste son erreur.

D’où vient la distinction des Sexes : Jusques où elle s’étend ; et qu’elle ne met point de difference entre les hommes et les femmes, par rapport au vice et à la vertu ; et que le Temperamment en general n’est ny bon ny mauvais en soy.

Dieu voulant produire les hommes dépendemment les uns des autres, par le concours de deux personnes, fabriqua pour cét usage deux corps qui estoient differens. Chacun estoit parfait en sa maniere, et ils devoient estre tous deux disposez comme ils sont à present ; Et tout ce qui dépend de leur constitution particuliere doit estre consideré comme faisant partie de leur perfection. C’est donc sans raison que quelques-uns s’imaginent que les femmes ne sont pas si parfaites que les hommes, et qu’ils regardent en elles comme un défaut, ce qui est un Appanage essentiel à leur Sexe, sans quoy il seroit inutile à la fin pour laquelle il a esté formé ; qui commence et cesse avec la fecondité, et qui est destiné au plus excellent usage du monde ; c’est-à-dire, à nous former et à nous nourrir dans leur sein.

Les deux Sexes sont necessaires pour produire ensemble leur pareil ; et si l’on sçavoit comment le nostre y contribuë, l’on trouveroit bien du méconte pour nous. Il est difficile de comprendre surquoy se fondent ceux qui soûtiennent que les hommes sont plus nobles que les femmes, en ce qui regarde les enfans. Ce sont proprement celles-cy qui nous conçoivent, qui nous forment, qui nous donnent l’Estre, la naissance, et l’éducation. Il est vray que cela leur coûte plus qu’à nous ; mais il ne faut pas que cette peine leur soit préjudiciable, et leur attire le mépris, au lieu de l’estime qu’elles en meritent. Qui voudroit dire, que les peres et les meres, qui travaillent à élever leurs enfans, les bons Princes à gouverner leurs sujets, et les Magistrats à leur rendre la justice, soient moins estimables, que ceux de l’entremise et du secours desquels ils se servent, pour s’acquiter de leur devoir ?

Il y a des Medecins, qui se sont fort étendus, sur le Temperamment des Sexes au désavantage des femmes, et ont fait des discours à perte de veuë, pour montrer que leur Sexe doit avoir un temperamment tout à fait different du nostre, et qui le rend inferieur en tout. Mais leurs raisons ne sont que des conjectures legeres, qui viennent dans l’esprit de ceux qui ne jugent des choses que par préjugé et sur de simples apparences.

Voyant les deux Sexes plus distinguez pour ce qui regarde les fonctions Civiles, que celles qui leur sont particulieres, ils se sont imaginez, qu’ils devoient estre de la sorte ; et ne discernant pas assez exactement ce qui vient de la coûtume et de l’éducation d’avec ce que donne la nature ; ils ont attribué à une méme cause, tout ce qu’ils voyoient dans la societé, se figurant que Dieu en creant l’homme et la femme, les avoit disposez d’une façon qui doit produire toute la distinction que nous remarquons entr’eux.

C’est porter trop loin la difference des Sexes. On la doit restreindre dans le dessein que Dieu a eu de former les hommes par le concours de deux personnes, et n’en admettre qu’autant qu’il est necessaire pour cét effet. Aussi voyons nous que les hommes et les femmes sont semblables presque en tout pour la constitution interieure et exterieure du corps, et que les fonctions naturelles, et desquelles dépend nostre conservation, se font en eux de la même maniere. C’est donc assez afin qu’ils donnent naissance à un troisiéme, qu’il y ait quelques organes dans l’un qui ne soient pas dans l’autre. Il n’est pas besoin pour cela, comme on se le figure, que les femmes ayent moins de force et de vigueur que les hommes : Et comme il n’y a que l’experience qui puisse bien faire juger de cette distinction, ne trouve-t-on pas que les femmes sont mélées comme nous ; Il y en a de fortes et de foibles dans les deux parties ; les hommes élevez dans la molesse sont souvent pires que les femmes, et ployent d’abord sous le travail ; mais quand ils y sont endurcis par necessité ou autrement, ils deviennent égaux, et quelquefois superieurs aux autres.

Il en est de méme des femmes. Celles qui s’occupent à des exercices penibles, sont plus robustes que les Dames qui ne manient qu’une aiguille. Ce qui peut faire penser que si l’on exerçoit également les deux Sexes, l’un acquereroit peut-estre autant de vigueur que l’autre ; ce que l’on a veu autrefois dans une Republique, où la Lutte et les exercices leurs estoient communs ; on rapporte le méme des Amazones qui sont au Midy de l’Amerique.

L’on ne doit donc faire aucun fond sur certaines expressions ordinaires tirées de l’état present des deux Sexes. Lorsqu’on veut blâmer un homme avec moquerie, comme ayant peu de courage, de resolution et de fermeté, on l’appelle effeminé, comme si on vouloit dire, qu’il est aussi lâche, et aussi mou qu’une femme. Au contraire, pour loüer une femme qui n’est pas du commun à cause de son courage, de sa force, ou de son esprit, on dit, que c’est un homme. Ces expressions si avantageuses aux hommes ne contribuent pas peu à entretenir la haute idée qu’on a d’eux ; faute de sçavoir qu’elles ne sont que vray-semblables ; et que leur verité suppose indifféremment la nature, ou la coûtume, et qu’ainsi elles sont purement contingentes et arbitraires. La vertu, la douceur et l’honnesteté estant si particulieres aux femmes, si leur Sexe n’avoit pas esté si peu consideré, lors qu’on auroit voulu signifier avec éloge qu’un homme a ces qualitez en un degré éminent, on auroit dit, c’est une femme, s’il avoit plû aux hommes d’établir cét usage dans le discours.

Quoy qu’il en soit, ce n’est pas la force du corps, qui doit distinguer les hommes ; autrement les bestes auroient l’avantage par dessus eux, et entre nous ceux qui sont les plus robustes. Cependant l’on reconnoist par experience que ceux qui ont tant de force, ne sont gueres propres à autre chose qu’aux ouvrages materiels, et que ceux au contraire qui en ont moins, ont ordinairement plus de teste. Les plus habiles Philosophes et les plus grands Princes ont esté assez délicats, et les plus grands Capitaines, n’eussent peut-estre pas voulu lutter contre les moindres de leurs soldats. Qu’on aille dans le Parlement, on verra si les plus grands Juges égalent toûjours en force le dernier de leurs Hussiers.

Il est donc inutile de s’apuyer tant sur la constitution du corps, pour rendre raison de la difference qui se voit entre les deux Sexes, par rapport à l’esprit.

Le temperamment ne consiste pas dans un point invisible ; comme on ne peut trouver deux personnes en qui il soit tout semblable, on ne peut non plus déterminer precisément en quoy ils different. Il y a plusieurs sortes de bilieux, de sanguins, et de mélancholiques, et toutes ces diversitez n’empéchent pas qu’ils ne soient souvent aussi capables les uns que les autres, et qu’il n’y ait d’excellens hommes de toute sorte de temperamment ; et supposant méme, que celuy des deux Sexes soit aussi different qu’on le prétend, il se trouve encore plus de différence entre plusieurs hommes qu’on croit neanmoins capables des mémes choses. Le plus et le moins estant si peu considerables, il n’y a que l’esprit de chicance qui y fasse avoir égard.

Il y a apparence que ce qui grossit tant en idée la distinctiion [sic.], dont nous parlons, c’est qu’on n’examine pas avec assez de précision tout ce que l’on remarque dans les femmes ; et ce défaut fait tomber dans l’erreur de ceux qui ayant l’esprit confus, ne distinguent pas assez ce qui appartient à chaque chose, et attribuënt à l’une ce qui ne convient qu’à l’autre, parce qu’ils les trouvent ensemble dans un méme sujet. C’est pourquoy voyant dans les femmes tant de difference pour les manieres, et pour les fonctions, on l’a transportée au temperamment, faute d’en sçavoir la cause.

Quoy qu’il en soit, si on vouloit examiner quel est le plus excellent des deux Sexes ; par la comparaison du corps, les femmes pourroient prétendre l’avantage, et sans parler de la fabrique interieure de leur corps, et que c’est en elles que se passe ce qu’il y a au monde de plus curieux à connoistre, sçavoir, comment se produit l’homme qui est la plus belle, et la plus admirable de toutes les Creatures ; qui les empécheroit de dire, que ce qui paroist au dehors leur doit donner le dessus ; que la grace et la beauté leur sont naturelles et particulieres, et que tout cela produit des effets autant sensibles qu’ordinaires, et que si ce qu’elles peuvent par le dedans de la teste, les rend au moins égales aux hommes, le dehors ne manque presque jamais de les en rendre les Maîtresses.

La Beauté estant un avantage aussi réel que la force et la santé, la raison ne deffend pas de s’en prévaloir plûtost que des autres ; et si on vouloit juger de son prix par les sentimens et par les passions qu’elle excite, comme l’on juge presque de toutes choses, on trouveroit qu’il n’y a rien de plus estimable, n’y ayant rien de plus effectif, c’est à dire, qui remuë et agite plus de passions, qui les méle, et les fortifie plus diversement, que les impressions de la beauté.

Il ne seroit pas necessaire de parler davantage sur le temperamment des femmes, si un Autheur autant celebre que poly ne s’estoit avisé de le considerer comme la source des défauts qu’on leur attribuë vulgairement ; ce qui aide beaucoup à confirmer les gens dans la pensée qu’elles sont moins estimables que nous. Sans rapporter son sentiment, je diray que pour bien examiner le temperamment des deux Sexes par rapport au vice et à la vertu, il le faut considerer dans un estat indifferent, où il n’y ait encore ny vertu ny vice en nature ; et alors on trouve que ce qu’on appelle vertu dans un temps, pouvant devenir vice en un autre, selon l’usage qu’on en fait, tous les temperammens sont égaux en ce point là.

Pour mieux entendre cette pensée, il faut remarquer qu’il n’y a que nostre ame qui soit capable de vertu, laquelle consiste en general dans la resolution ferme et constante de faire ce qu’on juge le meilleur, selon les diverses occurances. Le corps n’est proprement que l’organe et l’instrument de cette resolution, comme une épée entre les mains pour l’attaque et pour la deffense ; et toutes les differentes dispositions qui le rendent plus ou moins propre à cét usage, ne doivent estre appellées bonnes ou mauvaises, que selon que leurs effets sont plus ordinaires, et plus importans pour le bien et pour le mal ; par exemple, la disposition à la fuite pour s’éloigner des maux qui menacent, est differente, parce qu’il y en a qu’on ne peut éviter autrement ; et alors il est de la prudence de s’enfuir : au lieu que c’est une timidité blâmable de se laisser emporter à la fuite, lorsque le mal est surmontable par une genereuse resistance qui produit plus de bien que de mal.

Or l’esprit n’est pas moins capable dans les femmes que dans les hommes, de cette ferme résolution qui fait la vertu, ny de connoistre les rencontres où il la faut exercer. Elles peuvent regler leurs passions aussi-bien que nous, et elles ne sont pas plus portées au vice qu’au bien. On pourroit méme faire pencher la balance en leur faveur de ce costé-cy ; puisque l’affection pour les enfans, sans comparaison plus forte dans les femmes que dans les hommes, est naturellement attachée à la compassion, qu’on peut appeller la vertu et le lien de la societé civile ; n’estant pas possible de concevoir que la societé soit raisonnablement établie pour autre chose, que pour survenir aux besoins et aux necessitez communes les uns des autres. Et si on regarde de près comment se forment en nous les passions, on trouvera que de la façon que les femmes contribuent à la production et à l’éducation des hommes, c’est comme une suitte naturelle, qu’elles les traittent dans leurs afflictions, en quelque maniere comme leurs enfans.

Que la difference qui se remarque entre les hommes et les femmes pour ce qui regarde les mœurs vient de l’Education qu’on leur donne.

Et il est d’autant plus important de remarque que les dispositions que nous apportons en naissant, ne sont ny bonnes ny mauvaises, qu’on ne peut autrement éviter une erreur assez ordinaire par laquelle on rapporte souvent à la nature ce qui ne vient que de l’usage.

L’on se tourmente l’esprit à chercher la raison pourquoy nous sommes sujets à certains défauts et avons des manieres particulieres ; fautes d’avoir observé ce que peuvent faire en nous l’habitude, l’exercice, l’éducation et l’état exterieur, c’est-à-dire le rapport de Sexe, d’âge, de fortune, d’employ, où l’on se trouve dans la societé : Estant certain que toutes ces differentes veuës diversifiant en une infinité de manieres les pensées et les passions, disposent pareillement les esprits à regarder tout autrement les veritez qu’on leur presente. C’est pour cela qu’une même maxime proposée en même temps à des Bourgeois, à des Soldats, à des Juges et à des Princes, les frappe et les fait agir si differemment ; parce que les hommes ne se souciant gueres que de l’exterieur, le regardent comme la mesure et la regle de leurs sentimens ; d’où vient que les uns laissent passer comme inutile ce qui occupe fortement les autres ; que les gens d’épée se choquent de ce qui flatte les gens de robe ; et que des personnes de même temperamment prennent quelquefois à contresens certaines choses, qui entrent du même biais dans l’esprit de personnes de constitution differente, mais qui ont la même fortune, ou la même éducation.

Ce n’est pas qu’on pretende que tous les hommes apportent au monde la même constitution corporelle. Ce seroit une pretention mal-fondée ; il y en a de vifs et de lents ; mais il ne paroist pas que cette diversité empéche aucunement les esprits de recevoir la méme instruction : tout ce qu’elle fait c’est que les uns la reçoivent plus viste et plus heureusement que les autres. Ainsi quelque temperamment qu’ayent les femmes, elles ne sont pas moins capables que nous de la verité et de l’étude. Et si l’on trouve à present en quelques-unes quelque deffaut, ou quelque obstacle, ou même que toutes n’envisagent pas les choses solides comme les hommes, à quoy pourtant l’experience est contraire, cela doit estre uniquement rejetté sur l’état exterieur de leur Sexe, et sur l’éducation qu’on leur donne, qui comprend l’ignorance où on les laisse, les préjugez ou les erreurs qu’on leur inspire, l’exemple qu’elles ont de leurs semblables, et toutes les manieres, à quoy la bien-seance, la contrainte, la retenuë, la sujettion, et la timidité les reduisent.

En effet on n’oublie rien à leur égard qui serve à les persuader, que cette grande difference qu’elles voyent entre leur Sexe et le nostre, c’est un ouvrage de la raison, ou d’institution divine. L’habillement, l’éducation, et les exercices ne peuvent estre plus differents. Une fille n’est en asseurance que sous les aisles de sa mere, ou sous les yeux d’une gouvernante qui ne l’abandonne point ; on luy fait peur de tout ; on la menace des esprits dans tous les lieux de la maison, où elle se pourroit trouver seule : Dans les grandes ruës et dans les temples mêmes il y a quelque chose à craindre, si elle n’y est escortée. Le grand soin que l’on prend de la parer y applique tout son esprit : Tant de regards qu’on luy jette, et tant de discours qu’elle entend sur la beauté y attache toutes ses pensées ; et les complimens qu’on luy rend sur ce sujet, font qu’elle y met tout son bonheur. Comme on ne luy parle d’autre chose, elle y borne tous ses desseins, et ne porte point ses veuës plus haut. La danse, l’écriture, et la lecture sont les plus grands exercices des femmes, toute leur Bibliotheque consiste dans quelques petits Livres de devotion, avec ce qui est dans la cassette.

Toute leur science se reduit à travailler de l’aiguille. Le miroir est le grand maistre, et l’oracle qu’elles consultent. Les bals, les comedies, les modes sont le sujet de leurs entretiens ; elles regardent les cercles, comme de celebres Academies, où elles vont s’instruire de toutes les nouvelles de leur Sexe. Et s’il arrive que quelques-unes se distinguent du commun par la lecture de certains Livres, qu’elles auront eu bien de la peine à attraper, à dessein de s’ouvrir l’esprit, elles sont obligées souvent de s’en cacher : La pluspart de leurs compagnes par jalousie ou autrement, ne manquant jamais de les accuser de vouloir faire les precieuses.

Pour ce qui est des filles de condition roturiere, contraintes de gagner leur vie par leur travail, l’esprit leur est encore plus inutile. On a soin de leur faire apprendre un mestier convenable au Sexe, aussi-tost qu’elles y sont propres, et la necessité de s’y employer sans cesse, les empéche de penser à autre chose : Et lorsque les unes et les autres élevées de cette façon ont atteint l’âge du mariage, on les y engage, ou bien on les confine dans un cloître où elles continüent de vivre comme elles ont commencé.

En tout ce qu’on fait connoistre aux femmes void-on rien qui aille à les instruire solidement ? Il semble au contraire qu’on soit convenu de cette sorte d’éducation pour leur abaisser le courage, pour obscurcir leur esprit, et ne le remplir que de vanité et de sotises ; pour y étoufer toutes les semences de vertu et de vérité ; pour rendre inutiles toutes les dispositions qu’elles pourroient avoir aux grandes choses, et pour leur oster le desir de se rendre parfaites, comme nous, en leur en ostant les moyens.

Lorsque je fais attention sur la maniere, dont on regarde, ce que l’on croit voir en elles de defectueux je trouve que cette conduite a quelque chose d’indigne de personnes doüées de raison. S’il y a également à redire dans les deux Sexes, celuy qui accuse l’autre peche contre l’équité naturelle ; s’il y a plus de mal dans le nostre, et que nous ne le voyions pas, nous sommes des temeraires de parler de ceux d’autruy ; si nous le voyons, et que nous n’en disions rien, nous sommes injustes de blâmer l’autre qui en a moins. S’il y a plus de bien dans les femmes que dans les hommes, ceux-cy doivent estre accusez d’ignorance, ou d’envie de ne le pas reconnoistre. Quand il y a plus de vertu, que de vice dans une personne, l’un doit servir à excuser l’autre ; et lorsque les défauts qu’elle a, sont insurmontables, et que les moyens de s’en deffaire, ou de s’en garantir, luy manquent, comme ils manquent aux femmes, elle est digne de compassion non de mépris. Enfin si ces défauts sont legers, ou seulement apparens, c’est imprudence, ou malice de s’y arrester ; et il n’est pas difficile de montrer, qu’on en use ainsi vulgairement à l’égard des femmes.

On dit qu’elles sont timides, et incapables de deffense, que leur ombre leur fait peur, que le cry d’un enfant les alarme, et que le bruit du vent les fait trembler. Cela n’est pas general. Il y a quantité de femmes aussi hardies, que des hommes, et l’on sçait que les plus timides font souvent de necessité vertu. La timidité est presque inséparable de la vertu, et tous les gens de bien en ont ; comme ils ne veulent faire mal à personne, et qu’ils n’ignorent pas combien il y a de méchanceté parmy les hommes, il faut peu de chose pour leur inspirer de la crainte. C’est une passion naturelle, dont personne n’est exempt ; tout le monde craint la mort, et les incommoditez de la vie, les Princes les plus puissans apprehendent la revolte de leurs sujets, et l’invasion de leurs ennemis ; et les plus vaillans Capitaines d’étre pris au dépourvu.

La crainte est grande à proportion des forces qu’on croit avoir pour resister ; et elle n’est blâmable que dans ceux qui sont assez forts pour repousser le mal qui les menace ; et l’on seroit aussi déraisonnable d’accuser de lâcheté un Juge et un homme de lettre, qui n’auroient pensé qu’à l’étude de refuser de se battre en düel, que d’accuser un soldat qui auroit toûjours porté les armes, de ne vouloir pas entrer en dispute contre un sçavant Philosophe.

L’on éleve les femmes d’une maniere qu’elles ont sujet de tout apprehender : Elles n’ont point de lumieres pour éviter les surprises, dans les choses de l’esprit : Elles n’ont point de part aux exercices qui donnent l’adresse et la force pour l’attaque et pour la deffense : Elles se voyent exposées à souffrir impunément les outrages d’un Sexe si sujet aux emportemens, qui les regarde avec mépris, et qui traitte souvent ses semblables avec plus de cruauté et de rage, que ne font les loups à l’égard les uns des autres.

C’est pourquoy la timidité ne doit point passer dans les femmes pour un défaut, mais pour une passion raisonnable, à laquelle elles doivent la pudeur, qui leur est si particuliere, et les deux plus grands avantages de la vie, qui sont l’inclination à la vertu, et l’éloignement du vice, ce que la pluspart des hommes ne peuvent acquerir, avec toutes l’éducation et toutes les lumieres qu’on leur donne.

La crainte de manquer de bien est la cause ordinaire de l’Avarice. Les hommes n’y sont pas moins sujets que les femmes ; et si l’on venoit à compter, je ne sçay si le nombre des premiers ne se trouveroit pas le plus grand, et leur avarice la plus blâmable. Comme il n’y a pas loin des deux vices à la vertu qui tient le milieu, on prend assez souvent l’un pour l’autre, et on confond l’avarice avec une loüable épargne.

Une méme action pouvant estre bonne en l’un et mauvaise en l’autre, il arrive souvent, que ce qui est mal en nous, ne l’est point du tout dans les femmes. Elles sont privées de tous les moyens de faire fortune par leur esprit, l’entrée des sciences et des emplois leur estant fermée ; et ainsi estant moins en estat de se garantir des malheurs et des incommoditez de la vie, elles doivent en estre plus touchées. Il ne faut donc pas s’étonner, que voyant avec cela qu’on a tant de peine à acquerir un peu de bien, elles ayent soin de le conserver.

Si elles reçoivent si aisément, ce qu’on leur dit, c’est un effet de leur simplicité, qui les empéche de croire, que ceux qui ont authorité sur elles, soient ignorans, ou interessez ; et l’on peche contre la Justice de les accuser de Credulité, puisqu’il y en a encore plus parmy nous. Les plus habiles ne se laissent que trop leurrer par une fausse apparence ; et souvent toute leur science, n’est qu’une basse credulité, mais un peu plus étendue que celle des femmes ; je veux dire, qu’ils ne sont plus sçavans que les autres, que parce qu’ils ont donné plus legerement leur consentement à un plus grand nombre de choses, dont ils ont retenu les idées, telles quelles, à force de repasser par-dessus.

Ce qui fait la timidité des femmes est ce qui produit la superstition que les sçavans mêmes leur attribuent ; mais il paroît qu’ils sont en cela semblables à ceux qui ayant plus de tort, se persuadent avoir plus de raison, parce qu’ils crient plus haut que les autres. Ils s’imaginent estre exempts eux-mêmes de superstition, parce qu’ils en voyent dans quelques femmes peu éclairées, pendant qu’ils y sont eux-mêmes plongez miserablement jusques aux yeux.

Quand tous les hommes seroient de veritables adorateurs de Dieu, en esprit et en verité, et que les femmes luy rendroient en tout un culte superstitieux, elles en seroient excusables. On ne leur apprend point à connoistre Dieu par elles-mêmes ; elles n’en sçavent que ce qu’on leur en dit : Et comme la pluspart des hommes en parlent d’une maniere si peu digne de ce qu’il est, et ne le distingue de ses creatures, que par la qualité de Createur, il ne faut pas s’étonner que les femmes, ne le connoissant que sur leur rapport, l’adorent par la Religion avec les mêmes sentimens qu’elles ont pour les hommes, qu’elles craignent et qu’elles reverent.

Il y a des gens qui croyent bien mortifier les femmes en leur disant, qu’elles ne sont toutes que des Babillardes. Elles ont raison de se fâcher d’un reproche si impertinent. Leur corps se trouve si heureusement disposé par le temperamment qui leur est propre, qu’elles conservent distinctement les impressions des objets, qui les ont frappées ; elles se les representent sans peine, et s’expriment avec une facilité admirable ; cela fait que les idées qu’elles ont se réveillant à la moindre occasion, elles commencent et continuënt la conversation comme il leur plaist ; et la pénétration de leur esprit leur donnant moyen d’appercevoir aisément les rapports des choses, elles passent sans peine d’un sujet à l’autre, et peuvent ainsi parler long-temps, sans laisser mourir le discours.

L’avantage de la parole est naturellement accompagné d’un grand desir de s’en servir, dés que l’occasion s’en presente. C’est le seul lien des hommes dans la societé, et plusieurs trouvent qu’il n’y a point de plus grand plaisir, ny plus digne de l’esprit, que de communiquer ses pensées aux autres. C’est pourquoy les femmes pouvant parler aisément, et estant élevées avec leurs semblables, il y auroit à redire qu’elles manquassent de s’entretenir. Elles ne doivent donc passer pour babillardes, que lorsqu’elles parlent mal à propos, et de choses qu’elles n’entendent point, sans dessein de s’en faire instruire.

Il ne faut pas s’imaginer qu’on ne babille que quand on parle sur les habits et sur les Modes. Le babil des Nouvellistes est souvent plus ridicule. Et cette quantité de mots entassez les uns sur les autres, et qui ne signifient rien dans la pluspart des ouvrages, sont un caquet bien plus sot que celuy des plus petites femmes. Au moins peut-on dire que les discours de celles-cy sont réels et intelligibles, et qu’elles ne sont pas assez vaines, pour s’imaginer comme la pluspart des sçavans, estre plus habiles que leurs voisines, parce qu’elles disent plus de paroles qui n’ont point de sens. Si les hommes avoient la langue aussi libre, il seroit impossible de les faire taire. Chacun s’entretient de ce qu’il sçait ; les Marchands de leur negoce, les Philosophes de leurs études, et les femmes de ce qu’elles ont pû apprendre ; et elles peuvent dire qu’elles s’entretiendroient encore mieux et plus solidement que nous, si on avoit pris autant de peine à les instruire.

Ce qui choque certaines personnes dans les entretiens des femmes, c’est qu’elles témoignent une grande envie de sçavoir tout. Je ne sçay pas quel est le goust des gens ausquelles il ne plaist pas que les femmes soient si curieuses ; pour moy je trouve bon qu’on ait de la curiosité ; Et je conseille seulement de faire en sorte qu’elle ne soit pas importune.

Je regarde les conversations des femmes comme celles des Philosophes, où il est permis également de s’entretenir des choses dont on n’a point la connoissance, et il y a des contre-temps, dans les unes et dans les autres.

C’est l’ordinaire de beaucoup de gens de traiter les curieux comme des mandians. Lorsqu’ils sont en humeur de donner, ils ne se fâchent point qu’on leur demande ; et quand ils ont envie de découvrir ce qu’ils sçavent, ils sont bien aises qu’on les prie ; sinon ils ne manquent pas de dire qu’on a trop de curiosité. Parce qu’on s’est forgé que les femmes ne doivent point étudier, on se formalise, qu’elles demandent d’estre informées de ce qu’on apprend par l’étude. Je les estime d’étre curieuses, et je les plains de n’avoir pas les moyens de se satisfaire en cela ; n’en estant souvent empeschées que par une juste apprehension de s’adresser à des esprits sots et bourrus, de qui elles se veroient moquées, au lieu d’en recevoir de l’instruction. Il me paroist que la curiosité est une marque des plus certaines d’un bon esprit et plus capable de discipline. C’est une connoissance commencée qui nous fait aller plus vite et plus loin dans le chemin de la verité. Lorsque de deux personnes qui sont touchées d’une méme chose, l’une la regarde indifféremment, et que l’autre s’en approche à dessein de la mieux voir ; c’est signe que celle-cy a les yeux plus ouverts. L’Esprit est dans les deux Sexes également propre aux Sciences ; et le desir qu’il en peut avoir, n’est pas plus blâmable en l’un qu’en l’autre. Lorsqu’il se sent frappé d’une chose, qu’il ne voit qu’obscurément, il semble que c’est par un droit naturel qu’il veut en estre éclaircy ; et l’ignorance estant le plus fâcheux esclavage où il se puisse trouver, il est aussi déraisonnable de condamner une personne qui tâche de s’en tirer, qu’un miserable qui s’efforceroit de sortir d’une prison où on le tiendroit enfermé.

Entre tous les défauts que l’on donne aux femmes, l’humeur inconstante et voltage est celle qui fait plus de mécontans. Cependant les hommes n’y sont pas moins sujets ; mais parce qu’ils se voyent les Maîtres, ils se figurent que tout leur est permis : et qu’une femme s’estant une fois attachée à eux, le lien ne doit estre indissoluble que de sa part ; quoy qu’ils soient tous deux égaux, et que chacun y soit pour soy.

On ne s’accuseroit pas si souvent de legereté les uns et les autres, si on observoit qu’elle est naturelle aux hommes, et que qui dit mortel, dit inconstant ; et que c’est une necessité indispensable de l’estre, de la maniere que nous sommes faits. Nous ne jugeons des objets, nous ne les aimons ou haissons, que sur les apparences,   qui ne dépendent point de nous. Les mêmes choses nous paroissent diversement, tantost parce qu’elles ont souffert quelque changement, tantost parce que nous en avons souffert nous-mêmes. La même viande plus ou moins assaisonnée, chaude ou froide, nous cause des sentimens tout differens ; et demeurant la même, nous en serions autrement touchez en maladie qu’en santé. Dans l’Enfance, nous sommes indifferens pour des choses que nous regardons dix ans aprés, avec passion, parce que le corps est changé.

Si une personne a de l’amour pour nous, c’est qu’elle nous croit aimables ; et si une autre nous haït, c’est que nous luy paroissons haïssables. Nous estimons en un temps ceux que nous méprisions auparavant ; parce qu’ils ne nous ont pas toûjours parus de méme, soit qu’eux ou nous ayons changé. Et tel objet s’étant présenté au coeur, en a trouvé la porte ouverte, qui luy auroit esté fermée un quart-d’heure plûtost ou plus tard.

Le partage, où nous nous trouvons souvent entre-deux mouvemens contraires, que nous cause un méme objet, nous convainc malgré nous, que les passions ne sont point libres, et qu’il est injuste de se plaindre d’estre consideré autrement que l’on voudroit. Comme il faut peu de chose pour donner de l’amour, il en faut peu aussi pour le faire perdre, et cette passion ne dépend pas plus de nous dans son progrez, que dans sa naissance. De dix personnes qui aspirent à estre aimées, il arrive ordinairement que celle qui aura moins de merite, moins de naissance et de bonne mine, l’emportera sur les autres ; parce qu’elle aura l’air plus gay, ou quelque chose plus à la mode, ou à nostre goust, dans la disposition où nous nous trouvons alors.

Bien loin de faire tort aux femmes en les accusant d’estre plus Artificieuses que les hommes, on parle pour elles, si on sçait ce que l’on dit, puisqu’on reconnoist par là, qu’elles sont aussi plus spirituelles et plus prudentes. L’Artifice est une voye secrette pour arriver à son but, sans en estre détourné. Il faut de l’esprit pour découvrir cette voye, et de l’adresse pour s’y conduire ; et l’on ne peut trouver à redire qu’une personne mette en usage l’artifice, pour éviter d’estre trompée. La fourbe est bien plus pernicieuse, et plus ordinaire dans les hommes ; ç’a toûjours esté le chemin le plus commun, pour entrer dans les Postes et dans les Emplois, ou l’on peut faire plus de mal ; et au lieu que les hommes qui veulent tromper, employent leurs biens, leurs lumieres, et leur puissance, dont on est rarement à couvert ; les femmes ne peuvent se servir que des caresses, et de l’éloquence, qui sont des moyens naturels, dont on peut plus aisément se garantir, quand on a sujet de s’en défier.

Pour comble d’accusation et de défaut, on dit que les femmes sont plus malicieuses et plus méchantes que les hommes ; et tout le mal dont on les peut charger, est renfermé dans cette pensée. Je ne crois pas que ceux qui l’ont, prétendent qu’il y ait plus de femmes que d’hommes, qui fassent du mal. Ce seroit une fausseté manifeste. Elles n’ont point de part aux Emplois ny aux Charges dont l’abus est cause de toutes les calamitez publiques ; et leur vertu est trop exemplaire, et le desordre des hommes trop connu pour les revoquer en doute.

Lors donc que l’on dit des femmes qu’elles ont plus de malice, cela ne peut signifier autre chose, sinon que quand elles se portent au mal, elles le font plus adroitement et le poussent plus loin que les hommes. Soit. Cela marque en elles un tres-solide avantage. On ne peut estre capable de beaucoup de mal, sans avoir beaucoup d’esprit et sans estre aussi par consequent capable de beaucoup de bien. Ainsi les femmes ne doivent pas tenir ce reproche plus injurieux, que celuy qu’on feroit aux riches, et aux puissans d’estre plus méchans que les pauvres, parce qu’ils ont plus dequoy nuire ; et les femmes pourroient répondre contre eux, que si elles peuvent faire du mal, elles peuvent aussi faire du bien, et que si l’ignorance où l’on les laisse est cause qu’elles sont plus méchantes que nous, la science au contraire les rendroit beaucoup meilleures.

Cette petite discution des plus signalez défauts, qu’on croit particuliers et naturels au beau Sexe, fait voir deux choses, l’une, qu’ils ne sont pas si considerables que le vulgaire se l’imagine ; et l’autre qu’ils peuvent estre rejettez sur le peu d’éducation qu’on donne aux femmes, et que tels qu’ils soient, ils peuvent estre corrigez par l’instruction dont elles ne sont pas moins capables que nous.

Si les Philosophes avoient suivy cette regle pour juger de tout ce qui concerne les femmes, ils en auroient parlé plus sainement ; et ne seroient point tombez à leur égard dans des absurditez ridicules. Mais la pluspart des Anciens et des Modernes n’ayant basty leur Philosophie que sur des préjugez populaires, et ayant esté dans une grande ignorance d’eux-mêmes ; ce n’est pas merveille qu’ils ayent si mal connu les autres. Sans nous mettre en peine des Anciens, on peut dire des Modernes, que le maniere dont on les enseigne, leur faisant croire quoy que faussement, qu’ils ne peuvent devenir plus habiles que ceux qui les ont précedez, les rend esclaves de l’Antiquité, et les porte à embrasser aveuglément tout ce qu’ils y trouvent, comme des veritez constantes. Et parce que tout ce qu’ils disent contre les femmes, est fondé principalement sur ce qu’ils ont lû dans les Anciens, il ne sera pas inutile de rapporter icy quelques-unes des plus curieuses pensées sur ce sujet, que nous ont laissées ces illustres morts, dont on revere tant aujourd’uy les cendres et la pourriture même.

Platon le pere de la Philosophie ancienne remerçioit les Dieux de trois graces qu’ils luy avoient faites, mais particulierement de ce qu’il estoit né homme et non pas femme. S’il avoit en veuë leur condition presente, je serois bien de son avis ; mais ce qui fait juger qu’il avoit autre chose dans l’esprit, c’est le doute qu’on dit qu’il témoignoit souvent s’il faloit mettre les femmes de la cathegorie des bestes. Cela suffiroit à des gens raisonnables pour le condamner luy même d’ignorance ou de bétise, et pour achever de le dégrader du tiltre de Divin qu’il n’a plus que parmy des pedans.

Son disciple Aristote à qui l’on conserve encore dans les Ecoles le nom glorieux de Genie de la nature sur le préjugé qu’il l’a mieux connuë qu’aucun autre Philosophe, prétend que les femmes, ne sont que des Monstres. Qui ne le croiroit, sur l’authorité d’un personnage si celebre ? De dire que c’est une impertinence, ce seroit trop ouvertement choquer ses supposts. Si une femme quelque sçavante qu’elle fust, en avoit écrit autant des hommes, elle perdroit tout son credit, et l’on s’imagineroit avoir assez fait pour refuter une telle sottise que de répondre que ce seroit une femme, ou une folle qui l’auroit dit. Cependant, elle n’auroit pas moins de raison que ce Philosophe. Les femmes sont aussi anciennes que les hommes, et nul n’est surpris d’en rencontrez en son chemin. Pour estre Monstre, selon la pensée même de cét homme, il faut avoir quelque chose d’extraordinaire, et de surprenant. Les femmes n’ont rien de tout cela ; elles ont toûjours esté faites de mêmes, toûjours belles et spirituelles ; et si elles ne sont pas faites comme Aristote, elles peuvent dire aussi qu’Aristote n’estoit pas fait comme elles.

Les disciples de cét Autheur, qui vivoient du temps de Philon, tomberent dans une pensée, non moins grotesque à l’égard des femmes ; se figurant au rapport de cét Historien, qu’elles sont des hommes ou des mâles imparfaits. C’est sans doute parce qu’elles n’ont pas le menton garny de barbe ; hors de là je n’y comprend rien. Les deux Sexes pour estre parfaits, doivent estre comme nous les voyons. Si l’un estoit semblable à l’autre, ce ne seroit aucun des deux. Si les hommes sont les peres des femmes, les femmes sont les meres des hommes, ce qui les rend au moins égaux ; et on auroit autant de raison que ces Philosophes, de dire que les hommes sont des femmes imparfaites.

Socrate, qui estoit pour la Morale l’Oracle de l’Antiquité, parlant de la beauté du Sexe, avoit accoûtumé de la comparer à un Temple bien apparent, mais basti sur un cloaque.

Il ne faut que rire de cette pensée, si elle ne fait pas mal au cœur. Il y a apparence qu’il jugeoit du corps des autres par le sien, ou par celuy de sa femme, qui estoit une diablesse, qui le faisoit detester ; et qu’il luy parloit ainsi de son Sexe, à dessein de la faire bouquer, et qu’il enrageoit dans son ame d’estre laid comme un magot.

Diogene surnommé le chien, parce qu’il ne sçavoit que mordre, voyant un jour en passant deux femmes, qui s’entretenoient ensemble, dit à ceux de sa compagnie que c’étoient-là deux serpens, un Aspic et un Vipere, qui se communiquoient leur venin. Cét[‡] Apophtegme est digne d’un honneste homme ; et je ne m’étonne pas qu’on le mette au rang des belles Sentences Philosophiques. Si Tabarin, Verboquet et l’Espiegle, eussent vécu de son temps, il est certain que nous trouverions leurs rencontres plus spirituelles. Le bonhomme estoit un peu blessé, et ceux qui le connoissent un peu, jugent bien qu’il n’avoit alors autre chose à dire.

Pour l’admirable et plaisant Démocrite, comme il aimoit un peu rire, il ne faut pas prendre au pied de la lettre tout ce qui est sorty de sa bouche. Il avoit la taille fort grande, et sa femme des plus petites. Estant un jour interrogé pourquoy il s’estoit si mal assorty, il répondit en raillant à son ordinaire, que lorsqu’on est obligé de choisir, et qu’il n’y a rien de bon à prendre, le moindre est toûjours le meilleur. Si on eût fait la même demande à sa femme, elle eût pû repartir avec autant de raison, qu’un petit et un grand mary ne valent gueres mieux l’un que l’autre, elle avoit le sien comme à la blanque, de peur de prendre le pire en choisissant.

Caton ce sage et severe Critique prioit souvent les Dieux de luy pardonner s’il avoit esté assez imprudent pour confier le moindre secret à une femme. Le bon homme avoit à cœur un fait fameux de l’Histoire Romaine, dont les Antiquaires[§] se servent comme d’un grand argument pour montrer le peu de retenuë des femmes. Un enfant de douze ans pressé par sa mere de luy dire la resolution du Senat, où il avoit assisté, inventa pour sa défaite, qu’on avoit arrété de donner plusieurs femmes à chaque mary. Elle l’alla dire aussi-tost à ses voisines, pour prendre des mesures avec elles ; et toute la Ville le sçeut au bout d’une demi-heure. Je voudrois bien sçavoir, ce que feroit un pauvre mary, si dans un Etat où les femmes seroient les Maîtresses, comme dans celuy des Amazones, on luy venoit rapporter, qu’il auroit esté resolu au Conseil, de donner à chaque homme un compagnon ; Sans doute qu’il n’en diroit mot.

Voila quelques-unes des grandes et sublimes pensées, que ceux que les sçavans étudient comme des Oracles, ont euës sur le sujet du beau Sexe ; Et ce qu’il y a de plaisant, et de bizarre tout ensemble, c’est que des gens graves se servent serieusement, de ce que ces fameux Anciens n’ont dit souvent que par raillerie. Tant il est vray que les préjugez et la préoccupation sont faites de bevuës à ceux-mêmes, qui passent pour les plus raisonnables, les plus judicieux, et les plus sages.

 

 

FIN.

 

 

 

 

Extrait du Privilege du Roy.

Par Lettres Patentes de sa Majesté, données à Paris le sixiéme Juillet 1673. Signées par le Roy en son Conseil, Desvieux. Il est permis au Sieur P. de faire imprimer un Livre intitulé, Discours Physique et Moral de l’Egalité des Deux Sexes, où l’on voit l’Importance de se défaire des Préjugez, durant le temps et espace de dix années, à compter du jour que le Livre sera achevé d’imprimer : et deffenses sont faites à tous Libraires et autres personnes de l’imprimer ou faire imprimer, à peine de mil livres d’amande, de confiscation des Exemplaires, et de tous dépens, dommages et interests, comme il est plus au long porté par lesdites Lettres.

Registré sur le Livre de la Communauté des Libraires et Imprimeurs le 26 Juillet 1673.

Signé THIERRY, Syndic.

Ledit Sieur P. a cedé le droit du present Privilege à Jean DUPUIS Libraire de Paris, suivant l’accord fait entr’eux.

Achevé d’imprimer pour la premiere fois le premier jour d’Aoust 1673.

Les exemplaires ont esté fournis au desir du Privilege.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

TABLE DES MATIÈRES

 

 

 

 

 

 

Avertissement ……………………………………………………………………………………….     7

 

Préface

contenant le plan et le but de ce Discours.                                                      9

 

Première partie

où l’on montre que l’opinion vulgaire est un préjugé, et qu’en comparant sans interest ce que l’on peut remarquer dans la conduite des hommes et des femmes, on est obligé de reconnoître entre les deux Sexes une égalité entiere………………………………………………………………………………………..        13

 

Seconde partie

où l’on fait voir pourquoy les témoignages qu’on peut apporter contre le sentiment de l’égalité des deux Sexes, tirez des Poëtes, des Orateurs, des Historiens, des Jurisconsultes, et des Philosophes, sont tous vains et inutiles………………………………………………………………………………………..        45

 

 

 

 

 

[*] C’est à dire que de jugemens portez sur les choses sans les avoir examinées.

[†] Opinion contraire à celle du public.

[‡] C’est à dire Sentence d’un homme illustre.

[§] Les amateurs de l’Antiquité.