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Grief des Dames

by Marie de Gourney

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Title: “Grief des Dames” from Les advis ou Les présens de la demoiselle de Gournay
Author: de Gournay, Marie (1565-1645)
Date of publication: 1626
Edition transcribed: (Paris: Jean du Bray, 1641)
Source of edition: Bibliothèque nationale de France
<http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k71929v.r=gournay%20les%20advis?rk=42918;4>
Transcribed by: Mathieu Baril and Charlotte Sabourin, McGill University, 2015.
Transcription conventions: n/a.
Status: Completed and corrected, version 1.0, October 2016.
Produced as part of Equality and superiority in Renaissance and Early Modern pro-woman treatises, a project funded by the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada.

TEXT BEGINS FOLLOWING THIS LINE

 

[384] GRIEF DES DAMES.

Bien-heureux es-tu, Lecteur, si tu n’es point de ce sexe, qu’on interdict de tous les biens, le privant de la liberté : ouy-mesmes, qu’on interdict encore à peu près, de toutes les vertus, luy soustrayant les Charges, les Offices et fonctions publiques : en un mot, luy retranchant le pouvoir, en la moderation duquel la pluspart des vertus se forment ; afin de luy constituer pour seule felicité, pour vertus souveraines et seules, l’ignorance, la servitude et la faculté de faire le sot si ce jeu luy plaist. Bien-heureux derechef, qui peux estre sage sans crime : ta qualité d’homme te concedant, autant qu’on les defend aux femmes, toute action de haut dessein, tout jugement sublime, et toute parole de speculation exquise. Mais afin de taire pour ce coup les autres griefs de ce sexe ; de quelle injuste façon est-il ordinairement traicté, je vous prie, aux conferances, autant qu’il s’y mesle ? Et suis si peu, ou pour mieux dire si fort glorieuse, que je ne crains pas d’advouer, que je le sçay de ma propre experience. Eussent les Dames les raisons et les meditations de Carneades, il n’y a si chetif qui ne les rembarre avec approbation de la pluspart des assistans, quand avec un souris seulement, ou quelque petit branslement de teste, son éloquence muette aura dit : « C’est une femme qui parle. » Tel rebutte pour aygreur espineuse, ou du moins pour opiniastreté, toute sorte de resistance qu’elles peussent faire contre les arrests de son jugement, pour discrette qu’elle se montre : ou d’autant qu’il ne croid pas qu’elles puissent heurter sa precieuse teste par autre ressorts que celuy de l’aygreur et de l’opiniastreté : ou parce [385] que se sentant au secret du cœur, mal ayguisé pour le combat, il faut qu’il trame querelle d’Allemand, afin de fuir les coups. Et n’est pas l’invention trop sotte, d’acrocher sur les fins de non recevoir la rencontre de quelques cervelles qui peut-estre luy feroient peine à debeller. Un autre s’arrestant par foiblesse à my-chemin, soubs couleur de ne vouloir pas importuner une personne de nostre robe, sera dit victorieux et courtois ensemble. Un autre, derechef, bien qu’il estimast une femme capable de soustenir une dispute, ne croira pas que sa bien-seance luy permette de presenter un duel legitime à cét esprit : pource qu’il la loge en la bonne opinion du Vulgaire, lequel méprise le sexe en ce poinct-là. C’est bien loin après tout, de mener par le nez un Vulgaire, que de faire vanité qu’il nous mene par le nez nous mesmes ! Suivons. Cetuy-cy disant trente sottises, emportera toutesfois le prix, par sa barbe ou par l’orgueil d’une capacité pretendue, que la compagnie et luy-mesme mesurent selon ses commoditez et sa vogue : sans considerer, que bien souvent elles luy naissent d’estre plus bouffon ou plus flatteur que ses compagnons, ou de quelque lasche submission, ou autre vice : ou de la bonne grace et faveur de telle personne, qui n’accorderoit pas une place en son cœur, ny en sa familiarité, à de plus habiles gens que luy. Cestuy-là sera frappé, qui n’a pas l’entendement de discerner le coup rué d’une main feminine. Et tel autre le discerne et le sent, qui pour l’éluder tourne le discours en risée, ou bien en escopetterie de caquet perpetuel, ou le destord et divertit ailleurs, et se met à vomir pedentesquement force belles choses qu’on ne luy demande pas : ou par sotte ostentation, l’intrigue et confond de bastelages logiques, croyant offusquer son antagoniste par les seuls esclairs de sa doctrine, de quelque biais ou lustre qu’il les estale. Telles gens sçavent, en cela, combien il est aisé de faire profit de l’oreille du spectateur : qui ne peut decouvrir si ces galanteries-là sont fuytte ou victoire, pour se trouver tres-rarement capable de juger de l’ordre et de la conduitte d’une [386] conferance, et de la force de ceux qui l’agittent, et tres-rarement capable aussi, de ne s’esblouir pas à l’esclat de ceste vaine science qu’une vanité presomptueuse crache, comme s’il estoit question de rendre comte de ses leçons. Ainsi pour emporter le prix, il suffit à ces messieurs d’esquiver le combat, et peuvent moissonner autant de gloire qu’ils veulent espargner de labeur. Ces trois mots soient dits sur la conferance, pour la part speciale des Dames : car de l’art de conferer en general, et de ses perfections et deffaux, les Essais en traictent jusques au faiste de l’excellence.

Remarquons en ce discours, que non seulement le Vulgaire des Lettrez bronche à ce pas, contre le sexe feminin, mais que parmy ceux mesmes vivans et morts, qui ont acquis quelque nom aux Lettres en nostre Siecle, je dis, par fois soubs des robes serieuses ; on en a cogneu qui mesprisoient absolument les Œuvres des femmes, sans se daigner amuser à les lire, pour sçavoir de quelle estoffe elles sont, ny recevoir advis ou conseil qu’ils y peussent rencontrer : et sans se vouloir premierement informer s’ils en pourroient faire eux-mesmes qui meritassent que toute sorte de femmes les leussent. Cela me fait soubçonner, qu’en lisant les Escrits des hommes mesmes, ils voyent plus clair en l’anatomie de leur barbe, qu’en celle de leurs raisons : Ces traicts de mespris de tels docteurs en moustaches, sont en verité fort commodes selon le goust populaire à relever le lustre de leur Sapience : puisque pour mettre un homme en estime auprès du Commun, ceste beste à plusieurs testes, sur tout en la Cour, il suffit que cét homme méprise cetuy-cy et cetuy-là, et qu’il jure estre quant à luy, le « prime del monde » : à l’exemple de ceste pauvre folle, qui croyoit se rendre un exemplaire de beauté, pour s’en aller criant par nos rues de Paris, les mains sur les costez : « Venez voir que je suis belle. » Mais je souhaitterois en charité, que ces gens eussent adjousté seulement un autre traict de souplesse à cetuy-là. C’est de nous faire voir que la valeur de leur esprit surpassast teste pour teste celle de ce sexe par tout : ou bien au pis [387] aller, égallast celle-là de leurs voisins : je dy mesmes voisins au dessoubs du haut estage. Cela s’appelle, que nous ne leussions pas aux registres de ceux de leur troupe, qui osent escrire, des Traductions infames s’ils se meslent d’exprimer un bon Autheur : des conceptions foibles et basses, s’ils entreprennent de discourir : des contradictions frequentes, des cheutes sans nombre, un jugement aveugle au choix et en la suite des choses. Ouvrages desquels le seul assaisonnement est un leger fard de langage, sur des matieres desrobées : glaire d’œufs battue. A propos dequoy, je tombay l’autre jour sur une Epistre liminaire de certain personnage, du nombre de ceux-là qui font piaffe de ne s’amuser jamais à lire un Escrit de femme : mon Dieu que de diadesmes, que de gloire, que d’Orient, que de splendeur, que de Palestine, recherchez cent lieues par delà le mont Liban ! mon Dieu que de pieds de mouche, passans pour autant de Phenix en l’opinion de leur maistre ! et combien sont loin des bons ornemens, ceux-là qui les recherchent dans l’enfleure ou la pompe des mots, particulierement en Prose ? « Ceux à qui Nature donne un corps gresle, ce dit un homme de haut merite, le grossissent d’ambourreure : et ceux de qui l’imagination conçoit une matiere exile ou seiche, l’enflent de parolles. » Quelle honte encore, que la France voye d’un œil si trouble, et d’un jugement si louche, le merite des Escrivains, qu’elle ayt donné reputation d’escrire excellemment à un Autheur, qui comme le pere de ceste Epistre n’eut jamais qualité recommandable, reservé celle de ce fard, assisté de quelque Science scholastique ! Je le veux tant moins nommer, de ce qu’il est mort. Finalement, pour retourner à souhaitter du bien à mon Prochain : je desirerois aussi qu’aucuns de ceste volée de sçavans ou Escrivains, mespriseurs de ce pauvre sexe mal-mené, cessassent d’employer les Imprimeurs ; pour nous laisser à tout le moins en doubte, s’ils sçavent composer un Livre ou non : car ils nous apprennent qu’ils ne peuvent, édiffians les leurs par le labeur d’autruy : je dis les édifians en detail et par [388] fois en gros, de peur que cét honneste-homme que les Essais raillent de mesme vice en la saison de leur Autheur ; ne demeurast sans compagnie. Si je daignois prendre la peine de proteger les Dames contr’eux, j’aurois bien-tost recouvré mes seconds en Socrates, Platon, Plutarque, Seneque, Anthisthenes, ou encores, S. Basile, Sainct Hierosme, et tels esprits, ausquels ces Docteurs donnent si librement le dementy et le soufflet, quand ils font difference, sur tout difference universelle, aux merites et facultez des deux sexes. Mais ils sont assez vaincus et punis de monstrer leur bestise, condamnans le particulier par le general : (accordé qu’en general le talent des femmes fust inferieur) de la monstrer aussi par l’audace de mespriser le jugement de si grands personnages que ceux-là, sans parler des modernes, et le decret éternel de Dieu mesme, qui ne faict qu’une seule creation des deux sexes : et de plus, honnore les femmes en son Histoire Saincte de tous les dons et de toutes les faveurs qu’il depart aux hommes, ainsi que j’ay representé plus amplement en l’ « Egalité » d’eux et d’elles. Outre tout cela, certes, ceux de cette estoffe souffriront, s’il leur plaist, qu’on les advertisse ; que nous ne sçavons pas s’ils sont capables de deffaire les femmes par la souveraine loy de leur bon plaisir, qui les condamne et les confine à l’insuffisance, ou s’il y a de la gloire pour eux en leurs efforts de les effacer par le mespris, dont ils font si plaisamment leur foudre : mais nous cognoissons quelques femmes, qui ne feroient jamais gloire de si peu de chose, que de les effacer eux-mesmes, ny par là, ny par comparaison. Davantage, ils sçauront, que de la mesme finesse qu’ils cherchent à dédaigner ce sexe sans l’ouyr et sans lire ses Escrits, il la cherche à leur rendre le change, parce qu’il les a ouys, et qu’il a leu ceux qui sont partis de leur main. Ils pourront retenir au surplus un dangereux mot de tres-bonne maison ; Qu’il n’appartient qu’aux plus mal-habiles de vivre contents de leur suffisance, regardans celle d’autruy par dessus l’espaule, et que l’ignorance est mere de la presomption.