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Traité de la Morale et Politique (3e partie : Autorité)

by Gabrielle Suchon

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Title: Traité de la morale et de la politique, divisé en trois parties. Sçavoir la liberté, la science, et l’autorité… Avec un petit traité de la foiblesse, de la legereté, & de l’inconstance qu’on leur attribuë mal à propos
Author: Suchon, Gabrielle (1632-1703)
Date of publication: 1693
Edition transcribed: (Lyon: B. Vignieu & Jean Certe, 1693)
Source of edition: Google Books.
<https://books.google.ca/books/about/Trait%C3%A9_de_la_morale_et_de_la_politique.html?id=gTGzwu24mNoC&redir_esc=y>
Transcribed by: Charlotte Sabourin & Yanicka Poirier, McGill University, 2015.
Transcription conventions: Page numbers in roman numerals have been supplied by transcribers.
Status: Not yet proofread, version 0, October 2016.

Produced as part of Equality and superiority in Renaissance and Early Modern pro-woman treatises, a project funded by the Social Sciences and Humanities Research Council of Canada.

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***[i] TRAITÉ.
QUI FAIT VOIR QUE C’EST
mal à propos que l’on attribuë aux personnes du Sexe, trois dangereuses qualitez ; qui sont, la Foiblesse, la Legereté, & l’inconstance, pour servir d’Addition au Livre precedent.

PRÉFACE.

C’EST une chose étonnante que Dieu ayant tiré la femme du côté d’Adam pour lui servir d’aide & de compagne ; comme lui étant semblable & égale en toutes choses : les hommes ont tellement dégéneré de l’estime & de la tendresse qu’ils doivent aux personnes du Sexe, que l’on peut dire avec verité, qu’ils ont renoncé à une partie d’eux-mémes, par les mépris qu’ils font continuellement des femmes. Car non seulement ils les privent des plus grands avantages de la vie presente, en ce qui concerne l’esprit & la conduite ; par la contrainte, l’ignorance & la dependance où ils les tiennent : comme je l’ay fait voir dans les trois Parties du Livre des Privations ; [ii] mais encore par les discours imperieux qu’ils ont presque toûjours en bouche afin de les abaisser. Entre toutes les mauvaises qualitez qu’on attribuë ordinairement aux personnes du Sexe, la Foiblesse, la Legereté & l’Inconstance, sont toûjours leurs premiers titres. Les hommes s’étant formé une si grande habitude de les mal-maltraiter de paroles, qu’ils le sont insensiblement ; & même ne prentedent [sic] pas qu’elles s’en puissent offenser.

 

Puisque c’est pas la force, la fermeté & la perseverance, que l’on est distingué des autres, & l’on s’élève au dessus des gens du commun ; il ne faut pas s’étonner si les hommes tâchent autant qu’ils peuvent de s’attribuër ces grandes qualitez ; mais il faut être surpris qu’ils pretendent de s’en rendre les seuls possesseurs au prejudice des femmes. Et comme elles font une partie égale & essentielle de la nature humaine ; on ne sçait d’où vient qu’elles ne se mettent point sur la deffence depuis tant d’années que l’on s’est fait comme une loy de les traiter avec le dernier mépris : il est à croire que c’est pour suivre le conseil du Philosophe moral, qui veut qu’elles se servent de la plus forte de toutes les armes qui n’est autre qu’une judicieuse & prudente moderation, qui leur fait mépriser la fortune, la douleur, l’injure & les fâcheries. Car bien qu’elles ressentent vivement toutes ces choses elles ne laissent pas de les supporter avec beaucoup de constance : sçachant tres-bien que pour étre appellées foibles, legeres & changeantes, elles ne le sont pas en effet ; mais que ce sont seulement des noms inventez, par la mauvaise volonté de leurs ennemis. Il s’en trouve plusieurs qui prennent plaisir d’atribuër aux femmes ce qu’ils éprouvent & ressentent peut-étre eux-mémes, comme si les paroles [iii] avoient le pouvoir de les rendre innocens, & les personnes du Sexe coupables. Ce qui arrive ordinairement de tous ces discours, c’est que les uns demeurent toûjours avec leur foiblesse, & les autres perseverent à étre fortes & constantes dans leurs souffrances & persécutions.

 

Comme les esprits prévénus d’une opinion changent difficilement de pensée, pour en prendre d’autres ; il faut de trés-grandes raisons pour se laisser aller à des sentimens contraires à ceux dont l’on se trouve préoccupé. Et une verité ensevelie dans l’erreur ne se peut mettre en évidence qu’en la tirant des tenebres de la prévention : c’est ce qui m’a obligée de faire voir en ce petit Traité les grandes proprïétez de la force, de la fermeté & de la persévérance que l’on denie aux personnes du Sexe ; & ce que l’on veut dire par la Foiblesse, la Legereté & l’Inconstance, qu’on leur attribuë avec tant de facilité. C’est pourquoy dans le premier Chapitre je montre que l’on peut être foible de corps sans l’étre d’esprit : & qu’au contraire il y a des corps trés-forts & trés-robustes, qui renferment souvent des ames extrémement foibles & imparfaites. Je remarque encore qu’il y a des foiblesses naturelles & d’autres qui viennent de mauvaise habitudes ; dans le second & troisiéme, je définis la force ; & je la considére comme Chrétienne, comme Morale, comme un Don du saint Esprit, & comme une qualité naturelle, qui rend son sujet plus fort & plus vigoureux, que les autres qui en sont privez. Dans toutes ces différences, je trouve qu’il n’y en a pas une seule, où les personnes du Sexe, ne puissent prendre une part trés-considérable : ainsi que les raisons & que les exemples que je rapporte le font clairement connoître. Dans le quatriéme & cinquiéme Chapitre, j’explique comme se doit entendre le terme de legereté, soit dans les choses corporelles [iv] & sensibles, soit dans la conduite des hommes, que je reduis aux pensées, aux paroles & aux actions. Et comme la constance & fermeté est entierement opposée à tout ce qui est leger & changeant ; je la fais voir, non seulement stable & arrêtée à ses objets : mais encore trés-fidéle à soûtenir les afflictions & les traverses qui arrivent dans le monde. Et la vie des femmes étant plus pénible & persécutée que celle des hommes, je prouve que l’on ne peut avoir de motif raisonnable pour leur refuser la qualité de constantes. La legereté & le changement étant des termes en apparence qui veulent dire la méme chose ; je me trouve obligée d’expliquer dans le sixiéme Chapitre la différence que l’on y peut remarquer, & de faire voir en méme-tems que les changemens qui sont justes ne doivent point recevoir de blâme, dont la legereté ne peut jamais étre exempte. J’employe le septiéme Chapitre à décrire la perseverance, qui donne l’accomplissement & la couronne à toutes les actions humaines. Et dans le huitiéme & neuviéme Chapitre, je fais un petit narré de quantité d’exemples de femmes & de filles fortes, constantes & persévérantes, qui ont excellé dans ces grandes & sublimes perfections. Il est vray que mon recit n’est pas bien ample, parce que toutes ces Histoires ayant été écrites & compilées bien au long par plusieurs graves Auteurs, dont les Livres se trouvent ordinairement entre les mains des curieux ; je n’ay pas jugé à propos d’en parler à fond ; mais seulement de dire quelques mots de chaque exemple, pour fortifier toûjours davantage ce que je dis à la gloire du Sexe. Car bien que mes preuves soient assez fortes, à cause des solides raisons que l’on ne sçauroit contester, & des autoritez qui sont tirées de si grands Personnages, qu’on ne peut jamais [v] les dementir ; j’ay bien voulu montrer par les effets, que les femmes ont confirmé par leur conduite ce que les sages ont dit en leur faveur, & ce qui est écrit au Livre de Dieu à leur avantage.

 

L’on trouve tant de contrarieté dans les mauvaises qualitez que les hommes attribuënt aux personnes du Sexe, qu’il est trés-facile de connoître, que leur mépris est plûtôt fondé sur l’opinion & sur le caprice, que dans la raison, la justice & la verité : parce que n’étant pas satisfaits de les nommer legeres & inconstantes, ils veulent encore les faire passer pour opiniâtres & trop arrêtées à leur sentiment. Et cependant ces qualitez sont tellement opposées, que l’entrée de l’une dans un sujet en exclut necessairement l’autre, à cause que la legereté vient d’un temperamment chaud & humide, qui dilate & évapore son sujet & l’empéche d’avoir une consistance ferme & stable : comme au contraire, l’opiniâtreté reside ordinairement dans celui, dont la froideur & la sécheresse l’arrétent & lui servent d’obstacle, afin qu’il ne s’égare de côte & d’autre. De maniere que ces dispositions ne sçauroient non plus subsister ensemble, que la lumiere & les tenebres, qui sont deux choses naturellement contraires.

 

Il n’est pas mal-aisé de montrer que les ennemis du Sexe, lui donnent souvent du blâme sans en pouvoir dire les raisons. De sorte que s’ils étoient pressez de donner quelque preuve de ce qu’ils avancent, ils ne pourroient éviter de tomber dans la confusion ; puisqu’il est impossible d’accorder des choses qui sont dans un extrême éloignement, & méme qui ne sçauroient compatir ensemble dans les choses morales, non plus que dans les naturelles. Comme ces qualitez se qualitez se détruisent necessairement [vi] l’une l’autre, je ne suis pas en peine de les combattre : je m’attache seulement à montrer que c’est sans sujet que l’on donne en partage aux femmes, la Foiblesse, la Legereté & l’inconstance ; puisque cette opinion ne peut être soûtenuë par raison, deffenduë par autorité, ni prouvée par exemple. Ce que je dis pour toutes en général, d’autant que s’il s’en est trouvé quelques-unes qui ayent eus quelques-uns de ces défauts ; il y en a incomparablement plus de sortes, de constantes, de fidéles & de courageuses.

 

Puisque selon le droit, il est permis de repousser la violence par la violence méme ; je ne crois pas que l’on puisse trouver mauvais, si j’ay entrepris la deffense des personnes du beau Sexe, qui sont calomniées par les mal intentionnez : & qu’en repoussant les paroles outrageuses par des raisons fortes & pertinentes, je travaille à les justifier. Bien que tout ce qu’on sçauroit dire contre les femmes ne les rende pas criminelles ; & que par les discours que l’on tient pour les abaisser, elles n’en soient moins parfaites : comme il se trouve toûjours des personnes qui attribuént [sic] le silence des autres à la défiance qu’elles ont de leur cause, plûtôt qu’à leur retenuë & modération ; il est trés-à propos de deffendre celles du Sexe de la médisance & calomnie, dont elles sont continuellement chargées. Si jusqu’à present elles n’ont pas entrepris leur deffense, l’on ne doit pas en tirer des conséquences à leur desavantage, pour deux raisons. La premiere est que les calomnies trop évidentes se détruisent mieux par le mépris & par la patience, que par les répliques & les discours : de maniere que les femmes s’étant étudiées à étre fortes, constantes & persévérantes dans les choses où l’on prétend qu’elles soient les plus foibles, elles se sont peu souciées de ces justifications apparentes & recherchées, qui sont bien souvent des marques de [vii] peu de force & de vertu. Et en second lieu, elles n’ignorent pas que l’on peut bien les priver de toutes les honnétes libertez, qui sont les plaisirs innocens de la vie presente ; que l’on peut encore leur ôter tous les moyens necessaires pour l’acquisition des Sciences, qui sont les plus grands biens de l’esprit, & qu’elles peuvent étre privées du Gouvernement & de l’Autorité, qui sont les plus beaux avantages de la Politique : mais pourtant que les hommes ne sçauroient jamais les rendre, ni foibles, ni legeres, ni changeantes, & que tous les discours du monde ne peuvent préjudicier, ni à leur conscience, ni à leur merite. Ce sont plûtôt des sujets d’exercer la force de leur esprit par les mépris qu’elles en font, d’affermir leur constance par la pratique du bien, & de couronner leur bonne vie par une généreuse persévérance.

 

Quelques uns trouveront peut-étre mauvais que j’entreprenne la justification des femmes aprés tant de siécles qu’elles endurent sans s’opposer à leurs ennemis : mais je les prie d’observer que pour ne point avoir fait d’instance ni de poursuite contre eux, elles n’ont pas laissez de s’en plaindre aussi agréablement que sagement. Et que plusieurs habiles gens ayant entrepris ce procez en leur faveur, elles ont estimé avoir receu des satisfactions authentiques, par les éloges & les loüanges que leur ont donné ceux qui sont intéressez dans le parti de leurs adversaires, comme étant du méme Sexe. Mais enfin ceux qui se plaisent à médire, n’étant jamais satisfaits quelques raisons que l’on puisse alleguer pour leur montrer qu’ils ont tort ; il faut necessairement se servir de paroles puissantes & expressives pour les convaincre, & leur proposer les sentimens de plusieurs grands Personnages qui ont écrit à la gloire des femmes, pour renverser ensuite plus pertinemment tout ce qu’ils pourront dire de [viii] contraire. C’est ce que je fais en ce petit Ouvrage qui n’est pas un travail de caprice & de phantaisie, mais de raison, de justice & d’équité.

 

C’est ne sçavoir pas vivre, dit un Moderne, que d’invectiver contre les femmes, & les blâmer à tout propos, c’est faire paroître beaucoup de passion & trés-peu de jugement, comme au contraire leur donner des loüanges moderées & conformes à la verité, c’est prendre le plus raisonnable parti. Comme le venin, au rapport de Seneque, guerit quelquefois ceux que l’on veut empoisonner, encore qu’il ne soit pas compté au nombre des remedes salutaires ; il y a de méme des choses qui profitent beaucoup, bien qu’elles desobligent en apparence. C’est ainsi que les mauvaises qualitez que l’on donne aux personnes du Sexe leur sont utiles, parce qu’elles servent à faire voir les bonnes & vertueuses, qui excellent en elles, aussi-bien que dans les hommes ; puisque dans le sentiment d’un Pere Grec, il ne faut jamais faire de distinction, entre les ames, les vertus & les perfections des deux Sexes ; cette différence n’étant que pour les corps & non pas pour les esprits.

 

***[1] TRAITÉ
QUI MONTRE CLAIREMENT,
Que c’est mal-à-propos, que l’on attribuë la Foiblesse, la Legereté & l’Inconstance aux personnes du Sexe.

CHAPITRE PREMIER.
De la Foiblesse.

LA Foiblesse est tellement naturelle à tout le genre humain, que je ne peux trouver de raison pour soûtenir l’application que l’on en fait plus particulierement aux personnes du second Sexe, qu’à celles du premier. Si nous les considerons dans leur principe, nous trouverons que c’est également la volonté de Dieu qui les a tiré du neant & leur a donné une ame raisonnable, qui etablit la perfection de l’un & l’autre, & qui en est comme la forme : pour ce qui est de la matiere, dont ils ont été formez, personne n’ignore que celle qui a servi à la composition du corps du premier de tous les hommes n’ayant été qu’un peu de terre & de poussiére qui pouvoit être agitée & mal-traitée des vents, son caractere propre & particulier ne peut être que la foiblesse & l’inconstance : comme au contraire une côte tirée du corps d’Adam par la main de Dieu [2] même, a servi de forte & de solide matiere à la production de celui de la femme, pour nous montrer que la force & la fermeté pourroient appartenir à ses descendantes. Aussi le sacré Texte dit en termes exprés & formels, que le Seigneur les créa mâle & femelle ; pour montrer que les avantages de l’esprit, de la force & du courage leur étoient communs, & que le premier n’avoit aucun droit de les disputer à l’autre : la différence des Sexes n’ayant été ordonnée de Dieu, que pour la propagation du genre-humain, & afin de rendre la société plus douce & plus agreable, & non pas pour faire des distinctions de fort & de foible, de moindre & de plus grand.

 

Le terme de foiblesse étant d’une grande étenduë en sa signification, il se peut appliquer à un même sujet en plusieurs manieres ; de sorte qu’il est necessaire de le diviser pour le bien connoître, & en faire une application qui soit juste & raisonnable. Une même personne peut avoir le corps foible & l’esprit fort ; il s’en trouve d’autres d’un temperamment robuste, dont le jugement est infirme & foible. Les uns sont imprudens & téméraires pour attaquer ; mais lâches & pusillanimes lors qu’ils sont mal-traitez eux-mêmes : étant semblables à cét animal, dont parlent les Naturalistes, qui est craintif & prend la fuite devant ceux qui sont hardis, & auprés des gens timides il a beaucoup de hardiesse & d’empressement pour les blesser. Les autres au contraire observent une grande modération pour ne rien entreprendre que bien à propos ; mais cependant lors qu’on les attaque, ils se défendent genereusement. C’est ainsi que plusieurs choses passent dans l’opinion du monde pour être des éfets de la force & du courage, qui sont pourtant de veritables foiblesses. Pour en bien faire le discernement, il faut considérer celles qui sont naturelles & d’avec les humaines, qui se font connoître par les mœurs & par la pratique, ou par une habitude timide & craintive, sans parler de certaines foiblesses dont Dieu punit & humilie ses creatures.

 

Bien que nous ayons déjà veu que la forme & la matiére, qui composent les creatures raisonnables, soient tellement égales & pareilles dans les deux Sexes ; que l’on peut dire avec verité que c’est une même nature qui se fait voir en plusieurs & differens individus, & que l’on puisse sur ces principes naturels conclure avec [4] assurance, que la foiblesse ne sçauroit être plus ordinaire aux femmes qu’aux hommes, ou pour mieux dire qu’elle peut être aussi familiere à ceux-ci qu’à celles-là. Neanmoins comme les ennémis du Sexe lui font de continuels reproches sur ce Chapitre ; & que les raisons dont ils se servent sont de si petite considération qu’elles portent le caractere de la foiblesse même : il faut les mettre en évidence, afin que l’on n’ait pas sujet de dire que j’ay supprimé ce qui peut favoriser le parti de ses persécuteurs.

 

Pour prendre les deux Sexes dans le premier poinct de leur origine, ensuite de la creation, dont j’ay déja parlé ; les hommes pour trouver la foiblesse des femmes, disent aprés Aristote, que la nature tend toûjours à la production de ce qui est le plus parfait & par conséquent à faire naître les hommes, mais lors qu’elle n’y peut atteindre elle se contente de produire des filles. Il faut, disent-ils, une plus grande force & vigueur pour la conception des mâles que pour celle des femelles, que par cette raison les premiers s’engendrent plus facilement, lors que le vent de bise est en regne parce que sa froideur fait resserrer la chaleur au dedans : au contraire le sexe feminin, dont la génération est moins vigoureuse, se fait ordinairement, lors que le vent du midi affoiblit & diminuë la force & la vigueur des corps, qui sont plus abatus & plus lâches en ce tems-là. Aristote veut encore que dans la génération la femme soit comme la matiere, qui est la moindre partie de tous les composez phisiques & naturels, pendant qu’il compare l’homme à la forme qui donne l’être & la perfection à son sujet. Selon le même Prince des Philosophes, les os qui sont creé pour le salut & la fermeté de tout le corps de l’animal, sont plus forts & plus durs dans les hommes que dans les femmes. Et c’est le sentiment d’Hipocrates, que les premiers étant portez au côté droit lors de la formation de leur corps, ils en tirent plus de force & plus de vigueur, à cause que cette partie est plus chaude, comme étant plus proche & plus voisine du foye : & que celle du Sexe étant portées au côté gauche, par une consequence opposée, elles ont plus de mollesse & d’imbecillité.

 

A toutes ces raisons qui font bien voir qu’à ce qu’ils disent, que les principes de la formation des femmes sont plus foibles que [4] ceux qui servent à produire les hommes ; ils ajoûtent que c’est ce qui fait qu’ils sont plus grands de taille, plus prompts à marcher, plus propres à porter de pesans fardeaux & plus capables des ouvrages pénibles & laborieux. Comme au contraire les personnes du second Sexe étant plus petites de corps, d’un pas plus lent, & moins propres à supporter les grandes charges & les travaux rudes & fatiguans, l’on ne sçauroit douter que la foiblesse ne leur soit plus ordinaire & plus familiére qu’aux hommes. Nous sçavons encore que ces aînez de la nature humaine étant d’un temperamment plus chaud & sec, ils ont plus de force, de vigueur & de santé, & le cours de leur vie est de plus longue durée : pourveu qu’elle ne soit point traversée par des accidens étrangers. Au contraire les femmes étant d’un temperamment froid & humide, elles ont moins de chaleur, elles ont moins de chaleur & de secheresse ; & c’est ce qui fait qu’elles n’ont pas le corps si libre, si robuste & si vigoureux que ceux du premier Sexe. C’est par tous ces differens principes que l’on établit la distinction de leur force & de leur foiblesse.

 

Les hommes qui attribuënt aux femmes la foiblesse du corps, n’ont garde de les épargner en celle de l’esprit, qui est d’une autre conséquence, & dont la suite & les effets sont beaucoup plus à craindre, que toutes les imbecillitez du corps que l’on peut ressentir. C’est pourquoy, comme entre toutes les foiblesses humaines il n’y en a point de plus grande que celle du peché : & que celui que l’on appelle originel est la source de tous les autres : les ennemis du Sexe sont toûjours à dire que la premiere femme est cause de tout le malheur du genre-humain ; parce qu’ayant consenti trop foiblement aux suggestions du serpent infernal, elle a entraîné tous ses enfans dans ce malheureux précipice. Lors qu’ils viennent dans le détail de tous les pechez actuels, ils soûtiennent hardiment qu’elles y tombent avec plus de facilité, parce qu’elles sont sans resistance, si-tôt qu’on les attaque, & que les moindres occasions les font succombez.

 

Ils persuadent autant qu’ils peuvent, que la colere, le ressentiment, l’envie, la vengeance, l’avarice, l’amour & la cajollerie, sont des foiblesses, qui leur sont tellement ordinaires qu’elles ne font aucun effort pour les surmonter. La timidité qui les accompagne continuellement est une passion qui a son siege dans [5] l’appetit irascible, dont l’occupation est de refléchir sur les maux qui les menacent, & contre lesquels ne trouvant point d’expediens pour se deffendre, elles s’abandonnent tellement à leur foiblesse, qu’elles se forment mille peines & difficultez ; & par la seule opinion qu’elles se font des maux selon leur phantaisie : tout de même qu’elles se figurent des biens imaginaires dans la possession de leurs petites vanitez & autres bagatelles qui les occupent. Et qu’enfin leur lumiéres, non seulement sont trés-foibles, mais que trés-peu de choses les confondent & les aneantissent : que le sang, la bile, la melancholie & les autres humeurs quand ils sont déréglez les jettent dans l’emportement & dans l’extravagance, à cause de la foiblesse de leur esprit. Et que c’est à elles proprement que s’adressent les paroles d’un Prophete, qui dit, que les delicats ont marchez par un chemin âpre & difficile : d’autant que la plûpart des femmes ayant une éducation molle & foible, elles sont abattuës de la moindre souffrance.

 

REPONSE.

Si Aristote & Hypocrates n’avoient rien écrit que les choses que nous avons remarquées touchant la génération & le tempéramment des personnes du Sexe, que l’on prétend être la source & l’origine de leurs plus grandes foiblesses : ils ne seroient pas les Maîtres & les Princes des Philosophes & des Medecins ; mais leur Doctrine renferme des choses si grandes & si belles, qu’ils en ont merité ces illustres tîtres ; mais non pas à cause de ces legeres conséquences qu’ils ont tirées au desavantage des femmes. Pour dire les choses dans la verité, les remarques que je viens de rapporter étant bien examinées se trouveront souvent douteuses, pour ne pas dire presque toûjours fautives : car l’on voit continuellement dans la production des deux Sexes des évenemens contraires à ce que ces grands hommes nous ont enseignez. Mais comme il faudroit pour en faire le détail avancer plusieurs choses, qui sont trop naturelles, je les passe sous silence ; tant parce qu’il est à propos d’en user ainsi, que parce que les preuves en sont ordinaires. C’est pourquoy laissant toutes ces raisons dans le secret, & à la seule connoissance que [6] l’on en peut recevoir par les choses qui arrivent tous les jours : je diray que la force ou la foiblesse du temperamment se doivent considérer en deux manieres ; premierement, selon les dispositions naturelles que donne la naissance ; & en second lieu, selon les operations & l’usage que l’on en fait. Dans le premier sens, il est aisé de juger que les personnes du beau Sexe ne sont pas si foibles & infirmes qu’on le prétend ; puisque l’on en voit quantité de fortes, de robustes, & d’une hauteur qui surpasse celle des hommes de taille moyenne ; & de plus qui possedent une santé faite à l’épreuve de toutes sortes de fatigues ; ce qui les rend propres à supportez beaucoup de maux, & à pratiquer de trés-rudes exercices. Il semble que la nature même s’oppose aux outrages que l’on fait aux femmes de les faire passer pour foibles ; puisqu’elles les a destinées à la souffrance des plus insupportables douleurs qui sont celles de l’enfantement, & aux fâcheuses peines qu’il faut endurer en la nourriture & éducation de leurs enfans.

 

Le temperament est un don de la nature si tendre & si delicat, que s’il n’est aidé & secouru de l’opération & de l’exercice, il degénére incontinent ; & celui qui avoit une disposition à la force devient foible & languissante. C’est pour cette raison que Lycurgue, Platon, & d’autres grands Personnages ordonnerent par leurs Loix, que les filles de leurs Païs & Republiques endurcissent leurs corps au travail en s’exerçant à courir, luitter, jetter la barre, lancer le dard, & à toutes sortes d’exercices, tant des armes que d’autres occupations pénibles & laborieuses : afin que les enfans qu’elles concevroient venant à prendre l’être dans des corps robustes, en fussent plus forts & plus vigoureux ; & afin aussi que s’étant fortifiées par ces grands exercices, elles supportassent plus aisément les incommoditez de leur grossesse & enfantement ; & que dans les occasions où il seroit necessaire elles pussent combattre pour leur deffense, pour celle de leurs enfans & de leur patrie. En un mot ils vouloient qu’elles eussent les mêmes avantages que les hommes, tant pour la force & la santé du corps, que pour la vertu & la générosité de l’esprit ; & qu’elles s’accoûtumassent à mépriser les opinions & les discours du monde. Tous ces Sages connoissoient sensiblement, que la foiblesse n’étoit pas plus naturelle [7] aux personnes du second Sexe, qu’à celles du premier, & qu’il ne leur manquoit que l’exercice pour les mettre en possession de la force.

 

C’étoit le sentiment d’Hypocrates, que ceux qui sont accoûtumez de s’exercer au travail, encore qu’ils soient foibles vieux ou infirmes, porteront mieux la peine & les travaux que les autres qui sont pas fortifiez par l’exercice ; encore qu’ils soient jeunes & robustes. Et Galien dans ses Commentaires dit ; que les parties longuement exercées & accoûtumées au travail sont renduës plus fortes & plus vigoureuses que les autres. La Doctrine de ces deux grands Hommes est confirmée par l’experience, qui nous montre tous les jours, que la pratique surmonte en peu de tems la foiblesse, & corrige les naturels les plus infirmes : aussi voyons-nous que le côté droit de nos corps a plus de force que le gauche, parce qu’il est le plus exercé ; ce qui est tellement veritable, que si l’on fait coûtume de se servir plûtôt de la main gauche que la droite, l’on s’apperçoit avec le tems qu’elle est la plus propre pour agir. Qui pourroit jamais douter de la force de l’exercice & la coûtume, si l’on vient à considérer que la visage qui est d’une chair aussi tendre & delicate que le reste du corps, supporte toutes les injures du tems & les incommoditez des saisons, sans être aucunement couvert : pendant que les autres parties du même corps, toutes premunies qu’elles sont contre le froid, le chaud & les autres intemperies de l’air, n’y peuvent resister sans beaucoup de peine ; & souvent elles y succombent par les diverses maladies qu’elles ressentent, dont le visage se garantit, bien qu’il soit sans deffense, mais seulement par l’habitude & par la force de la coûtume.

 

Pour être entierement convaincu, que c’est sans sujet que l’on fait passer les femmes pour foibles ; il faut seulement refléchir sur les relations que plusieurs bon Auteurs ont faites de celles des Indes, du Bresil, les Isles de Canaries, de l’Amerique & autres endroits qui se délivrent elles-mêmes quand elles accouchent, sans avoir besoin d’aucun secours, font le travail de leur ménage, comme si elles n’avoient point de mal, & se mocquant de la delicatesse des femmes de l’Europe, en craignent pas même de se délivrer dans les forêts & dans les cam-[8]pagnes, & aprés avoir portez leur enfans dans la maison elles retournent au labourage, à coupper le bois & à faire d’autres ouvrage pénibles & laborieux. Et en plusieurs endroits des Indes, les maris se mettent au lit, se font traiter delicatement, reçoivent les presens & visites, comme font les femmes en Europe & en d’autres païs. Ce qui devroit suffire pour faire voir le grand courage des hommes de ces Nations éloignées ; & que c’est à tort que l’on fait passer pour foibles les personnes du Sexe sans en donner de pertinentes & de solides raisons.

 

Les femmes de l’ancienne Grece n’étoient pas contentes de se traiter elles-mêmes avec cette force & extrême sévérité ; elles élevoient leurs enfans dans une semblable rigueur, elles ne les mettoient point dans les langes, ni dans des berceaux, elles les accoûtumoient à la solitude & aux tenebres pour surmonter & empêcher la peur : & pour cette raison les nourrices de Sparte étoient recherchées de plusiéurs gens de qualité avec beaucoup d’empressement, afin de donner à leurs enfans une éducation plus forte & plus courageuse. Toutes ces femmes étoient & sont encore de même condition que celles des Royaumes & Provinces de l’Europe ; Dieu n’a pas creé des especes differentes de personnes dans le genre-humain : depuis que le monde a receu l’étre, il n’en a jamais paru qu’une seule espece qui renferme les deux Sexes. Et si nous voulons chercher, nous trouverons sans beaucoup de peine, que dans l’Europe, en plusieurs Provinces & differens endroits, les femmes de la campagne & même des Villes font des ouvrages aussi rudes & supportent des travaux aussi pénibles que la foiblesse qu’on leur attribuë consiste plus dans une opinion mal fondée, qu’elle ne se rencontre dans les corps & dans les esprits des femmes.

 

Comme le peché est la plus grande, la plus énorme & la plus dangereuse de toutes les foiblesses ; les hommes ne manquent jamais de dire, que les femmes sont l’origine & la cause de ceux qui se commettent tous les jours dans le monde. Nous pouvons trés-facilement les justifier de tous ces reproches ; puisque deux grands saints & celebres Docteurs nous fournissent les preuves necessaires à leur défense sur ce sujet. Le premier est l’Angelique saint Thomas, qui soûtient entiérement le parti [9] des personnes du Sexe, quand il dit, que si Adam n’eût pas peché, & qu’Eve seulement eut été criminelle, le peché originel n’eut point passé dans tout le genre-humain : comme au contraire, si la premiere femme étoit demeurée juste & innocente, & que le seul homme eut été rebelle au commandement de Dieu, son peché auroit été suffisant pour infecter toute sa posterité, comme il a fait trop effectivement pour le malheur de tout le genre-humaine. La raison paroit toute évidente, c’est que le peché originel se communique par le principe actif, qui porte la contagion dans tous les sujets qui sont engendrez par les voyes ordinaires. De sorte que tous les hommes auroient été libres des funestes effets du peché, qui sont l’ignorance, la foiblesse, la malice, la douleur, les maladies, la mort & une infinité d’autres miseres qui ravagent & affligent les enfans d’Adam ; s’il avoit persévéré dans l’état d’innocence, & le desordre & la chûte de la premiére femme n’auroit été transmis dans tout le genre-humain.

 

Saint Bernard nous fournit des paroles, qui ne sont pas moins fortes pour soûtenir l’innocence du Sexe, voici le tems, dit ce devot Pere, que l’homme n’aura plus rien à reprocher à la femme : lui qui pour s’excuser impudemment, n’a pas fait de difficulté de l’accusé injustement, lors qu’il dit, la femme que vous m’avez donnée m’a presenté du fruit & je l’ay mangé. Mais maintenant s’il est déchu par la faute d’une femme, il ne sçauroit être relevé de sa chûte que par le moyen d’une autre femme. Qu’avez-vous dit Adam? s’écrie ce grand Abbé, la femme m’a donné du fruit & j’en ay mangé ; ce sont des paroles de malice, qui peuvent plûtôt agrandir vôtre faute que l’effacer. Une femme est subrogée en la place d’une autre ; & en échange du bois de la mort, elle vous presente l’Auteur de la vie ; il faut donc changer ces termes d’excuses dans une voix d’action de graces. Que sçauroient répondre les ennemis du Sexe à ces deux grands Personnages, qui passent pour des merveilles de science & de pieté entre les Saints que l’Eglise revere : ne sont-ils pas contraints de tomber d’accord, que puisque le peché originel vient de la chûte du premier homme, la foiblesse & les autres déréglemens sont des effets de la corruption de leur Sexe.

 

Si la foiblesse de l’esprit humain se fait le plus connoître dans les chûtes du peché, & dans le peu de resistance que l’on fait à ses passions ; qui pourroit donner l’avantage aux hommes s’il ne veut s’opposer aux expériences continuelles que l’on voit dans le monde. La conduite honnête & modérée de la plus grande partie des femmes, étant bien éloignée des desordres & scandales qui regnent parmi ceux du premier Sexe : l’on peut dire avec verité que les plus violentes & emportées de leurs passions n’ont rien qui approche de la licence & liberté des hommes. Si l’on vient à considérer les choses en elles-mêmes, & dans l’usage que les uns & les autres en font ; l’on sera bien-tôt persuadé que celles où les hommes établissent leur force sont de véritables foiblesses ; comme les duels, les vangeances, les courses, les excez & les débauches, & tout au contraire ce que l’on fait passer pour foible dans les femmes, sont les effets d’une force heroïque ; comme leur retraite & solitude, leur soûmission, leur retenuë, leur modération & leur patience dans les maux les plus fâcheux & dans les souffrances les plus terribles. Parce qu’il faut incomparablement plus de vertu & plus de courage pour la pratique de toutes ces choses ; que pour vivre à la maniere de ceux qui suivent le penchant de la nature & le torrent de leurs inclinations. C’est ce qui fait dire à saint Augustin, parlant de Caton le Philosophe, que cét homme tant renommé se tua lui-mêm pear [sic] impatience & non par un effet de sa force, & que s’il n’avoit supporté à regret la victoire de Cesar il n’auroit pas mis fin à sa vie : où étoit la force, dit ce puissant genie, sans doute elle succomba, & l’ayant laissé à lui-même, il fut tellement surmonté qu’il s’abandonna à la douleur.

 

Comme l’on fait consister une grande partie de la prétenduë foiblesse des personnes du Sexe, dans la crainte, la timidité, la rougeur & la honte ; il faut considérer que le principe de toutes ces choses n’étant autre que la pudeur, l’innocence & l’éducation qu’on leur donne. Ce sont plûtôt des marques d’honnêteté & de vertu, que de dispositions foibles & pueriles. C’est ce que nous apprend Aristote, quand il dit, qu’il n’appartient qu’aux impudens de manquer de honte & de retenuë ; mais que les personnes qui rougissent modérement doivent passer pour ingenuës & pour modestes, & non pas pour foibles & pour [10] timides. Et bien que la crainte, dans le sentiment de saint Thomas, soit une espece de fuite & de desertion, qui s’éloigne autant qu’elle peut de ce qui lui fait de la peine : nous pouvons dire, que dans ce sens elle est commune aux deux Sexes ; mais celle qui est particuliere aux femmes, n’a point d’autre source que leur éducation, qui n’est autre qu’une certaine nourriture delicate & trop molle dans laquelle on les éleve, en éloignant de leur conduite les travaux & les exercices qui demandent beaucoup de force & d’activité. Les manieres d’agir des femmes qui sont nourries d’une façon plus robuste, plus éveillée & plus libre, font bien connoître que la conduite ordinaire qu’on tient à l’égard de celles du Sexe, est la seule cause de leur foiblesse & timidité, ces deux choses se nourrissent & s’entretiennent dans une vie sans expérience des grands exercices, & qui se passe dans une suite de petites & communes pratiques.

 

Si nous rappellons les siècles éloignez, nous trouverons des exemples sans fin, dans lesquels les personnes du Sexe ont fait paroître que la foiblesse & la timidité de leur sont pas naturelles, ainsi que l’on pense & qu’on prétend de le persuader.

 

Ces genereuses Romaines conduites par Clelie peuvent imposer silence à tous ceux qui parlent mal à propos des filles, d’autant que celle-cy ayant été données en ôtage, jusques au nombre de dix, pour conclurre la Paix avec Porsena Roy de Toscane, qui avoit mis le siege devant Rome, pour deffendre les interêts de Tarquin le Superbe, qui en avoit été chassé, à cause que son fils avoit violé Lucrece femme de haute qualité, qui en conceut un si grand déplaisir, qu’ayant fait assembler ses plus proches parens avec Brutus son meilleur ami, elle se tua de sa propre main en leur presence. Cette mort fut suivie d’un grand nombre d’autres ; car pour vanger l’affront fait à une femme si considérable la guerre fut allumée de toute part. Mais la necessité des vivres ayant obligé les Chefs des deux armées de pacifier leurs differens, & ces illustres filles ayant été données pour assurance de la paix : comme elles se virent dans le Camps des ennemis, étant persuadées & encouragées par Clelie & Valeria les deux principales de leur compagnie, elles passerent hardiment le Tybre pour retourner en leur maison. Bien que leur générosité fût en admiration à tout le monde, les Consuls [12] craignant de manquer à la foy publique les renvoyerent : & s’étant presentées devant Porsenna avec la même assurance qu’elles étoient sorties de son Camp ; il fut tellement surpris d’une si grande hardiesse, qu’aprés les en avoir loüées avec beaucoup d’éloges & d’applaudissement, comme il sçeut celle qui avoit été maîtresse de cette entreprise, il lui fit present d’un cheval de bataille richement orné, & les renvoya toutes à leurs parens chargées des lauriers & des palmes que meritoient leur force & leur courage.

 

Si l’on veut que j’apporte l’exemple des Nations entieres de femmes fortes & hardies, il ne faut que considerer les Lacedemoniennes, qui défirent entierement l’armée de leurs ennemis, qui les avoit attaquées dans leurs prieres & ceremonies. Autrefois dans l’Ecosse l’on enrôloit les femmes pour aller à la guerre, si elles n’étoient enceintes ou trop âgées. Si l’on veut croire un Auteur de ce siecle, les Scythes ne marioient jamais leurs filles, qu’auparavant elles n’eussent couppé la tête d’un de leurs ennemis.

Si les hommes qui s’attribuënt la qualité de forts, & qui font une profession ouverte de publier par tout la foiblesse des femmes examinoient serieusement la maniere dont elles se comportent en leur endroit ; ils connoîtroient bien-tôt qu’elles les traitent comme des enfans : car bien loin de chercher à leur plaire par les charmes de la vertu, de l’esprit & de la science, elles ne mettent en usage que de legers amusemens, des beautez fardées, des parures & des ajustemens affectez : & au lieu de les attirer par les choses graves & serieuses, elles ne leur sont agreables que par la vanité de leur habits, l’extravagance de leur couëffure, la coquetterie de leur conversation & l’enjoüement de leurs paroles : c’est avec ces foibles armes qu’elles surmontent la force des ces braves Samsons ; lesquels s’amusent à ces petits attraits, comme font les enfans aprés des fantômes, qu’ils préférent sans discernement aux choses les plus grandes & les plus riches. En un mot, un peu de galanterie est le plus propre pour les engager à l’amour des femmes, que des raisonnemens solides, des discours judicieux, & des connoissances relevées.

***[13] CHAPITRE II.
De la Force.

APrés avoir traité de la Foiblesse, qui est le partage que l’on donne aux personnes du Sexe, & avoir prouvé que c’est sans fondement qu’on leur fait cette application : il est necessaire de parler de la force, qui est une qualité autant illustre & généreuse, que celle qui lui est opposée est basse & infirme. Et puisque l’on ne sçauroit faire passer les femmes pour foibles, qu’en disant qu’elles manquent de force ; il faut faire voir que c’est injustement qu’on prétend de leur dénier les avantages d’une si haute vertu, pour ne leur donner qu’une mauvaise qualité. Pour definir la force en general, on ne sçauroit mieux le faire, qu’en disant, que c’est une vigueur & une fermeté d’esprit, de corps & de cœur, qui rend son sujet hardi & généreux dans les corps & de cœur dans les choses pénibles & dans les évenemens les plus fâcheux. Mais pour la renfermer dans ses propres limites, l’on doit dire qu’elle s’employe particulierement dans la souffrance des adversitez, soit pour supporter courageusement, soit pour les mépriser dans leurs plus rudes attaques ; ce qu’elle fait sagement & prudemment, & non pas temerairement, comme l’audace & la précipitation. Selon saint Thomas, c’est une habitude qui porte la volonté au bien excellent & conforme à la raison ; & par cette rectitude l’esprit est affermi contre l’impétuosité des passions & contre l’effort des choses opposées & ennemies : de sorte que sans crainte demeurée & sans hardiesse téméraire, elle les attend ou les souffre, les évite, ou les attaque pour les repousser.

Dans le sentiment des Theologiens, c’est une vertu Chrétienne & un don du saint Esprit, qui rend insupportables les travaux & les rigueurs de la vie intérieure & spirituelle. Et dans l’opinion des Philosophes, c’est une vertu morale qui soûtient & endure courageusement les choses pénibles & fâcheuses. Car de même que la Philosophie & la Theologie sont les matieres & les [14] sujets, sur lesquels les Sçavans s’occupent & travaillent continuellement : aussi les perils, les dangers, les travaux & les douleurs servent d’exercice aux personnes fortes & de pratique aux courageuses.

L’on divise la force trois principaux Chefs, en Politique, en Militaire & en Monastique ; sans parler de celle qui prend naissance de la colere, ou de l’ignorance des dangers & des difficultez qu’il faut vaincre & surmonter ; ce qui tient plus de la témérité que de la force. Mais comme il faudroit autant de Volumes qu’il y a de differens Etats dans lesquels cette généreuse vertu s’exerce & se pratique : sans m’arrêter à la considérer dans cette retenuë & modération qu’elle garde dans la politique, ni dans ce plein de courage & d’ardeur qui la fait éclater dans la milice, non plus que dans la souffrance des choses affligeantes & penibles & dans la mortification des plaisirs qu’elle soûtient dans le Cloître : je parleray seulement de la force en tant que c’est une vertu morale & chrétienne ; je la regarderay comme un don du saint Esprit ; & je la considereray comme une qualité naturelle, qui se fait particulierement remarquer dans certains sujets plus favorisés de Dieu & de la nature que les autres.

 

Quoy que tout le monde puisse prétendre à devenir vertueux ; il y a pourtant certaines vertus, dont l’acquisition est presque impossible, si l’on n’est aidé par des qualitez naturelles qui disposent le sujet où elles se trouvent à les pratiquer. C’est ce qui fait dire à un ancien Philosophe, que la Justice, la Temperance & quantité d’autres vertus dépendent de la volonté des hommes, mais que la Prudence & la Force doivent être naturelles & prendre naissance avec nous : d’autant que tous ceux qui veulent ne les peuvent pas acquerir, à cause qu’il faut être bien rassis & bien censé pour être prudent, & avoir le cœur placé en bon lieu pour être forts & généreux. Le naturel est tellement necessaire pour reüssir dans les grandes choses, que s’il vient une fois à manquer, nos corps & nos ames sont comme des terres ingrates & steriles, qui ne sçauroient rien rapporter encore que l’on y jette beaucoup de semence. Qui pourroit éxiger avec justice des travaux rudes & pénibles d’un corps foible & malade, & des actions de valeur d’une ame crain-[15]tive & incapable d’entreprendre quelque chose de fort & de courageux : il faudroit être dépourveu de raison & de jugement, pour penser unir ensemble des choses si éloignées.

 

Il y a beaucoup de différences entre les vertus morales, & les puissances naturelles ; la plus grande gloire de celles-là consiste dans la souffrance, & le plus grand avantage de celles-ci subsiste dans l’action. C’est ainsi que la force du corps se fait voir par sa promptitude à faire des choses difficiles & fâcheuses ; & que celle de l’esprit se manifeste par une vigueur capable d’entreprendre de grandes choses, & par une généreuse fermeté à poursuivre ce qu’elle a une fois commencé. Toutes ces choses se perfectionnent beaucoup par l’exercice, les forces du corps s’augmentent par la bonne nourriture & par la persévérance dans les travaux, & celles de l’esprit prennent accroissement par les reflexions, les raisonnemens & la patience dans les traverses & dans les contrarietez. La puissance n’étant qu’une qualité qui rend son sujet propre à certaines pratiques & fonctions particulieres, elle ne peut être fortifiée que par l’usage ; c’est pourquoy la force, dont les hommes se prévalent est en partie un fruit des grands emplois qu’ils se sont reservez, & dont ils privent les femmes, qui seroient aussi fortes si elles étoient autant exercées. La faculté & puissance naturelle leur est égale & commune aux uns & aux autres. Et nous pouvons dire qu’il se trouve souvent des sujets plus foibles & plus infirmes parmi ceux du premier Sexe, qu’entre celles du second ; où l’on en voit une infinité qui les supassent en force, en agilité & en la perfection du temperamment.

 

La force, comme vertu morale, consiste plus en passion qu’en action, à cause qu’elle paroit plus grande, en supportant constamment les adversitez, les mépris, les afflictions & les injures que l’on nous fait endurer, que dans les attaques que nous pouvons faire aux autres : d’autant qu’ordinairement les attaques ne se sont que par presomption & par témérité, qui sont des vices tellement opposez à la force, que jamais ils n’en peuvent avoir le nom. Le saint Esprit nous apprend cette verité, quand il nous dit par la bouche du Sage, que l’homme patient vaut beaucoup mieux que le courageux, & que celui qui est maître de son esprit, vaut mieux que celui qui force des Villes. Ces paroles nous [16] donnent bien à connoître, que c’est une force téméraire que l’Ecriture condamne ; aussi saint Thomas nous enseigne, que la patience est fille de la veritable force, de laquelle est ne dépend pas moins que l’effet de sa cause. Le Prince des Philosophes, dit à ce propos ; que ceux qui supportent avec plaisir les choses fâcheuses, sont effectivement les forts & les courageux : comme au contraire ceux qui les endurent à regret sont les lâches & les timides.

 

Par la coûtume que l’on se fait de souffrir les choses pénibles l’on devient hardi & fort, dit le même Aristote ; & si-tôt que nous avons contracté l’habitude de ne craindre qu’au poinct qu’il faut, nous supportons facilement les choses les plus rudes. C’est au milieu des adversitez que l’on reconnoit la force de la vertu, lors que ce n’est pas par insensibilité qu’on les endure, mais par générosité & par grandeur de courage. Et pour nous faire connoître que la témérité est bien éloignée de la force, il dit que celle-ci tient comme le milieu entre la crainte & l’hardiesse : c’est à dire, qu’elle ne se précipite pas legerement dans les maux, ni qu’elle ne les apprehende pas non plus. Et si la crainte est une attente du mal, il veut que la force en soit maîtresse & victorieuse : c’est pourquoy il donne l’avantage à cette généreuse vertu, qui est d’auant plus loüable, qu’il est bien plus difficile de souffrir les choses fâcheuses, que de se priver de celles qui sont agréables. Comme l’usage rend les hommes experts & habiles en toutes choses, ce grand genie nous assure que l’expérience doit tenir lieu de force, & que dans le sentiment de Socrates, elle est une espece de science : parce que les connoissances que l’on acquiert dans la diversité des occasions qui se presentent, fortifient merveilleusement l’esprit, pour le rendre intrepide dans les plus fâcheux évenemens.

 

Les fins bonnes & justes doivent toûjours être les objets de la force ; pour avoir le titre de vertu & non pas celui de témérité : c’est à dire, qu’elle ne se doit jamais proposer que l’utilité du prochain, la deffense des personnes qui sont amies, ou de celles qui sont oppressées & persecutées ; & que l’honneur & la justice lui servent de motif & de raison pour agir en toutes choses. C’est ici que l’on peut facilement connoître combien le monde s’abuse, qui fait passer pour forts les ambitieux, les [17] avares, & les voluptueux, lesquels travaillent incessamment, se donnent de grandes fatigues, & supportent une infinité de peines, pour posseder des biens, des honneurs & des plaisirs. Car encore qu’ils endurent beaucoup dans la poursuite de leur dessein ; comme ils n’ont que des fins & des intentions basses & interessées, au lieu d’en avoir d’honnêtes & de généreuses : ils ne sçauroient jamais prétendre à cette grande vertu de Force.

 

C’est par la méme raison que ces illustres Conquerans d’autrefois, pour avoir été invincibles & fait des merveilles aux yeux du monde, n’ont pas été veritablement forts : d’autant qu’ils ne considéroient qu’eux-mêmes, & n’avoient point d’autre but que la superbe & l’ambition.

 

La force aussi-bien que les autres vertus a plusieurs & differens degrez. Le premier consiste à ne point s’étonner par la representation & l’attente des peines & difficultez qui peuvent arriver, ou que l’on connoit inévitables ; le second va plus avant, & veut que les choses dures & fâcheuses, non seulement ne causent point de chagrin, mais encore qu’on les souffre avec joye & égalité d’esprit ; & le troisiéme fait que l’on s’expose généreusement à toutes les incommoditez & travaux de la vie humaine. La force donc se pratique dans l’attente des maux, aussi-bien que dans l’actuelle souffrance ; & même quelquefois elle se fait paroître à fuïr & éviter les périls & les ennemis trop puissans, ausquels l’on ne peut pas resister ; parce que la force combat autant la témérité que la foiblesse, & porte la volonté à s’éloigner du mal & à faire le bien difficile, de même qu’à souffrir les maux & les persécutions.

 

Saint Thomas nous apprend, qu’il y a une grande difference, entre les forts & les presomptueux ; d’autant que les premiers n’entreprennent aucune chose, sans avoir attentivement consideré tous les dangers qui peuvent naître de leurs desseins, & medité tous les moyens propres & convenables pour arriver à leur prétention : c’est ce qui les rend un peu lents dans les commencemens, mais c’est aussi ce qui les fait être prompts & vigoureux dans la suite & à la fin. Comme au contraire les téméraires & les audacieux, qui suivent ordinairement une fougue précipitée, sont hardis dans les commencemens, mais ils se [18] rallentissent incontinent, & quittent leurs entreprises si-tôt qu’il leur arrive quelques traverses & difficultez. Le cœur leur manque n’étant point muni de force & de courage ; & de même qu’un corps ne sçauroit passer pour robuste, lors qu’il ne peut supporter sans alteration les intemperies de l’air & le travail dans les choses pénibles ; un esprit ne doit pas être estimé fort s’il ne persévére constamment dans les travaux, & s’il ne supporte sans trouble les changemens & les inconstances de la fortune. La force étant une vertu qui gouverne l’appetit irascible, comme le sentiment le plus généreux qui est dans nous, elle doit soûtenir les choses fâcheuses, continuër les pénibles, & mépriser les agréables.

 

Comme j’ay montré dans le Chapitre prédécent, que la nature a destiné les femmes à tout ce qui est de plus rude & de plus insupportable dans la vie ; & que par cette raison, jointe à beaucoup d’autres que j’ay rapportées, c’est trés-injustement celui-ci, que la politique les ayant destinées à tout ce qui est de plus onéreux & de plus pénible dans le monde ; l’on ne peut avoir de veritables motifs pour soûtenir qu’elles ne peuvent passer pour fortes & généreuses : puisque si elles n’étoient pourveües de ces qualitez, elles ne sçauroient jamais satisfaire aux grandes obligations dont elles sont chargées, ni supporter les peines que l’on attache à leur Sexe. Aprés l’expérience des choses que l’on voit tous les jours, je ne crois pas que personne puisse douter, qu’il ne soit incomparablement plus fâcheux & plus pénible d’obeïr que de commander, de se soûmettre que de conduire, d’observer des Loix que de les établir : & que toutes ces circonstances bien considérées, l’on ne doive en même-tems demeurer d’accord, que le partage des femmes étant tout ce que l’on reconnoit de plus insupportable dans le monde ; il faut necessairement avouër contre l’opinion des ennemis du Sexe, qu’elles ont besoin d’une force extraordinaire & d’une vertu grandement solide.

 

Si nous considerons les differens états que renferme la politique, nous les trouverons disposez d’une maniere qu’ils ne tendent qu’à tenir les femmes dans l’abaissement, dans l’humiliation & dans la douleur, qui sont des choses si fâcheuses à [19] l’esprit humain, que la force ne paroit jamais mieux qu’à les supporter sans chagrin & sans ennuy. Par la condition Religieuse, elles sont engagées à soûtenir tout ce qu’il y a de plus rude & de plus fâcheux aux sentimens de la nature & selon les lumieres de la raison humaine ; d’autant que c’est un état qui les prive de toutes les choses qui sont les plus agreables aux sens, & les plus delicieuses à l’esprit. Ne sont-elles pas aussi obligées dans le mariage de témoigner de l’amour, du respect & de la soûmission à des maris qui les traitent souvent avec mépris & avec la derniere des méfiances ; se peut-on figurer une plus grande force, que d’avoir de la complaisance pour ceux-mêmes qui leur font sentir les effets d’une haine cruelle en leur témoignant beaucoup de rigueur & peu de tendresse.

 

Si Seneque a dit autrefois, que les Dieux ont eu fort mauvaise opinion d’un homme, lequel ayant possedé toutes choses en abondance, sans avoir ressentir aucune adversité, n’a pas été dans l’occasion d’essayer ses forces : l’on peut dire aujourd’huy avec bien plus de raison, que les personnes du Sexe sont beaucoup à estimer, puisqu’elles sont trouvées dignes d’être à l’épreuve de toutes sortes de souffrances, afin de faire paroître leur force & leur courage. Si la grande continuité de leurs peines & de leurs travaux est cause que l’on pense que cét état leur est tellement naturel qu’elles n’en sont pas plus estimables : c’est un trés-mauvais raisonnement, étant une chose que de toutes les creatures, celles dont la vertu est la plus exercée par les souffrances, sont les plus fortes & les plus parfaites. Nous voyons aussi tous les jours des preuves de cette verité dans les choses les plus materielles & les plus sensibles ; les Pilotes & les Matelots ne rendent-ils pas leur corps plus fort & plus robuste par les travaux de la Marine, les gens de Guerre par les armes, les Athletes par la course, & les Ouvriers quels qu’ils soient par le travail : de même cette force morale est toûjours exercée & perfectionnée dans les femmes, par la continuelle pratique des choses rudes & pénibles, & par la souffrance de celles qui contrarient les sens & la raison. Mais comme ces termes generaux ne contentent pas les critiques, & que les choses que l’on voit tous les jours, passent plûtôt pour des effets de la coûtume, que pour des productions de la vertu : il faut convaincre les esprits [20] par des exemples si éclatans que jamais personne ne les puisse obscurcir.

 

Plutarque & Dositheus nous en rapportent plusieurs, d’une force si extraordinaire, qu’un seul est suffisant pour prouver le courage invincible des personnes du beau Sexe. Aprés que Cyane fille trés belle & trés-accomplie (disent ces bons Auteurs) eut été deshonorée par son propre Pere, avec violence & par surprise pendant la nuit. Tout le païs fut affligé de peste suivie d’une cruelle mortalité : comme les Magistrats eurent consulté l’Oracle d’Apollon pour trouver du soulagement dans un si grand mal, la réponse fut qu’il falloit immoler un incestueux aux Dieux qui éloignent les maux. Cette fille forte connoissant d’abord le sens de ces paroles prit son pere Cyanipus par les cheveux, le traina par force au lieu du supplice, & l’ayant immolé aux Dieux, selon l’ordonnance de l’Oracle, elle se sacrifia elle-même aprés lui, bien que cette Loy si sévére ne l’engageât aucunement.

 

Cét exemple n’est pas seul, puisque Canulia fameuse Romaine, ayant receu un pareil outrage par son frere aîné, fit un sacrifice aux Dieux de sa propre vie, pour ne point survivre à la perte de son honneur.

 

Les paroles de Gorgonia femme du Roy Leonidas font bien connoître, que celles du Sexe n’ont pas toûjours eu la reputation d’être si foibles qu’on le prétend. D’autant qu’une Dame étrangere ayant demandé à cette Princesse, d’où venoit que les Lacedemoniennes commandoient à leurs maris : elle lui fit réponse, c’est à cause qu’il n’y a que nous autres femmes fortes, qui sommes capables de produire & d’engendrer de veritables hommes.

 

***

[21]

CHAPITRE III.

 

Sur le méme sujet.

 

LA force chrêtienne n’a point d’autre exercice que de pratiquer le bien qui est difficile, & d’endurer les maux, les peines & les adversitez, qui sont les deux emplois de la force morale & humaine ; de maniere que l’on n’y sçauroit trouver de différence que dans la fin, le motif & les objets que l’une & l’autre se proposent. Cette force morale, qui est proprement celle des Philosophes & des sages du monde, regarde toûjours le bien utile & honorable, soit particulier, soit general, elle s’attache aux choses grandes & éclatantes : pendant que celle qui anime le cœur des veritables Chrêtiens, n’a point d’autre veüe que de suivre & imiter JESUS-CHRIST, pour l’amour duquel elle souffre & endure toutes les choses pénibles & fâcheuses. C’est ce qui fait dire à saint Bernard, que ceux-là seulement peuvent être appellez forts, qui dans leurs adversitez s’instruisent & font leur apprentissage sur le modèle des souffrances du Sauveur.

 

C’est par cette force chrêtienne, qu’une infinité de Martyrs ont soufferts les prisons, les feux, les supplices & la mort même ; les uns ayant été brûlez tout vifs, les autres écorchez, ceux-ci décapitez, ceux-là devorez des bêtes : & tous généralement ont fini leur vie dans les douleurs & les dans les tourmens ; ayant fait voir que le plus illustre effet de la force, est de soûtenir les persécutions du Martyre avec hardiesse & fermeté, sans craindre ni les Tyrans ni les Bourreaux. C’est par cette même force, que les Solitaires, les Anachorettes, les Cenobites & autres saints Confesseurs, ont supporté les ennuis de la retraite, les calomnies du monde, les tentations des Diables & les rigueurs d’une austere pénitence : ils ont suivi le conseil du grand Apôtre, s’étant armez de la force de Dieu, pour resister aux mauvais jours, & avoir tous surmonté ils sont demeurez fermes & constans. Saint Gregoire Pape, dit à ce propos, que les amis de Dieu sont honorez & que leur principauté est merveilleusement affermie & fortifiée. [22] Cela s’entend, que la fermeté & constance de leur esprit a été trés grande ; l’affermissement de leur Principauté n’étant autre chose que la suprême partie de leur ame, qui est demeurée toûjours forte & inébranlable par son application à Dieu.

 

Humiliez vôtre cœur & attendez avec patience, dit le Sage, ne vous hâtez point au tems de l’obscurité ; mais souffrez les suspensions & les retardemens de Dieu. Car de méme que l’or & l’argent s’éprouve par le feu, les hommes que Dieu reçoit au nombre des siens s’éprouvent dans la fournaise de l’humiliation. Ces paroles nous font bien voir que les travaux & les souffrances sont proprement le partage des ames fortes & généreuses ; & qu’il faut être attentif aux choses Divines, si l’on veut être hardi & courageux : puisque sans le secours du Ciel, il est impossible de soûtenir les oppressions & les violences que l’on endure injustement. C’est par ce moyen que l’on n’est point étonné, surpris ni emporté dans les occasions capables de causer du trouble, de la tristesse & même du desespoir.

 

Si les personnes du Sexe sont fortes de corps & d’esprit, comme nous l’avons fait voir ; & si la force morale de quelque côté qu’on l’envisage est de leur ordinaire pratique, il est plus que raisonnable de leur accorder la force chrêtienne, dont nous en parlons en ce Chapitre, puisque ce sont elles qui soûtiennent l’état du Christianisme par la pieté & par les bonnes œuvres aussi-bien que les hommes ; qui le font encore par la Doctrine & par la puissance du Gouvernement. Et comme dans le tems que le Paganisme & l’idôlatrie étoient en regne, les femmes & les filles chrêtiennes resistoient aux Tyrans & se mocquoient de la cruauté de leurs supplices avec tant d’hardiesse qu’elles enduroient les feux, les rouës, la faim, la soif, la nudité, les prisons & d’être exposées sur les Theatres publics pour être devorées des Lions, des Ours, des Tygres & autres bêtes sauvages : de même à présent que la Foy est établie & a pris de si profondes racines, que l’on ne reçoit plus de contrarieté dans l’exercice des cérémonies de la Religion ; l’on voit continuellement de veritables Héroines, qui s’exercent dans la mortification du corps & dans les pratiques de la charité ; servant le prochain [23] dans les Hôpitaux, dans les Prisons & dans les maisons particulieres, sans se mettre en peine de la raillerie des libertins & du mépris des critiques, qui sont les persécuteurs de la pieté, comme les idolâtres l’ont été de la Foy. De maniere que l’on pourroit avec beaucoup de justice faire aux hommes de ce tems le reproche que saint Gregoire le Grand faisoit à ceux de son siecle ; lors que prêchant un jour de sainte Agnes, il leur dit ces paroles, que pouvez-vous répondre, vous autres qui êtes sujets à de si grandes foiblesses, quand vous voyez tant de jeunes filles passer au travers des épées pour aller au Ciel, pendant que vous êtes tous les jours surmontez par la colere, enflez pas l’orgueil, déchirez par l’ambition, & soüillez par l’impureté.

 

La force ne feroit pas tant de prodiges si elle ne surpassoit la puissance & capacité naturelle des hommes ; & si cette grace qui est communiquée à tous les Fidéles, n’étoit soûtenuë par une force d’en-haut, l’on ne verroit pas les miracles de sainteté que l’on admire tous les jours dans l’Eglise. Ce n’est donc pas assez d’avoir consideré la force comme vertu chrêtienne, si nous la regardons encore comme un don du saint Esprit, qui renouvelle & perfectionne l’ame, & qui lui donne un cœur fort & hardy, pour mépriser les choses du monde & tous les plaisirs des sens & l’encourage à supporter avec joye & allegresses, les peines & les travaux qui arrivent. Bien que tous les hommes qui portent en eux-mêmes le caractere de Chrêtiens ayant receu de Dieu une force & une puissance particuliere pour resister au peché, & pour endurer les souffrances & les persécutions ; & que sans ce secours favorable, qui surpasse les forces naturelles, & celles que nous appellons morales ; ils succomberoient aisément aux desordres & aux peines de la vie presentes ils ont encore besoin d’une force speciale & singuliere pour resister aux grandes attaques, & se rendre victorieux des occasions affligeantes & dangereuses, où leur salut est le plus en danger. C’est ce qui fait dire à saint Gregoire, que les Apôtres n’auroient jamais eu l’hardiesse de s’opposer aux puissances de la terre, si la force de l’esprit Divin ne les avoit affermis & fortifiez, encore qu’ils eussent receu le caractere & la marque des Diciples de JESUS-CHRIST ; & tout le monde sçait bien [24] quelle a été leur foiblesse avant la venuë du saint Esprit.

 

Ce don pretieux de la force est au Chrêtien, ce que la sagesse est au sçavant ; car comme celui-ci reçoit une science consommée par cette vertu intellectuelle, celui-là est rendu parfaitement fort & généreux par ce Don gratuit & suréminent. Tout ceux qui sont enrôlez dans la milice du Ciel par le Baptême, ont receus les armes pour combattre au service de Dieu, & ils sont rendus forts par l’excellence de ce Don qu’ils reçoivent dans le Sacrement de la Confirmation. L’esprit du Seigneur se communique quand il veut, à ceux qu’il a choisis pour être ses prédestinez & les heritiez de sa gloire. C’est par cette force sublime que les Martirs, les Confesseurs, les Vierges & les Pénitens ont merité la Couronne éternelle : d’autant qu’ils n’auroient jamais surpassez en vertu le commun des Chrêtiens, s’ils n’avoient pas été secourus d’une grace particuliere, à laquelle ayant fidellement correspondus ils sont parvenus à la plus haute sainteté. C’est dans ce rang de personnes éleües & choisies, que plusieurs du Sexe ont trouvé une place avantageuse ; Dieu n’ayant point d’exception des femmes, non plus que des hommes, & nous en trouvons un trés-grand nombre qui ont été favorisées du Don de force d’une maniere toute excellente & Divine.

 

La force suréminente est tellement une faveur extraordinaire & un Don de la souveraine liberalité du Seigneur, que tous les travaux des hommes ne la peuvent acquerir si Dieu ne leur communique. C’est ce que nous apprend ce généreux Judas Machabée, qui disoit à ses soldats, lors qu’ils lui representoient que leur nombre êtoit trop petit pour resister à l’armée du Roy de Syrie ; la victoire n’est pas en la multitude, mais en la force du Ciel & Dieu nous peut également délivrer avec un petit, ou avec un grand nombre. Moïse qui connoissoit parfaitement cette importante vérité, avoit souvent en bouche cette priere, lors qu’il s’agissoit de la conduite de son peuple, Seigneur, qui est comme vous entre les forts, qui est comme vous magnifique en sainteté, terrible & digne de loüange. Et lors qu’il s’adressa à Josué pour le fortifier dans le dessein de conduire les Israëlites en la terre de Chanaan, il l’exhorta en ces termes, soyez fort & robuste pour introduire ces peuples dans la terre que Dieu a permise à nos [25] Peres : n’ayez point de crainte ni de frayeur, mais prenez courage, n’apprehendez pas vos ennemis & vous en serez victorieux ; car le Seigneur des armées est vôtre Conducteur, qui ne vous abandonnera jamais.

 

Nous voyons en plusieurs endroits des saintes Lettres que Dieu s’est servi de choses tres-foibles en apparence, pour exécuter de grands desseins. Cette merveilleuse conduite s’est montrée tout à fait admirable en la personne Gedeon, lequel ayant assemblé une grande armée pour combattre les ennemis des Israëlites ; le Seigneur lui dit ces admirables paroles, vous avez avec vous un grand peuple, Madian ne sera point livré entre les mains de tant de gens ; de peur qu’Israël ne se glorifie contre moy & ne dise, j’ay été délivré par mes propres forces, que celui qui est timide s’en retourne. En même-tems vingt-deux mille hommes s’étant retirez il en resta dix mille, mais comme ce nombre étoit encor trop considérable, & que Dieu n’en avoit pas besoin pour faire un coup de sa puissance : il commanda derechef à Gedeon de faire l’épreuve de ceux qui seroient forts ou foibles, afin de renvoyer les uns & de retenir les autres, les premiers s’étant trouvez seulement au nombre de trois cens furent reservez pour prendre la Ville de Jericho, & pour mettre en déroute l’armée ennemie ; ce qui nous fait bien voir qu’il n’y a rien de foible entre les mains de Dieu. Aussi pour délivrer une autre fois son peuple des dommages irréparables que lui causoit ce superbe Geant Goliath, il ne voulut point d’autre guerrier que le jeune David, ni d’autres armes qu’une pierre qui fut jettée par la main d’un enfant. Il ne s’en faut pas étonner, puisque c’est un Oracle proferé par saint Paul, que le Seigneur se sert des choses foibles de ce monde pour confondre les fortes.

 

Si l’on fait de serieuses & sçavantes reflexions sur les causes & les proprietez de la force, & sur les Histoires tant anciennes que modernes, l’on connoîtra aisément que les hommes n’ont pas tant de sujet de se glorifier eux-mêmes, & de mépriser les femmes comme ils le prétendent ; puisqu’il s’est trouvé beaucoup de force dans le Sexe que l’on fait passer pour foible, & que l’on a remarqué de trés-grandes foiblesses dans celui qui prétend être le plus fort. Job le plus patient, aussi-bien que le plus affligé de [26] son tems, apres la perte de ses biens, de ses enfans & de sa santé, donna beaucoup aux sentimens de la nature ; dans l’excez de ses peines, il regrettoit sa vie & maudissoit sa naissance avec des paroles d’imprécations, que le jour auquel je suis né perisse, disoit-il, qu’il soit abîmé dans les tenebres & que Dieu ne le mette pas au nombre des jours, qu’il ne soit pas éclairé de la lumiere, mais que l’ombre de la mort rende cette journée obscure & qu’elle soit dans un éternel oubli.

 

Helie cét homme de feu & tout rempli de zele se voyant persécuté de Jesabel fut tellement troublé par l’apprehension de la mort, qu’il fit dans le Desert une journée de chemin, & s’étant assis sous un Arbre, accablé de douleur & de tristesse pour les menaces d’une femme : il faisoit à Dieu cette lamentable priere, Seigneur, c’est assez, retirez mon ame de mon corps, car je ne suis pas meilleur que mes Peres. Une legere incommodité que le Prophete Jonas endure, causé par un vent chaud & brûlant qui avoit fait secher le lierre, sous lequel il étoit à couvert, le met dans l’impatience & lui fait regretter sa vie avec ces paroles pleines de tristesse & de douleur, la mort m’est bien meilleure que la vie. Jeremie aprés avoir été choisi de Dieu comme une cité garnie, comme une cologne de fer, & comme un Mur d’airain, contre les Roys de Judas, les Princes des Prêtres & tout le peuple. Dans les persécutions qu’il enduroit ne laissoit pas d’en souhaitter la délivrance & de la demander à Dieu avec des paroles plaintives. Il se trouvoit reduit dans une telle extrêmité de foiblesse qu’il maudissoit le jour qui l’avoit veu naître, & regrettoit que les entrailles de sa mere n’eussent pas été son sepulchre & son sein ayant conçu, n’eut jamais enfanté : Pourquoy suis-je né, disoit ce Prophete affligé, pour voir tant de maux & de douleurs & pour consumer mes jours en confusion & en opprobre. Cela nous fait bien voir que la foiblesse humaine est trés-grande, puisque les moindres afflictions sont capables d’abattre les plus grands hommes, lors que Dieu les laisse à eux-mêmes.

 

Pour les Forts & les Puissans de la Terre, ils sont devant le Seigneur, comme la poussiere qu’il peut dissiper en un moment par le moindre souffle de sa bouche : toutes leurs forces apparentes étant en effet de trés grandes foiblesses. Le même Pro-[27]phete Jeremie nous fait bien connoître cette verité, quand il dit, que le cœur des plus vaillants de Moab, & des forts d’Idumiée, sera semblable à celui d’une femme qui est dans le travail de l’enfantement. Si nous rappellons tous les Roys & tous les Gouverneurs du peuple de Dieu, nous trouverons que pas un n’a été exempt de foiblesse : & nous lisons avec étonnement que les deux plus celebres & magnifiques, qui furent David & Salomon, en ont eu de trés-grandes & de trés-énormes.

 

Mais qui pourroit être sans étonnement & sans admiration, s’il considere Samsom le plus fort de tous les hommes qui ayent jamais été, tomber en de si extrêmes & prodigieuses foiblesses ; qu’il semble que sa conduite soit plûtôt le jeu d’un enfant, que la maniere d’agir d’un esprit raisonnable ; puis qu’aprés s’être laissé surprendre par une Philistine en lui declarant le secret de ses énigmes, il fut encore assez foible pour tomber dans les appas, ou pour mieux dire dans les tromperies d’une autre femme de cette même Nation, qui ne cherchoit que sa ruine. Et n’étant pas satisfait d’en faire l’idole de son cœur & de ses caresses ; il n’eut jamais le pouvoir de lui celer une chose, qui devoit causer sa perte, son aveuglement & sa mort tout ensemble, s’étant rendu lui-même la victime de ses plus cruels ennemis. Qui pourroit jamais l’excuser, aprés avoir fait l’expérience par trois diverses fois, de l’infidélité, de la perfide Dalila qui se mocquoit évidemment de lui. Seroit-il jamais tombé dans des pieges si grossiers & si ridicules sans une extrême foiblesse?

 

Si nous considérons ces esprits forts des temps passez, qui ne sont autres que les anciens Philosophes & les Sages de la raison humaine, nous y trouverons des foiblesses trés-basses & trés-honteuses. Celui qui est appellé Divin par les Grecs, en a fait paroître de si grandes, comme le remarque un Auteur de ce tems, qu’aprés avoir dit, que la volupté est la source de tous les maux, il n’a pas laissé de s’y rendre avec tant de foiblesse, qu’il souhaittoit ardemment que son âme fût sur le bord de ses lêvres, pour baiser avec plus de delices le cher objet de ses affections. Aristote nous a laissé tant de beaux écrits & de si riches pensées contre les plaisirs des sens, en a été si honteusement vaincu qu’il fut assez foible pour adorer celle qu’il aimoit & lui presenter des sacrifices comme à une Divinité. Si l’on [28] pouvoit rappeller tous les Sages de l’antiquité, l’on n’en trouveroit pas un qui n’ait donné des marques de foiblesse. Dieu par un trés juste jugement ayant permis que ceux qui passoient pour les plus forts fissent connoître à tout le monde par leur conduite, que les hommes ne le sont qu’autant qu’il leur en fait la grace.

 

Ce procedé de Dieu se voit non seulement dans les êtres raisonnables, mais encore dans les brûtes, dont les plus fortes & généreuses sont sujettes à de trés-grandes foiblesses. C’est ainsi que le Lion, tout superbe & courageux qu’il est, craint la veüe & le chant des coqs, le bruit des charettes, & les cris d’un chien ; toutes ces petites choses lui donnent ordinairement de la frayeur. Le Taureau, quelque fort qu’il soit, prend la fuite & se met en fougue à la veüe de certaines couleurs. L’aspic s’effraye & s’enfuit quand il voit de l’ombre. Le Souverain Createur ayant voulu montrer que dans l’ordre de la nature, aussi-bien que dans celui de la raison, il n’y a rien de si fort qui n’ait son contrepoids, c’est à dire, sa foiblesse & son défaut : lui seul peut fortifier ce qui est foible, & abaisser ceux qui presument de leur force.

 

Les plus saints Personnages ont ressenti quelquefois beaucoup de foiblesse. Saint Pierre, qui estimoit sa force inaltérable, tomba si lâchement, que la seule parole d’une servante, lui fit desavoüer jusques à trois fois son Maître. Par une aussi grande crainte & timidité tous les autres Apôtres & Disciples abandonnerent JESUS-CHRIST à sa mort, pendant que la trés-sainte Vierge, la Magdelaine & les autres femmes qui l’avoient suivis durant sa vie, l’accompagnerent courageusement, sans que la crainte des Pontifes, des Princes & de tout le peuple fût capable de les empêcher de rendre leur respect au Sauveur du Monde, & de donner des larmes & des sentimens de compassion à ses terribles souffrances. Quand il fut enseveli & inhumé dans le sepulchre, elles allerent hardiment pour embaûmer son sacré Corps, sans aucune apprehension de la fureur des soldats, ou de la rage des Juifs, ni des tenebres de la nuit ; & dans ce même-tems tous les Disciples s’étoient retirez dans leurs maisons, les portes fermées, & dans une si grande consternation d’esprit, que leur raison n’avoit pas son libre usage, étant à demi-morts de foiblesse & de crainte. Que peuvent dire les [29] hommes à toutes ces grandes veritez, & par quels motifs osent-ils dénier la force aux femmes & leur attribuër la foiblesse.

 

***

[29]

CHAPITRE IV.

 

De la Legereté.

 

L’On ne sçauroit jamais entrer deux fois dans une même Riviere, ni trouver substance mortelle deux fois dans un même état, dit sçavamment Plutarque, à cause que par legereté, elles se dissipent & se rassemblent, elles viennent & s’en retournent. De maniere que ce qui commence à naître ne vient jamais jusqu’à la perfection d’être ; parce que naître n’acheve jamais, ni jamais ne s’arrête comme étant au bout. Les paroles de ce Philosophe nous font bien voir qu’il n’y a rien dans la nature qui ne soit dans une vicissitude continuelle. Ce qu’il explique encore mieux, quand il dit, que les choses legeres sont celles qui par nature & de leur mouvement & non par celui d’autruy, sortent & se meuvent de leur propre lieu : comme au contraire, ce qui est pesant tend toûjours à son centre de bassesse & d’immobilité. Seneque nous apprend les mêmes choses en des termes differens ; tout ce qui est sous le Ciel, dit ce Sage, suit la course du tems, rien ne demeure de ce que nous voyons : moy-même pendant que je dis que les choses changent, je suis toute changée, une course trés-legere emporte tous les hommes.

 

Saint Augustin nous exprime ces veritez d’une maniere admirable, quand il dit, je suis un vermisseau, dont la vie s’écoule comme l’ombre, passe comme une nuée, fleurit & se flétrit comme une rose. Ma vie est une vie fresle & inconstante, qui décroit en même-tems qu’elle s’avance, & qui s’approche de la mort d’autant plus qu’elle se joint au terme de la vie : à-present je me réjoüis & aussi tôt je suis triste ; à cette heure il semble que je sois content, & je suis toûjours miserable ; je ris & je pleure tout à la fois, & ainsi tous mes mouvemens sont sujets à une certaine legereté & inconstance, & [30] rien de moy ne demeure en même état pendant le seul espace d’une heure.

 

Le terme de legereté qui se peut étendre à toutes les choses surnaturelles, comme nous venons de voir, aussi-bien qu’aux humaines & morales, se doit ici borner à ce qui regarde les mœurs & la conduite des hommes. Pour bien définir la legereté, il faut dire que c’est une instabilité prompre & mouvante, qui nous agite tellement, qu’elle ne sçauroit nous laisser long-tems dans une même disposition. Car bien que les cœurs des hommes soit [sic] plus legers que l’air, plus inconstans que les ondes, & plus mouvans que le sable ; il s’en trouve neanmoins qui le sont plus les uns que les autres : & ces mouvemens qui le fable ; il s’en trouve neanmoins qui le sont plus que les autres : & ces mouvemens précipitez & volages qui les agitent de tous côtez, ne s’exercent pas d’une même façon dans toutes sortes de personnes. La legereté des pensées & desirs qui se passent dans l’interieur, est différente de celle qui paroit dans les actions, dans les gestes, les contenances & les paroles. La legereté de l’esprit humain est si grande, qu’il est presque impossible de le tenir long-tems arrêté à un même objet ; il s’égare à tout moment & se proméne dans une infinité de diverses pensées : & il faut qu’il soit d’une force extraordinaire pour s’occuper des jours entiers dans des considérations serieuses & abstraites. Pour les desirs leur trop grande multitude vient toûjours d’une promptitude & vivacité, qui manque de solidité & de jugement : mais comme toutes ces dispositions sont dans le secret de l’ame ; les hommes n’ont pas la connoissance de la legereté des pensées, des affections & des desirs les uns des autres : l’intérieur étant un abîme caché & d’une trés-difficile, pour ne pas dire impossible pénétration.

 

Il y a une autre sorte de legereté, qui paroit dans les actions & dans les paroles, à laquelle l’on peut donner deux causes principales, dont l’une prend sa source de l’intérieur & de l’instabilité où une ame se trouve ; & l’autre ne peut venir que d’une habitude contractée par une mauvaise coûtume de gestes peu retenus & par une facilité qui s’évapore en discours intuiles. De maniere qu’il ne faut pas toûjours attribuër aux dispositions de l’esprit toutes les actions legeres & précipitées, qui se passe au dehors, à moins qu’on ne veule s’exposer à faire des jugemens trés-injustes, par les conséquences que l’on [38] tire mal à propos de quelques foibles & legeres conjectures.

 

Si nous cherchons des sujets pour attribuër toutes ces sortes de legeretez, & que nous demandions le sentiment des hommes ; ils ne manqueront jamais de dire que tout cela ne se peut adresser qu’aux femmes : lesquelles ont un esprit qui voltige sur toutes sortes d’objets, à cause de leur facilité naturelle ; qui leur fait prendre du dégout des choses les plus solides, & leur dõne une trés-grande avidité pour leur faire toûjours rechercher les nouvelles, soit par la molesse de leur temperamment, soit par les passions qui les tourmentent, ou bien encore par quelque sorte de timidité, qui ne leur permettent pas d’entreprendre ce qu’elles desirent, à cause de l’impuissance où elles sont reduites, elles abondent en souhaits, en desirs & en multitude de pensées. Et n’étant pas satisfaits de leur attribuër cette legereté intérieure & spirituelle ; ils en recherchent toutes les dependances & toutes les suites pour la faire paroître avec plus d’éclat : c’est pourquoy ils veulent que les personnes du Sexe soient toûjours accompagnées de credulité, de superstition, de curiosité, de fragilité, de vanité, de précipitation & de peu d’expérience, qui sont des qualitez inséparables de la foiblesse, qui ne se fait jamais mieux connoître que par des sentimens variables & legers. Aussi les femmes se laissent emporter à tout ce qui se presente & choisissent souvent comme meilleur ce qu’elles condamnent aprés comme le pire.

 

Les ennemis du Sexe soûtiennent encore que cette infinie varieté de visage & de traits différens qui se voyent parmi les hommes, sont des effets de la legereté de l’imagination des Meres, qui change à tout moment ses objets, ses especes & ses images. De plus ils prétendent que les femmes sont dans la morale & la politique, ce qu’est la matiere à l’égard des être phisiques & naturels. Et comme celle-ci recherche continuellement de nouvelles formes ; de même les personnes du Sexe sont toûjours à la quête des affections & societez qu’elles n’ont pas encore expérimentées : & qui voudroit croire ces paranimphes des femmes, il ne faudroit non plus ajoûter soy à leurs protestations, qu’à des discours inventez & formez par le men-[32]songe & par la legereté même, à cause disent-ils qu’elles n’ont point de fermeté que pour être infidéles avec plus de précaution.

 

Il n’y a pas même jusques aux Poëtes des siecles les plus éloignez qui ne se soient mêlez de calomnier les personnes du Sexe. Virgile les accuse imprudemment d’une grande inconstance & legereté. Un autre encore plus mal avisé, a bien osé dire, qu’il n’y en avoit point d’honnêtes & de sages, que celles qui n’avoient pas été priées & recherchées de leur deshonneur. Et Seneque tout stoïque qu’il étoit, s’est avancé de dire qu’elles sont si fragiles, que la pudicité ne se trouvoit qu’au païs des personnes laides.

 

Si les hommes ont pris & prennent tous les jours la liberté de censurer & décrier les femmes, en leur attribuant la legereté d’esprit, de pensée & d’affectation & de legereté : qu’en leurs habits, coüeffures & autres manieres d’agir, elles sont semblables au Cameleon, qui change à tout moment de couleur, étant de sa nature craintif, timide & rempli de vent ; de même le changement continuel que l’on voit en elles pour s’habiller, se parer & suivre les modes, vient de se leger vent de vanité, où d’une crainte basse & timide de ne point égaler ou surpasser les autres de leur condition. C’est ce qui leur donne des ombrages, des jalousies & divers sentimens, qui les obligent à continuer leur tems & passer leur vie dans ces ménus emplois, que l’on peut dire être les marques d’une grande legereté ; puisque la coquetterie & les paroles affectées servent d’exercice aux ames qui sont sans force & sans solidité. Et si autrefois les Poëtes ont representé Prothée Dieu Marin se déguisant en telle forme & figure qu’il vouloit, pour surprendre plus aisément ceux qui s’adressoient à lui : les ennemis des femmes soûtiennent que la feinte de la fable est trés-veritable en elles, n’ayant point de figure plus ordinaire pour se rendre agreables & arriver à leur fin, que la legereté de leur conduite & de leur maniere d’agir.

 

RÉPONSE.

 

Quoy que la legereté & l’inconstance soient naturelles à tout le genre-humain ; Dieu qui donne la solidité à la Terre, l’étendue à l’Air, l’incorruptibilité aux Cieux, & la splendeur au Soleil, peut tellement affermir les cœurs & les esprits des hommes, qu’ils seront plus inébranlables que les rochers. La Providence a disposé le monde d’une maniere que pour être parfait & accompli en toutes ses parties, il ne laisse pas d’être dans un changement continuel ; le mouvement qui est une proprieté essentielle du corps naturel, n’étant autre chose que le passage d’un terme à un autre contraire. La génération d’un sujet ne se peut faire que par la corruption d’une autre, l’accroissement n’est jamais sans altération, & la diminution ne peut être sans quelque changement. En un mot, c’est un ordre établi dans la nature, que si une chose augmente une autre diminuë, & cette variété continuelle fait la beauté & la perfection de l’Univers.

 

C’est une chose asseurée, que les êtres les plus legers, sont les plus nobles dans leur substance & les plus élevez dans leur situation. C’est ce que nous remarquons dans les Planettes, dont la course est si legere & si active qu’elles roulent continuellement, & en l’espace d’un jour elles font plusieurs mille lieües. Entre les Elémens les plus legers, ont toûjours les places les plus éminentes ; c’est ce qui fait que le feu ne cesse jamais de tendre en haut, parce qu’il est extrêmément leger de sa nature ; & si par violence il est retenu en l’air, ou dans la terre, il devient air en peu de tems. L’air qui tient le premier degré d’éminence aprés le feu, est si subtil & si délié qu’il est dans une agitation continuelle. Et entre les eaux celle de la pluye passe pour être meilleure que celle des Rivieres & des Puits, à cause qu’elle est la plus legere & la plus nette de toutes ; étant ramassée par la chaleur du Soleil, qui n’attire que les choses subtiles, ce qui la rend legere & de plus facile digestion. Toutes les personnes, dont le temperamment participe de l’air & du feu, qui sont les plus legers de tous les élemens, ont l’esprit plus vif, plus subtil & plus pénétrant, que ceux qui tiennent de la pesanteur de la terre & de la froideur de l’eau. Nous voyons encore que les vents qui [34] sont des corps si deliez & si minces, qu’ils sont invisibles ; & que pour cette raison, l’Ecriture les appelle esprits, sont d’une course si legere & d’un mouvement si précipité, qu’ils ne s’arrêtent jamais : & c’est par ce moyen qu’il operent une infinité de merveilles dans la nature, qui reçoit sa perfection par les êtres les plus actifs & les plus legers.

 

Toutes ces choses ainsi avancées en faveur de cette qualité legere ; il faut considerer qu’elle ne possede pas les mêmes avantages dans la Morale que dans la Phisique : & qu’au sens que lui donnent les hommes dans l’application qu’ils en font aux femmes, ils leur font une cruelle injure. C’est pourquoy afin de renverser leurs calomnies, il faut répondre exactement à tout ce qu’ils disent. Premierement, pour ce qui est de la legereté de pensée, d’affection & de desir, l’on ne sçauroit s’imaginer une application plus injuste ; puisque c’est entreprendre de juger de ce qu’on l’on connoit pas : d’autant, qu’il n’appartient qu’à Dieu de pénétrer dans l’interieur de l’esprit & du cœur de ses creatures, les secrets des ames étant de son seul ressort.

 

En second lieu, si l’on peut tirer quelque conséquence des choses cachées, par celles qui paroissent au dehors, ainsi que l’on juge des causes par les effets ; l’on verra incontinent que l’avantage se trouve du côté des femmes : lesquelles ont incomparablement plus de stabilité en toutes sortes d’états & de conditions, que ceux qui les blâment ; ce qui marque évidemment que leur esprit ne prend pas le change, comme on le veut persuader. La raison & l’experience combattent pour elles, comme le dit pertinemment un Moderne, puisque l’on voit tous les jours les personnes du Sexe deceües & trompées par l’inconstance & la legereté des hommes ; & il se trouve fort peu d’hommes trompez par l’infidélité des femmes. Aussi le divin Philosophe a eu raison de dire, parlant de quelques-uns de ses Disciples, qu’il apprehendoit beaucoup, qu’étant des hommes produits par d’autres hommes, il ne donnassent bien-tôt à connoître la grande legereté de leur naturel : & recommandant à un de ses amis, un maître de Mathematique pour les bonnes qualitez qui étoient en lui, il dit, qu’il le loüe comme un animal qui change facilement.

 

En troisiéme lieu, si l’on rendoit justice aux femmes, l’on [35] donneroit un autre tour à la comparaison, que fait le grand Philosophe, de la matiere & de la forme ; quand il attribuë la premiere aux personnes du Sexe, comme étant la moindre partie qui se trouve dans les composez naturels ; & l’autre aux hommes, comme la plus noble & la plus considérable, qui leur donne l’être & les rend ce qu’elles sont en effet : l’on diroit tout au contraire, qu’ils sont comme cette matiere inquiete dans la recherche de quelques formes nouvelles, parce qu’ils se divertissent trés-facilement à des affections étrangeres, & méprisent leurs plus fortes alliances, si-tôt qu’un autre amour se presente à leur cœur : au lieu que les femmes aprés qu’elles ont donné leur affection, ne quittẽt jamais un objet de tendresse qu’elles ont une fois épousé. Et si malgré toutes les raisons que nous avons alleguées, l’on dit toûjours, que la comparaison d’Aristote est tellement de poid, que l’on n’oseroit manquer de la soûtenir : il est aisé de répondre, que s’il arrive que les personnes du beau Sexe changent pour faire de nouvelles amitiez, cela ne vient que du défaut de ces formes pretenduës, dont l’infidélité les contraint de porter leur cœur & leurs pensées à d’autres objets, & alors ce n’est pas legereté de changer de sentiment & de manquer à sa parole. Pourquoy êtes-vous surpris, dit Seneque, si je change de conseil, quand les conditions de ma promesse sont changées ; puisque c’est une aussi grande faute de s’attacher trop constamment à des sujets qui n’en sont pas dignes, que de changer de dessein, lors que le choix est bon & raisonnable.

 

Si l’on peut rappeller les siecles passez, & examiner les Histoires anciennes & nouvelles, l’on aura bien de la peine de trouver des hommes, tout-à-fait éxempts de legereté de quelque maniere qu’on les prenne : mais sur tout au sujet de l’amour Sexe ; si-tôt que leurs premieres ardeurs sont passées & leurs passions satisfaites, ils ne seroient point fachez de les perdre, pour contracter de nouvelles amitiez. Aussi jamais ne s’est-il trouvé des hommes qui soient morts de regret pour la perte de leurs femmes ; & les Historiens nous marquent une infinité de femmes qui ont fini leur vie par la tristesse & par la douleur que leur causoit l’absence de leurs maris : d’autres qui les ont accompagnez dans les éxils, les prisons & les autres dangers, qu’elles ont supporté avec une fermeté invincible [36] pour les soulager par leurs services & rendre les maux qu’ils souffroient plus supportables.

 

Y a-il jamais eu des hommes au monde, que l’on puisse comparer aux Panthées, aux Arthemises, aux Porcies, aux Cornelis, & à tant d’autres femmes fidéles & généreuses, qu’il faudroit un Volume pour en rapporter seulement les Noms : puisqu’il s’en est trouvé un nombre infini de si constantes qu’elles ont abandonnez tous leurs biens pour leurs enfans & leurs maris. C’est ce que firent autrefois celles de la Germanie, lors que l’Empereur Conrad s’étant rendu maître de quelques-unes de leurs Villes, il leur permit d’en sortir chargées de ce qu’elles avoient de plus pretieux. Ces illustres Amazones ne voulurent point sauver leurs richesses & commoditez temporelles, mais seulement ces personnes qui leur étoient si cheres, que tout le reste leur paroissoit peu de chose au prix de ce qu’elles aimoient. Cette constance étonna tellement ce Prince victorieux, qu’à leur considération il donna la liberté & la vie à leurs maris & à leurs enfans.

 

Qui ne sera surpris de la constance de cette fameuse Romaine, dont le nom veut dire Heroïque ; laquelle aprés avoir demeuré plusieurs années dans des lieux soûterrains avec Sabinus son mary, qui s’étoit caché pour éviter la persécution de l’Empereur : lors qu’elle vit qu’il étoit condamné à mort, & qu’il lui étoit impossible de le délivrer, elle voulut mourir avec lui, disant hardiment à ce Prince, qui étoit l’auteur de ses souffrances, qu’elle avoit vécu plus joyeuse & plus contente avec son mary sous la terre & dans les tenebres, que lui n’avoit fait avec toute la pompe & la magnificence de son Empire.

 

Pour la legereté qui se fait voir dans les actions, dans les habits & dans les gestes, que l’on attribuë aux personnes du Sexe, elle n’a point d’autre fondement, que l’éducation qu’on leur donne & la delicatesse où elles sont élevées ; où pour mieux parler, elle n’a point d’autre source que l’injustice qu’on leur fait de les priver des sciences, des emplois, & de toutes les choses graves & serieuses qui pourroient arrêter leurs esprits, lesquels étant vuides des grandes choses, sont contraints de s’occuper à de petits amusemens. La solidité & la bonne conduite que l’on voit dans la plus grande partie des femmes font bien connoître [37] que c’est plûtôt pour se conformer aux coûtumes du tems qu’elles suivent les modes & les conversations ordinaires, que par une facilité qui se plaît au changement & à la coquetterie.

 

C’est trés-mal à propos qu’elles sont comparées au Caméléon, qui prend toutes sortes de couleurs ; & encore plus injustement qu’on leur donne le nom de Prothée ; puisqu’elles se tiennent avec tant d’exactitude dans l’état où les hommes les ont reduites, qu’elles ne font aucun effort pour le changement de leur mauvaise fortune. Il se peut faire neanmoins qu’on fait leur éloge, lors qu’on prétend les abaisser ; parce que Prothée s’explique dans le sentiment des Philosophes moraux, de ces esprits subtiles & bien-disans, qui ne manquent jamais de bonne raisons pour soûtenir & deffendre des partis différens & opposez, selon que la diversité des occasions le demande. Car bien que les personnes du Sexe n’ayent point d’autre science que celle que leur donne la force de leur raison & la vivacité de leur esprit ; elles ne manquent jamais de promptes & pertinentes repliques, dans les choses contraires & opposées qui se passent tous les jours dans le monde.

 

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[37]

CHAPITRE V.

 

De la constance & fermeté.

 

LA constance, la patience, & la perséverance ont tant de rapport avec la force, qu’elles peuvent être appellées ses filles legitimes, ses compagnes inséparables, & des suites qui lui sont toûjours attachées. La fermeté & la constance que l’on peut prendre pour une même chose, consiste à soûtenir ses desseins & ses entreprises, malgré les difficultez & les obstacles qui se presentent pour les ruiner ou les retarder. C’est encore elle qui fait que l’on endure courageusement les afflictions, & que jamais l’on ne se rebutte dans les choses ennuyeuses & importunes. C’est une qualité si heroïque qu’elle ne peut venir que du Ciel ; & si les Sceptres & les Couronnes sont données par la naissance, les richesses & les honneurs par la fortune ; la [38] constance vient de Dieu seul, qui peut affermir l’instabilité du cœur humain ; & sans ce bien-fait de la liberalité Divine l’on ne sçauroit jamais rien faire de grand dans le monde ni avancer dans le chemin de la vertu. Selon l’Angelique saint Thomas, trois choses sont necessaires à cette grande qualité, que nous appellons vertu, la connoissance, le vouloir & la fermeté invincible dans l’action : ce qui appartient à trois facultez différentes, qui sont l’entendement, la volonté & la puissance executrice. De maniere que quelque éclairé que soit l’esprit, & quelque bien intentionnée que soit la volonté ; si cette faculté qui doit travailler aux actions humaines ne demeure ferme & constante pour soûtenir ou repousser les traverses, qui s’opposent à l’éxécution du bien, l’on ne sçauroit jamais se perfectionner dans la voye de Dieu.

 

Les hommes en toutes leurs entreprises regardent toûjours, ou leur salut, ou leur utilité temporelle, & ils ne peuvent aucunement reüssir en tous leurs desseins, s’ils ne sont armez de constance ; d’autant que pour l’acquisition des biens spirituels il faut une fermeté qui soit à l’épreuve de mille peines. C’est ce qui fait dire à un grand Contemplatif, que si l’on ne demeure constant dans l’abnégation de soy-même & de toutes les choses que l’on desire le plus, l’on n’aura jamais part dans les faveurs de l’esprit : & que par cette raison il se faut bien donner garde de marcher dans la voye de douceur & de delicatesse, qui n’est pas digne des ames fortes & constantes.

 

Si nous croyons Seneque, la constance apporte toutes sortes d’utilitez, c’est un rempart contre la foiblesse & la fragilité humaine, & celui qui en sera bien armé demeurera toûjours assuré & inébranlable durant le combat de cette vie mortelle, à cause qu’il se deffendra par ses propres forces & ses propres armes. L’application de ces paroles appartient véritablement aux personnes du beau Sexe, lesquelles tirent de leur fond tout ce qui les peut affermir & les rendre stables, étant privées de tous les grands secours qui sont en la puissance des hommes. C’est pourquoy, comme elles n’ont pas tous les avantages que ceux du premier Sexe possedent ; elles font paroître plus de fermeté dans la pratique du bien. Et comme c’est le propre des ames constantes & bien affermies de pouvoir demeurer en [39] elles-mêmes, pour ne regarder que le Ciel & n’esperer qu’en Dieu seul : les paroles de la bouche d’or de la Grece leur peuvent être appliquées, quand elle dit, que pour vivre en assurance & ne point être abattu par les maux de cette vie, il faut s’élever au dessus de tous les évenemens fâcheux qui s’y rencontrent, ceux qui sont environnez de la vertu, comme d’une garde trés-fidéle étant toûjours fermes & tranquilles dans les accidens & les revoltes du monde.

 

Ce n’est pas assez aux personnes du Sexe de se rendre utiles à elles-mêmes par leur constance & fermeté, elles ont encore profité aux autres ; & si nous rappellons les tems les plus éloignez, nous trouverons que dans l’ancien Testament, les Prophetes ont été assistés & soûtenus par la constance & générosité des femmes. Ellie dans l’extrême disette de vivre n’eut point d’autre refuge que la maison de la veuve Sarepta, laquelle sans être empéchée par la crainte de la famine & de la mort même donna courageusement à ce saint Personnage le peu d’aliment qui lui restoit pour le soûtien de sa vie. Elisée trouva un pareil appuis auprés de la Sunamite, qui le receut & le traita trés-humainement. L’une & l’autre de ces généreuses femmes n’apprehenderent aucunement la puissance d’Achab & de Jesabel, qui persécutoient cruellement les Prophetes du vray Dieu.

 

JESUS-CHRIST qui durant sa vie a été mal-traité & outragé par les Princes, par les Prêtres, par les Scribes & les Pharisiens n’avoit point de plus ordinaire, ni de plus assurée retraite en toutes ses persécutions, que le Château de ces deux bien-aimées sœurs Marthe & Magdeleine, qui méprisoient constamment la haine & les calomnies des Juifs, pour rendre service à leur Maître.

Les Apôtres & les Disciples aprés la mort du Sauveur n’avoient point d’asile que la maison dela [sic] mere de S.Jacque, où ils se retiroient pour se mettre à couvert des mauvais traitemens de leurs ennemis : & aprés avoir receu le saint Esprit, s’étant dispersez par tout le monde, ils receurent en divers lieux beaucoup de bien-faits par le moyen des femmes, lesquelles sans craindre les menaces des Payens & les perils de la mort, leur donnoient hardiment toutes les assistances necessaires pour les [40] soulager dans leurs travaux. Et durant la persécution des Tyrans qui vouloient abolir le nom Chrêtien dans sa naissance & dans son berceau, l’on ne sçauroit nombrer combien de femmes & de filles retiroient les Martyrs dans leurs maisons & leur founissoient tout ce qui leur falloit pour leurs necessitez sans aucune crainte d’être prises & maltraitées par les bourreaux. Il arrivoit souvent qu’elles se presentoient elles-mêmes aux supplices & à la mort, prevenant par une constance invincible la fureur de ces cruels ennemis du nom de JESUS-CHRIST.

 

Comme l’employ de la vie humaine est partagé en divers exercices ; la constance se doit pratiquer en plusieurs manieres : elle n’est pas seulement necessaire pour marcher dans le chemin du Ciel, & pour arriver à la gloire éternelle ; mais encore pour reüssir dans les affaires du monde, où il faut surmonter les empêchemens qui viennent de la resistance & de la contrariété des hommes, & des choses mêmes qui bien souvent sont difficiles & perilleuses. Si nous éxaminons le procedé des femmes sur cét article, nous le trouverons égalemẽt généreux & digne de loüange. Le seul example de Lybusse fille de Cracus second Roy de Boheme peut favoriser le parti du beau Sexe. Cette incomparable Princesse gouverna long-tems en qualité de Reyne ; elle étoit seule maîtresse de ses Etats, & rendoit la justice à ses sujets avec tant d’équité qu’elle fut exposée à l’envie des hommes ; lesquels ne pouvant supporter tant de perfection dans une fille, dont la domination leur étoit extrêmément à charge ; elle fut contrainte de se marier & de partager sa puissance pour contenter l’injuste caprice des grands de son Royaume. Mais comme cette condition n’étoit pas conforme à son humeur, elle mourut peu d’années aprés son mariage. La fermeté & la constance des personnes du Sexe ne [fut] pas éteinte avec elle ; les sentimens de grandeur & de courage qu’elle avoit inspiré à toutes les Dames de sa Cour, éclaterent d’une façon merveilleuse aprés sa mort. Valasque l’une de ses Favorites, ayant assemblée en toutes les femmes & les filles qu’elle put, leur parla en cette maniere, nous avons perdu nôtre Reyne & souveraine maîtresse qui n’a point voulu souffrir que nous fussions dans la dépendance des hommes ; si vous me voulez suivre & prendre les armes, je vous promêts que nous aurons la puissance & l’autorité entiere : [41] chacune ayant prêté serment de fidélité contre ceux du premier Sexe ; elles firent vaillamment la guerre, tuërent les premiers qui se presenterent & se mirent en état de vivre comme les anciennes Amazonnes, qui fleurissoient du tems d’Alexandre le Grand. Primislaus Roy de Boheme ne les put surmonter que par fourberie & par surprise, & jamais par force & en bataille rangée ; cette Histoire est arrivée environ le douziéme siécle. Aprés des exemples si extraordinaires, il faudroit être dépourveu de bon sens pour soûtenir que le Sexe manque de constance & de fermeté pour l’exécution des grandes choses.

 

Quoyque de supporter les afflictions, les douleurs & les injures, soit proprement l’ouvrage de la force, la fermeté & la constance ne laissent pas d’y prendre part : d’autant que si celle-là endure, celle-cy est absolument necessaire pour bien & longtems endurer. C’est ce qui faisoit dire à un Sage de la Grece, que l’on a beaucoup profité, lorsque l’on est parvenu à ce poinct d’entendre avec autant d’égalité d’esprit ceux qui nous font des outrages que ceux qui nous donnent des loüanges. Seneque, dit fort bien à ce propos, que celui qui est armé de constance contre toutes les infortunes, encore que la pauvreté l’ignominie & la douleur lui causent de rudes peines ne reculera pourtant jamais ; au contraire il marchera sans frayeur contre tous ses maux & au milieu de toutes ses traverses. Le seul sage qui est toûjours constant, est aussi le seul qui n’est point sujet à la crainte, à la peur, aux vaines joyes, aux legeres tristesses & aux autres dispositions inconstantes & variables : parce qu’en tout ce qui s’oppose à lui il éleve son esprit au dessus des choses visibles, & s’attache uniquement à celles qui ne paroissent point. Tout l’effort d’un grand courage, c’est de supporter les affrons, les injures, les ingratitudes & les mauvais traitemens, sans alteration & sans inquietude ; & de se voir dans la privation des honneurs & des richesses, dans l’abandon général de toutes les creatures & dans l’épreuve de toutes sortes de disgraces, sans s’étonner, sans s’allarmer & sans changer de resolution.

 

Quelques oppositions que l’on puisse jamais avoir à l’élevation des femmes, l’on ne sçauroit leur refuser cette constance qui ne s’altere point & qui n’est jamais ébranlée dans les maux : puisque [42] le nombre est infini de celles qui ont vécu & qui sont mortes dans les souffrances & dans les afflictions ; ayant éprouvé sans desespoir & sans emportement la perte des biens, des Dignitez, des parens & des amis. Ces esprits & ces cœurs incomparables ont été exposez comme des rochers à toutes sortes de vagues & d’écueils, sans être jamais surmontez par les orages & les tempêtes. Si Seneque a dit trés-sagement, que c’est un Duel qui merite d’étre regardé des Dieux, qu’un homme vertueux & constant qui combat contre la mauvaise fortune, & la défie sans crainte ; & qu’il n’y a rien de plus beau dans le monde ni qui merite davantage d’être admiré de ces Divinitez qui habitent le Ciel ; l’on peut dire avec beaucoup de justice, que la constance & la fermeté d’un trés-grand nombre de personnes du beau Sexe, qui combattent généreusement contre les disgraces & les miseres, sont des spectacles qui attirent les regards de Dieu, & qui devroient être l’admiration des hommes.

 

Cette constance & fermeté a été souvent mal-traitée par ceux du premier Sexe, & l’on a vû de trés-grands Personnages s’éloigner beaucoup de ses maximes. Saül Roy de la Judée eut l’esprit troublé & extrêment agité, à cause des loüanges que les femmes & les filles de Jerusalem donnerent à David, lors qu’il entra dans cette premiere Ville du Royaume avec la tête du Geant Goliath qu’il portoit en sa main : elles chantoient hardiment que Saül avoit tué mille Philistins, pendant que David en avoir surmonté dix mille. Ces paroles mirent ce Prince dans un tel desespoir qu’il en étoit comme furieux, en sorte qu’il falloit le lier & le tenir par force ; & sa fureur ne se pouvoit appaiser que par l’harmonie de la Harpe du debonnaire David.

 

Ciceron que l’on fait passer pour un miroir de la constance Romaine étant en éxil n’écrivoit jamais à sa femme Terentia & à sa fille Tullie, sans s’abandonner à mille regrets & à une trés-grande abondance de larmes : comme il le témoigne lui-même dans les Lettres qu’il leur addressoit. Celui qui parloit si éloquemment de la constance sentoit son cœur agité de mille foiblesses, & dans une disposition pleine d’inquiétudes. Marius ce fameux Romain qui avoit tant d’hardiesse dans les [43] combats de la Guerre ; si-tôt qu’il recevoit du blâme, ou quelques legers mepris, ou des loüanges & des applaudissemens populaires, étoit si transporté de joye ou de colere qu’il ne se pouvoit aucunement modérer. Cét homme qui avoit tant de courage pour assujettir & surmonter les autres, n’avoit pas assez de fermeté & de constance pour endurer le mondre déplaisir sans emportement ; & ne pouvoit écouter les éloges qu’on lui donnoit sans dilater son cœur par une joye excessivement puerile.

 

La vie humaine est remplie d’un si grand nombre de disgraces & de miseres, qu’il est impossible de faire le recit de toutes les afflictions qui tourmentent les hommes : d’autant qu’ils ne sont pas seulement affligez par les traverses & les persécutions qui paroissent au dehors, mais ils portent en eux-mêmes mille sujets d’ennuis & de chagrins. C’est ce qui fait dire au Prince des Philosophes, qu’étant de nôtre nature composez d’esprit & de matiere corruptible, il n’y a rien au monde qui nous puisse toûjours contenter ; parce que l’action qui plaît naturellement à une partie de nous-mêmes ne sçauroit être agreable à l’autre : & l’on ne peut dire par quelle sorte de nature dépravée ; le changement parmi les hommes est la plus charmante de toutes les choses. Un bel esprit de ce tems prévenu des memes sentimens qu’Aristote, dit fort à propos, que l’homme est si malheureux qu’il s’ennuyeroit sans aucune cause étrangere d’ennuy, par le propre état de sa condition naturelle : & qu’avec cela il est si changeant, que bien qu’il ait dans soy-même mille sujets d’ennuis, la moindre des choses est capable de le divertir.

 

Quoyque toutes les dispositions ennuyeuses & chagrinantes soient communes à tout le genre-humain ; neanmoins elles sont plus pénibles & plus insupportables aux personnes du Sexe, à cause que les états & les conditions dans lesquelles elles se trouvent engagées pendant toute leur vie sont sujettes à des pratiques qui repugnent aux sentimens de la nature. De maniere qu’il faut une fermeté & constance extraordinaire pour les soûtenir ; la vigueur de leur esprit n’étant pas aidée de la science & des beaux emplois, qui servent tout ensemble d’instruction & de divertissement aux hommes ; elles n’ont point d’autres remedes que cette générosité intérieure qui les [44] rend fermes au milieu des choses les plus affligeantes. Je ne rapporte point ici d’exemple particulier, pour prouver ce que je dis à l’avantage du Sexe ; la plus grande partie des femmes & des filles étant dans l’exercice de cette constance, qui endure les choses fâcheuses, qui souffre les importunes, & qui dissimule les incommodes.

 

 

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[44]

CHAPITRE VI.

 

Du changement.

 

LE changement est si naturel à toutes les choses d’ici-bas, qu’il les accompagne par tout, & si nous voulons croire Aristote & saint Augustin, nous trouverons que Dieu étant souverainement immuable, son immutabilité est la premiere cause de mouvement de toutes choses. La puissance du Trés-Haut, qui donne l’être à tout ce qui le possede, bien qu’elle soit toûjours la même sans jamais souffrir de changement, n’a pas laissé d’y soumettre ses Ouvrages. Tous les corps naturels en portent le caractere ; le Ciel se meut & ses parties changent de lieu, les élémens changent aussi, & quoy qu’un élément tout entier ne se puisse corrompre ni changer de place ; il est pourtant trés-vray que chaque partie est sujette à un continuel changement, parce qu’elles ne sont point immuables de leur nature.

 

Nos corps, au rapport d’Hippocrates, sont sujets à beaucoup de passions & de changemens, qui leur font perdre à tout moment quelque chose de leur substance, soit par les sueurs, soit par les alterations du froid & du chaud, soit par la corruption qui est une suite naturelle de tant de divers accidens. Les moindres déréglemens des saisons leur causent des maladies & des infirmitez ; de maniere que quand la disposition de l’air qui doit être dans le Printems, chaud & humide, change & devient froid & sec ; nous nous ressentons bien souvent ce changement de qualité par les diverses maladies qu’il nous cause.

 

Si le dérégement du tems fait du changement dans nos corps ; [45] plusieurs autres choses en font incomparablement plus dans nos esprits : les passions, les humeurs, les compagnies, les coûtumes, les occasions, les vices & les vertus nous transforment dans une infinité de manieres. Le degoût succede au plaisir par un ordre aussi naturel que celui qui fait suivre le jour à la nuit. Nous sommes lassez des plus belles choses sans y penser, & nôtre ame qui soûtient nôtre corps & lui donne le movement est sujette au changement & a plusieurs dispositions tout-à-fait contraires. Prodige étrange, s’écrie le miraculeux S. Augustin, que l’ame soit une substance que la joye épanoüit & que la tristesse resserre ; & que pendant qu’elle considére l’instabilité de toutes choses, elle se change elle-même : puisque, selon Aristote, elle souffre beaucoup d’altération, lors qu’elle pense, qu’elle veut, ou qu’elle aime.

 

Le changement pris dans le sens que je viens d’expliquer passera pour une même chose que la legereté, dans l’esprit de ceux qui ne sçavent pas connoître la différence de ces termes. L’on en peut remarquer deux essentielles, entre le changement & la legereté, la premiere en ce que celle-cy est toûjours blâmable, & celui-là est souvent utile & necessaire ; & en second lieu, la legereté est proprement une foiblesse naturelle & un effet du peché, & le changement au contraire vient par un principe de raison, ou solide ou du moins apparente qui se porte, tantôt au bien & tantôt au mal. C’est une verité constante qu’il y a des changemens bons & justes, comme celui qui porte le pecheur d’un état scandaleux à une vie sage & bien reglée : il s’en trouve un autre fort dangereux & préjudiciable, qui se fait en laissant le service que l’on doit à Dieu, & la fidéle societé qu’il faut avoir son prochain. Et enfin il y a une troisiéme espece de changement qui n’est pas si sainte que la premiere, ni si criminelle que la seconde ; êtant non seulement licite, mais encore souvent necessaire ; ce qui arrive lors que l’on ne peut par d’autres moyens se détacher des objets trop sensibles, éviter des rencontres fâcheuses & reüssir en de meilleurs desseins, qu’en changeant ceux ausquels l’on s’étoit engagé sans considération & à propos.

 

Il n’y a rien de plus ordinaire en la bouche des hommes, que de dire, que les personnes du Sexe sont changeantes, sans qu’ils [46] en puissent donner des raisons ni en montrer des exemples. C’est pourquoy sans aucun fondement de vérité, ils assurent en tout rencontre, que leur devotion est capricieuse & sujette à changer, que l’attachement qu’elles ont aux Eglises, aux exercices de pieté, aux Predications & aux Conférences, ne vient que de la diversité que l’on trouve en toutes ces pratiques ; & que la vie spirituelle ne seroit pas de longue durée dans l’usage qu’elles en font, si elle n’étoit mélangée de continuels changemens. Ils soûtiennent hardiment, que si les femmes demeurent fermes dans leurs états & professions, ce n’est que par l’impuissance où elles sont de s’en pouvoir separer ; & que s’il leur étoit permis d’en choisir d’autres, elles ne seroient pas long-tems dans une même societé. Quelques-uns en parlent si desavantageusement qu’ils ne craignent pas de dire, que si elles pouvoient changer de mary elles en compteroient, non seulement autant que les Romains faisoient des Lustres & d’Olimpiades, qui étoient des nombres de deux & de cinq années, mais encore autant qu’ils faisoient de Consuls qui changeoient tous les ans.

 

Comme le changement, selon les Philosophes porte avec soy quelques marques du non être ; les ennemis des femmes prétendent qu’elles sont presque dans la Morale comme des neants, à cause qu’étant dans un continuel changement, l’on ne sçauroit dire qu’elles soient dans une parfaite subsistance de disposition & de conduite. Ils passent bien plus avant quand ils soûtiennent que les personnes du Sexe, étant des effets du déréglement de la nature, qui tend toûjours à la production des hommes, comme étant les plus parfaits du genre-humain ; elles ne ressusciteront point dans leur propre Sexe, excepté la trés-sainte Vierge, à cause de l’excellence de sa divine Maternité ; mais que toutes les autres seront changées en hommes. Ils appuyent ces belles pensées sur l’autorité de quelques Peres de l’Eglise, qui étoient prévenus du sentiment d’Aristote. En un mot, ils leur attribuent tant de changement d’esprit, de mœurs & de conduite durant leur vie ; qu’ils prétendent encore qu’elles seront changées & metamorphosées au jour du Jugement. [47]

 

RÉPONSE.

 

Bien que le changement soit necessaire dans les choses corporelles, agreable dans les humaines, utile dans les Morales, & Saint lors que l’on quitte le sentier du vice pour suivre le chemin de la vertu : néanmoins il ne laisse pas d’être blâmable dans le sens que les spirituels le prennent, quand ils disent, que c’est une suite & un châtiment du peché, parce que l’homme n’ayant pas voulu s’arrêter au juste plaisir & contentement que Dieu lui presentoit dans cét êtat de grace & d’innocence ; ce même Dieu permit qu’il fut toûjours flottant & agité & qu’il pût se porter à toutes sortes d’objets. Les hommes ne sçauroient nier ces grandes véritez, ni soûtenir qu’ils soient moins changeants que les femmes ; puisque le peché qui est la source du changement dans le sens que nous le prenons ici vient de la chûte d’Adam, comme il a été prouvé dans le premier Chapitre de cette Addition.

 

Pour ce qui est de leur conduite dans le vie devote, & de leur fermeté dans les êtats & conditions où elles sont engagées ; pour peu l’on fasse de reflexion, l’on connoîtra que le bon droit est du côté des personnes du Sexe, que l’on voit tous les jours faire des merveilles dans la pieté ; & l’on ne sçauroit guéres les accuser de changement en cét article, si ce n’est de la belle maniere, c’est à dire, de la conversion du peché à la grace, de la vanité à la sainteté & du vice à la vertu. L’on ne peut justement attribuër leur devotion à ces foibles motifs de curiosité des choses nouvelles, ni à la diversité des Peres spirituels & Directeurs de conscience ; mais seulement aux attraits de Dieu, qui leur fait la grace de souffrir avec patience les médisances & les calomnies de ceux qui les persécutent. L’on peut encore moins douter de leur fermeté dans l’état où elles passent leur vie malgré les difficultez & les traverses qu’elles éprouvent continuellement. S’il arrive qu’elles soient contraintes de changer, c’est avec tant de raison, qu’elles voudroient de bon cœur en avoir moins : leur changement ne se fait point par legereté, ni leur constance n’est pas un effet obligation ni d’entêtement, ces deux extrêmitez étant éga-[48]lement blâmables : puisqu’au sentiment de Seneque, ne pouvoir jamais changer, & ne pouvoir rien endurer, sont les plus fiers ennemis de la paix du cœur, & de la tranquillité de la vie humaine. C’est pourquoy encore que la volonté soit toûjours la même dans la recherche du bien ; l’on ne doit pas toûjours faire les mêmes choses, dit agreablement ce Sage.

 

Quant à ce que l’on soûtient que la formation du Sexe n’est jamais de l’intention de la nature, c’est une pensée de Philosophe, & non pas une verité que l’on ne puisse mettre en doute, & encore moins un article de foy. La même chose se peut dire de l’idée & proposition de saint Jerôme, & de Scot, touchant la transmutation des femmes en la Resureection générale. La souveraine conduite du Createur de toutes choses impose silence à ces subtiles esprits ; parce qu’ayant formé de ses propres mains la premiere des femmes, il a bien fait connoître que la production des autres n’est point casuelle, mais d’une necessité absoluë. Et JESUS-CHRIST le Sauveur du Monde a terminé toutes les disputes qui se pourroient éléver touchant ce prétendu changement du Sexe ; quand il dit, qu’au dernier jour tous les prédestinez seront comme les Anges, & non pas avec ces distinctions d’hommes & de femmes. Ceux qui veulent perpetuer le changement des personnes du Sexe, jusqu’à l’éternité & qui se mêlent de pénétrer des secrets qu’il est impossible de connoître pour trouver des raisons afin de les abaisser, sont convaincus d’erreur par les paroles de la Sagesse incarnée.

 

Pendant que ceux qui sont mal-intentionnez pour les femmes persuadent autant qu’ils peuvent que leur changement d’esprit, de volonté & de conduite, qui n’a cours que durant leur vie, sera suivi de celui de leurs corps, lorsque toutes les choses visibles prendront fin ; ils ne considerent pas qu’ils donnent liberté à leur langue de dire beaucoup de choses des personnes du Sexe qu’ils ne sçauroient jamais prouver. L’experience continuelle fait bien voir, que leur esprit est trés ferme pour s’appliquer à ses objets, & leur volonté arrêtée dans son choix, lorsqu’elles n’ont pas été prévenuës de fausse opinion ou d’ignorance : de maniére qu’il faut avoüer que c’est avec une extrême injustice qu’on leur attribuë le changement. Pour les autoritez de ces grands-Hommes, dont ceux du commun se servent [49] pour raisonner au desavantage des femmes ; cela n’en diminuë aucunement le merite : & ils n’ont garde de rapporter tout ce que ces admirables genies ont écrit à la loüange du Sexe.

 

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[49]

CHAPITRE VII.

 

De la Persévérance.

 

LA Persévérance, selon les Theologiens est une continuation actuelle dans la grace santifiance jusques à la fin de la vie. C’est la chose la plus necessaire à nôtre salut, puisque sans elle il n’y a point d’espérance d’être sauvé. C’est une grace qui ne peut venir que de Dieu seul ; & nous sommes obligez de croire, que personne ne se doit promettre le Don de persévérance d’une certitude absoluë & non conditionelle ; suivant ce qui est écrit dans le sacré Texte, qu’il n’y a que celui qui persévére auquel l’on donne la couronne de gloire. Selon saint Thomas, la persévérance doit être regardée de trois manieres différentes ; la premiere comme une habitude spirituelle qui fait que l’homme vertueux demeure inébranlable dans toutes les afflictions & les traverses qui pourroient amollir un cœur foible & lâche ; la seconde fait que l’homme sage aprés avoir délibéré se propose de demeurer ferme dans ses bons desseins jusques à la fin de sa vie ; & la troisiéme est une pratique continuelle des œuvres ordonnées pour acquerir la gloire éternelle, jusques à la fin de la vie presente qui est le terme des voyageurs. La persévérance dans les deux premiers sens est de la même condition que toutes les autres vertus qui sont infuses par la grace : mais dans le dernier sens nous devons conclurre, dit ce saint Docteur qu’avec la grace habituelle qui nous est nécessaire pour avoir le Don de persévérance, il faut une grace spéciale & un Don de providence particuliere pour persévérer dans le bien jusqu’au dernier soûpir. L’on a connu par expérience que plusieurs qui sont arrivés à une haute perfection, n’ont pourtant pas obtenu le Don de persévérance.

 

Comme la persévérance est un effet de la prédestination, & [50] la marque la plus assurée du salut ; il ne faut pas s’étonner si les Sçavans lui donnent un si haut degré d’élévation, qu’ils soûtiennent qu’elle n’est pas moins neceessaire que la grace même. Et ce qui est le plus étonnant, c’est que l’on ne sçauroit mériter cette grace finale, & qu’il n’y a point de promesse particulière de Dieu touchant la persévérance. Les Theologiens, ces hommes admirables nous apprennent qu’il y a deux sortes de merites, celui de bienseance & celui de condignité ; par le premier l’on merite une chose sans toutefois avoir aucun droit de la demander, & par le second l’on a toûjours sa recompense. Nous ne pouvons jamais par ce mérite de condignité obtenir le Don de persévérance, non plus que la premiere grace, par laquelle nous sommes justifiez. Il est bien vray, que dans le sentiment des mêmes Docteurs l’on peut meriter l’accroissement & l’augmentation de la grace habituelle depuis qu’on la une fois receuë ; mais pour la grace finale, qui n’est autre que la persévérance, elle ne peut venir que d’une singuliere miséricorde de Dieu. Car bien que l’espérance porte les hommes à persévérer, soit une attente de la beatitude, qui est un effet de la grace & des merites précédens ; elle n’est pas toûjours suivie d’une persévérance qui la mette en possession de la felicité éternelle.

 

L’on peut encore considérer la persévérance à la façon des Philosophes Moraux qui en font une partie de la force ; ou pour mieux dire qui la regardent comme sa fin & sa consommation : d’autant que si la force souffre les choses pénibles & affligeantes, & entreprend celles qui sont rudes & difficiles ; & que la constance continuë à supporter les unes & à pratiquer les autres ; la persévérance les conduit à leur accomplissement [sic] Elle ne porte pas ce nom pour souffrir & agir un peu de tems, mais pour faire un long chemin & gagner un grand Païs, dont la conquête quelque pénible qu’elle puisse être ne sçauroit jamais faire changer la volonté. L’on ne doit pas estimer la trop grande fermeté dans une entreprise mauvaise ou indifferente, ny lui donner de persévérance ; il faut que son objet soit loüable & bon, parce que c’est ce qui donne la forme de la bonté aux actions humaines : de même que la forme substantielle fait l’espece & détermine l’être phisique & naturel. Saint [51] Bernard dit, que demeurer debout & arrêté devant Dieu, c’est persévérer en la force & vigueur de la resolution que l’on a une fois prise : & que Moïse étant ferme & constant en la presence du Seigneur, il détourna sa colere qui étoit irritée contre les Israëlites. La persévérance vient à bout de toutes choses ; & comme l’eau cave les plus durs rochers, de même elle se rend maîtresses de toutes les difficultez les plus insurmontables. C’est elle qui couronne nos actions, aprés avoir surmonté tout ce qui nous servoit d’obstacle & qui s’opposoit à l’accomplissement de nos justes desirs.

 

Les personnes du Sexe ont trop donné de marques de leur persévérance pour ne pas avoir place en ce Chapitre ; & Dieu qui distribuë ses graces comme il lui plaît, s’est montré tellement liberal envers elles, par le pretieux Don qu’il leur a fait de cete Divine vertu, que l’on a raison de dire que si les hommes paroissent privilegiez dans les Sciences, dans les Charges & dans les emplois considerables, elles le sont dans persévérance des bonnes œuvres & dans la vie devote & spirituelle. Le secours du Ciel leur est si favorable, qu’un Auteur de ce tems n’a pas apprehendé de dire, que non seulement les femmes peuvent disputer la vertu Heroïque aux hommes dans l’état de la Morale ; mais que plusieurs l’ont emporté sur eux dans celui de la Grace. Comme cette vertu que les Sçavans mettent au rang des Heroïques fait un état moyen entre Dieu & les hommes ordinaires, pour élever ceux qui la possedent dans un rang qui surpasse le commun : c’est avec beaucoup de justice que la persévérance des femmes dans l’exercice des plus sévéres & pénibles vertus, les devroit mettre dans une élévation aussi sublime, qu’elles sont dans une extrême abaissement.

 

Pour joindre des exemples particuliers à ces termes Généraux ; celui qui est rapporté par Theodoret Evêque de Cyr surpasse tellement les forces humaines ; qu’il a été necessaire d’en nommer l’Auteur, pour rendre la chose croyable & pour faire voir combien les femmes se sont fait distinguer par leur persévérance dans les travaux d’une vie pénitente : puisque ce Pere Grec assure qu’elles ont même surpassé les actions de plusieurs grands Personnages. Entre toutes ces Heroïnes, les saintes Marane & Cyre se sont renduës dignes d’admiration, parce [52] qu’étant d’une maison trés-illustre aprés avoir méprisé tous les avantages de leur naissance elles s’enfermerent dans un petit lieu éloigné de la Ville, elles firent murer la Porte & dans cette retraite qui n’avoit ni toit, ni chambre, ni cabanes, elles passerent leur vie à découvert exposées aux injures du tems & de toutes les saisons. Elles observoient un continuel silence, excepté aux Fêtes de la Pentecôte qu’elles parloient aux femmes qui leur rendoient visite. Elles étoient si chargées de chaînes qu’elles en étoient devenuës comme voutées & courbées contre terre ; ce qui ne doit pas étonner, puisque des hommes trés-robustes auroient bien de la peine à supporter un tel esclavage. Avec des austeritez si surprenantes elles jeunoient continuellement, & passarent quanrante-deux ans dans cette maniere de vie toute Angelique.

 

Si l’on est surpris & étonné de saint Simon Stilite, à cause qu’il demeura plusieurs années sur une Colomne, d’où il parcevoit la campagne & autres lieux circonvoisins, & où il parloit en tous tems à ceux qui le venoient trouver : dans quel étonnement ne faut il pas être de la persévérance de ces saintes Vierges, qui passerent un si long-tems enfermées sans rien voir que le petit espace de leur triste demeure, & sans jamais parler à personnes qu’une seule fois l’année. Sans doute que c’est un miracle de la grace Divine, qui en a fait plusieurs autres dans un trés grand nombre de personne du Sexe, que l’on a veües dans le monde, comme des prodiges de sainteté & de persévérance.

 

Les femmes n’ont pas été moins remarquables dans la persévérance Morale que dans la Chrêtienne, & si le secours du Ciel a rendu les unes fortes & constantes pour persévérer dans une vie sainte & laborieuse jusques à la mort ; l’esprit & le jugement que Dieu a donné aux autres les a fait triompher de la mauvaise fortune & de toutes les miseres de la vie humaine. L’exemple de Cornelie fille de Scipion renferme tout ce qu’une persévérance invincible peut avoir de grand : cette illustre Romaine ayant veu dans son veuvage mourir tous ses enfans qui étoient au nombre de douze, excepté une fille & deux fils qui furent enfin massacrez par les Romains ; elle supporta si constamment toutes ses adversitez, qu’elle ne changea jamais sa maniere de [53] vie ordinaire, qui étoit tellement reglée qu’elle étoit un modèle de vertu pour toutes les Dames de sa condition. Elle traitoit favorablement les étrangers, & faisoit le recit des actions memorables de son pere Scipion l’Afriquain & de la mort de ses enfans, sans larmes, sans soupirs & sans donner aucune marque de foiblesse. Et quoy qu’elle fût recherchée par plusieurs Roys & grands Princes, elle ne voulut point se marier & persévéra dans son êtat de viduité, jusqu’à la fin de sa vie, sans jamais desister de ses manieres d’agir honnêtes, graves, constantes & généreuses.

 

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[53]

CHAPITRE VIII.

 

Les Personnes du beau Sexe sont fortes, constantes

& persévérantes.

 

CEux qui sont assez ennemis des femmes, pour soûtenir qu’elles ne sont point capables de donner de grandes marques de force, de constance & de persévérance, reçoivent leur condamnation du saint Esprit, lors qu’aprés avoir employé le trentre-uniéme Chapitre des Proverbes à faire l’éloge de la femme vertueuse, il finit en lui attribuant, la force & la bonne grace, comme ses ornemens les plus ordinaires & desquels elle reçoit sa plus grand béeauté [sic]. Ce n’est pas en ce seul endroit que l’Ecriture fait mention de la force & constance du Sexe ; puisque dans l’Ecclesiastique, il est écrit, que la femme forte est la joye & le contentement de son mary, dont les années s’accompliront en paix. Et dans plusieurs autres passages, il est clairement prouvé qu’elles sont dans le pouvoir de mettre en usage ces qualitez Heroïques, qu’on ne leur peut dénier sans démentir la verité & sans leur faire injure.

 

Zorobabel Prince Hebreux, qui étoit à la Cour de Darius, n’ignoroit pas le merite des personnes du Sexe, lorsqu’il leur donna le prix de la force sur toutes les choses du monde. Ce sont les femmes, disoit-il, qui engendrent les Roys & tous les Peuples, qui dominent en la Mer & sur la Terre ; ce sont elle qui nourrissent [54] ceux qui édifient les maisons, qui combattent dans les armées, qui sement les grains, & qui plantent les vignes pour la nourriture de tout ce qui est sous le Ciel ; ce sont elles encore qui font des habillemens & toutes les choses necessaires pour l’utilité & le service des hommes, dont elles sont l’honneur & la gloire. S’ils ont amassez de l’or, de l’argent & autres choses pretieuses, ils sacrifient tout pour l’amour des femmes, qu’ils aiment mieux que leurs Peres & leurs Meres, & méme plusieurs devenus insensez & les autres esclaves, à cause de l’extrême paßion qu’ils ont eu pour elles. Le Roy est fort par sa puissance souveraine ; le vin est si fort qu’il renverse la tête des hommes les plus robustes : mais les femmes sont incomparablement plus fortes. Ce discours fait avec autant d’esprit que de justice fut tellement estimé de Darius & de tous les Princes de la Cour, que non seulement l’on donna de grandes recompenses à celui qui l’avoit prononcé ; mais encore le Roy permit, qu’à sa considération le Temple de Jerusalem seroit rebâti, & aprés qu’un trés-grand nombre de Juifs seroient remis en liberté. Tous les Sages de Perse donnerent à connoître en cette occasion combien ils protegeoient la verité qui étoit si favorable au parti des femmes.

 

Le Sexe a produit un si grand nombre d’Heroïnes, qu’il m’est trés-facile d’établir ma proposition, puisque j’ay tant d’exemples qui pourroient me servir de preuves qu’il est impossible de les tous rapporter. Je n’ay fait le choix que de quelques uns des plus celebres, dans lesquels il n’y en a pas un seul qui ne porte en gros caracteres toutes les marques de la force, de la constance & de la persévérance. Trois illustres femmes, l’une Juive & les deux autres Romaines, sont plus que suffisantes pour persuader ce que j’écris à la loüange du Sexe. Elles furent toutes trois, non seulement Martyres, mais encore chacune fut Mere de sept enfans, qui tous endurerent la mort pour la deffense de la Loy, & pour confession du Nom de JESUS-CHRIST.

 

La premiere qui étoit de l’ancien Testament fut presentée au Roy Antiochus avec tous ses enfans, & comme on les pressoit de manger de la chair deffenduë par la Loy, ils ne voulurent jamais faire ; & ce Tyran impie les ayant lui-même pressé d’obeïr à ses injustes volontez, il n’en receut que du mépris, dont se sentant irrité au dernier poinct, il les fit tous mourir [55] par de cruels & différens supplices, en la presence de leur sainte Mere, laquelle voyant perir tous ses enfans en un même jour, supporta leur perte avec tant de constance, que bien loin de témoigner aucun regret ni aucune foiblesse, elle les exhortoit courageusement, dit l’Ecriture, parce qu’elle étoit remplie de sagesse, & méloit un courage mâle avec la tendresse d’une femme : elle leur disoit d’une face joyeuse, ces admirables paroles. Ie ne sçay, mes enfans, comme vous avez êté formez dans mon sein, car ce n’est point moy qui vous ay donné l’ame, l’esprit & la vie, ni qui ay joint tous vos membres pour en faire un corps ; mais le Createur du Monde qui a formé l’homme dans sa naissance & qui a donné l’origine à toutes choses, vous rendra encore l’esprit & la vie par sa miséricorde en recompense de ce que vous méprisez tout, pour être fidéles observateurs de la Loy. Comme Antiochus lui faisoit de belles promesses pour la ranger à sa volonté, elle s’en mocqua ; & s’addressant au plus jeune de ses enfans dans l’apprehension qu’il ne perdit courage, à cause de la tendresse de son âge & de la rigeur des tourmens. Mon fils, lui dit-elle, ayez pitié de moy, qui vous ay porté neuf mois dans mon sein, qui vous ay nourri de mon lait pendant trois ans, & qui vous ay élevé jusques à l’âge où vous êtes, je vous conjure, mon fils, de regarder le Ciel & la Terre & toutes les choses qui y sont renfermées, & de bien comprendre que Dieu les creées de rien, ainsi vous ne craindrez point ce cruel bourreau. Cette sainte femme souffrit constamment la mort en sa propre personne, aprés avoir été sept fois Martire en celle de ceux à qui elle avoit donné la vie. Il se trouva dans le même tems plusieurs autres femmes, lesquelles bien loin d’être intimidées par les menaces & les persécutions d’Antiochus ne laissoient pas d’accomplir la Loy, de circoncire leurs enfans, & de s’abstenir de viandes défenduës, à cause desquoy elles furent mises à mort & jettées en bas des murailles de la Ville, comme si elles avoient été indignes de recevoir sa sepulture.

 

Nôtre seconde Heroïne, qui s’appelloit Simphorose, fut aussi Mere de sept enfans Martirs ; elle prit naissance dans Rome, où ayant été découverte du tems de la persécution de Trajan, elle se retira à Tivoly, où s’étant cachée dans une citerne desseichée, elle fut prise avec ses enfans qui fuent tous attachez à des po-[56]teaux & diversémens massacrez en la presence de leur sainte Mere, qui endura sept fois le Martire en leur personne avant que de souffrir la mort en son propre corps. De maniere qu’aprés avoir été sollicitée par promesses & belles paroles étant demeurée ferme & constante à confesser le nom de JESUS-CHRIST, elle fut suspenduë en l’air pes les cheveux, & ensuite jettée dans la riviere où elle consomma son Martie.

 

Sainte Felicité aussi Romaine, est un troisiéme exemple d’une force admirable, ayant été sept fois Martirisée comme les deux précedentes, & aprés avoir vû les cruautez inoüies que l’on exerçoit sur ses enfans qui moururent devant elle, & les avoir exhortez à être fermes dans cette derniere extrêmité ; elle dona sa propre vie pour l’amour de celui qui a été crucifié pour le salut du genre-humain. Sa constance fut si extraordinaire, que saint Gregoire Pape en parle en ces termes, considérons ce grand courage qui demeure invincible à la veüe de la mort ; appellerons-nous une femme si admirable, seulement Martire, disons plûtôt qu’elle est bien plus que Martire ; puisqu’elle est morte autant de fois qu’elle a veu expirer quelques-uns de ses enfans devant ses yeux. Que pourront dire les hommes s’ils considerent la gloire d’une femme si courageuse, dit encore ce saint Docteur ; & quelle excuse pourront-ils trouver à leur foiblesse, voyant qu’elle a surmonté le monde, les Tyrans, les supplices & la mort.

 

Si Jerusalem, Rome & Sarragosse sont de si grands trophées d’avoir servi de Theatre au Martire de trois grands Levites, S. Etienne, S. Laurent & S. Vincent : ne peut-on pas dire avec quelque sorte de justice, que l’Eglise est aussi honorée de celui de ces trois illustres Saintes, qui ont enduré sept fois la mort en leurs enfans, & ensuite dans leur propre personne.

 

Les femmes n’ont pas seulement été fortes & constantes durant la persécution des Idolâtres & des Tyrans ; mais elles ont encore donné de si grands exemples de leur vertu dans l’état encore donné de si grands exemples de leur vertu dans l’état de Pénitence ; qu’elles n’ont pas été moins admirables que celles qui ont enduré le Martire pour la Foy. Sans m’arrêter au nombre infini de ces Amazones Chrêtiennes, qui ont immolé leur biens, leurs honneurs, leurs plaisirs, leurs corps & leur vie au pied de la Croix de JESUS-CHRIST, je parleray [57] seulement de trois, dont la conduite me paroit tout-à-fait extraordinaire.

 

Sainte Euphrosine fille unique d’une grande maison, promise à un Seigneur de haute qualité, & heritiere d’un riche patrimoine, est la premiere que je presente au Lecteur, comme l’une des merveilles du Sexe ; cettte admirable Vierge s’étant revêtuë d’un habit d’homme se retira dans le Monastere qui avoit pour Abbé saint Paphnuce, de la main duquel elle receut l’habit de Religieux avec un Maître qu’il lui donna pour l’instruire dans toutes les maximes, pratiques & coûtumes de la vie Monastique ; elle s’y rendit si parfaite & accomplie que c’étoit un miroir de vertu & un modéle de sainteté. Comme le Diable qui veille toûjours à la perte des hommes, prit occasion de tenter les Religieux, à cause de l’excellente beauté & de la grande jeunesse de cette Sainte, que l’on appelloit Frere Euphrosin : l’Abbé lui commanda de ne point sortir de sa Celule, mais de garder une retraire si particuliere qu’elle ne se trouvât jamais en la compagnie des autres ; ce qu’elle observa trés-exactement & avec beaucoup de rigueur, tant à cause que par ce moyen elle pouvoit mieux dissimuler son Sexe, que parce qu’elle avoit plus de tems pour s’addonner à la lecture, & à la contemplation. Cét éloignement des creatures lui fut favorable pour prendre des forces auprés de Dieu ; afin de resister constamment aux tentations qu’elle enduroit tant de la part du Demon que de celle du monde. Son Pere extrêmement affligé de son absence ne sçachant pas ce qu’elle étoit devenuë, versoit continuellement des larmes, esperant que par ses exemples & sa douce conversation, il pourroit trouver du soulagement dans ses sensibles regrets. Cette miraculeuse fille demeuroit inébranlable au milieu de tout [sic] ces orages, & bien que son cœur ressentît vivement les afflicaitons de son Pere, elle ne se donna jamais à connoître ; mais demeura ferme en sa sainte resolution, sans s’amolir par les tendresses, ni se decourager par les peines. Aprés avoir persévéré de longues années en cette rigoureuse retraite & maniere de vie austere & pénitente, elle mourut saintement ; & son Pere étant [58] averti de ce qui se passoit voulut achever le reste de ses jours dans la même chambre où sa sainte fille étoit morte.

 

L’exemple de sainte Marine est encore trés-admirable, d’autant que son Pere s’étant rendu Religieux dans un Monastere où l’on vivoit saintement ; il demanda permission au Superieur d’avoir auprés de lui un enfant qu’il avoit laissé au monde qui lui causoit beaucoup d’inquiétude & d’ennui ; l’Abbé lui ayant accordé ce qu’il souhaittoit, il l’amena déguisée en garçon étant seulement âgée de douze ans. Elle prit l’habit de Religieux & demeura l’espace de cinq années dans une même Celule que son Pere, lequel étant mort au bout de ce tems, la sainte fille ne perdit point courage, mais demeura seule dans sa retraite, où elle vivoit en continuelles prieres, jeûnes & pénitence : de maniere qu’elle étoit l’admiration & l’étonnement de tous les autres Religieux. Le Diable confus de se voir méprisé par une fille, qui sous l’habit d’un homme lui faisoit une si cruelle guerre, prit occasion de lui tendre des pieges pour la faire succomber au mal. Une fois que l’Abbé lui commanda d’aller à la Ville pour acheter les provisions du Monastere ; elle fut sollicitée de son deshonneur par une femme qui se trouva éprise d’une passion deshonnête pour cette Sainte dans la pensée que c’étoit un homme ; mais comme elle n’en receut point d’autres caresses qu’une sévére correction, elle se prostitua à un autre passant, dont étant demeurée grosse ; si-tôt qu’elle fut accouchée elle porta l’enfant au Monastere, accusant Fere Masin d’être l’auteur de son crime. La sainte fille fut rigoureusement punie d’un peché dont elle étoit innocente ; ce qu’elle aima mieux endurer que de declarer son Sexe. Elle fût honteusement chassée de la maison & demeura trois ans à la porte comme si elle eût été coupable ; elle souffroit d’une patience invincible, la faim, la soif, le froid, le chaud, & les injures de ceux qui entroient & qui sortoient du Monastere. Au bout de ce tems l’Abbé la fit rentrer à condition qu’elle ne sortiroit plus au dehors & n’auroit aucune conversation avec les seculiers ; & lui donna pour toute charge l’emploi de balayer, puiser de l’eau & servir les Religieux dans les Offices les plus pénibles & les plus abjets. Aprés avoir persévéré toute sa vie dans ces exercices & rudes penitences ; elle [59] tendit son ame bien-heureuse à son Createur, & l’on reconnut son innocence qui étoit tant calomniée & persécutée des hommes, qui lui rendirent en la terre les honneurs deûs à sa grande sainteté, pendant que Dieu la recompensoit dans le Ciel de ses grands travaux & merites.

 

L’histoire de sainte Theodore a beaucoup de rapport à la précédente, avec cette différence neanmoins que celle-ci étoit une femme mariée, & celle-là une Vierge qui avoit conservé sa pureté, de même que sainte Euphrosine, dont nous avons parlé plus haut. Cette grande Pénitente étoit une Dame trés-considérable de la ville d’Alexandrie, qui avoit épousé un homme de la premiere qualité ; & comme il n’étoit pas moins agreable & debonnaire que riche & puissant, ils vivoient dans une parfaite intelligence. Theodore aprés lui avoir gardé plusieurs nnées une fidélité inviolable, fut tellement pressée par les poursuites continuelles d’un jeune homme qui en étoit passionéement amoureux : qu’aprés de longues resistances, elle succomba au peché. En même-tems la tristesse s’empara de son cœur, & toute sa vie fut une suite de regrets & de sensibles déplaisirs ; sa douleur fut si violente que ne pouvant plus supporter les reproches de sa conscience, ni la presence de son mary, à qui elle avoit fait un si grand affront, elle resolut de s’en séparer, & pour le faire avec plus de facilité, s’étant revêtuë d’un habit d’homme, elle se retira dans un Monastere où elle mena une vie si extraordinaire qu’il n’étoit parlé que du Moine Theodore. Les jeûnes, les veilles & les autres exercices de la plus rude pénitence lui étoient si familiers & si ordinaires, que n’étant pas satisfaite des austeritez communes, elle punissoit continuellement son corps par des peines plus fâcheuses & plus insupportables. Comme elle alloit souvent dehors pour apporter les vivres & autres choses necessaires pour l’entretien des Religieux ; elle receut les mêmes sollicitations que sainte Marine, & ayant fait une pareille resistance elle fut accusée comme elle, & ayant été chassée & mise à la porte du Monastere, elle y demeura sept ans, dans une souffrance universelle de toutes sortes de maux de pauvreté, d’injures & de mauvais traitemens, nourrissant comme elle pouvoit un enfant qui ne lui appartenoit pas, comme s’il eut été [60] le sien propre. Sa patience fut si parfaite & sa force si persévérante, que les Religieux touchés d’un si rare exemple la firent rentrer dans le Monastere, avec deffense de sortir de sa chambre & de se mêler d’aucune chose. Cette femme admirable ayant accepté ces conditions avec une profonde humilité ; passa le reste de sa vie en prieres & en larmes, dans une retraite où elle ne conversoit qu’avec Dieu. Aprés son trépas son Sexe ayant été reconnu, les hommes firent reparation d’honneur à son innocence en ce monde ; pendant que les Anges célébroient la gloire de son triomphe en l’autre. Son mary ayant appris par révélation Divine tout ce qui s’étoit passé, voulut vivre & mourir dans la même Celule qui avoit été la demeure de sa sainte femme.

 

Si l’on est dans l’admiration d’un saint Alexis, d’un S. Jean Calybite & d’un saint Roch ; lesquels ayant changé d’habits pour passer comme des Pelerins & des inconnus dans le monde : l’on n’a pas moins sujet d’être surpris & étonné de la force, constance & persévérance de ces trois illustres déguisées, lesquelles pour mieux tromper le monde, & se rendre victorieuses d’elles mêmes prirent des habits étrangers à leur Sexe, afin de pouvoir plus facilement surmonter tous les obstacles qui s’opposeroient à l’exécution de leurs grandes entreprises. Je ne pretends pas neanmoins que cette conduite doive être imitée par toutes sortes de personnes du Sexe, si elles ne s’y sentent portées par une particuliere inspiration de Dieu. Bien que la force, la constance & la persévérance des personnes du Sexe soient assez connuës à ceux qui sçavent les Histoires ; il s’en trouve des exemples si extraordinaires & si surprenans, que l’on croiroit faire tort à la verité de les passer sous silence.

 

Celui de sainte Marie d’Egypte me paroit tellement digne d’admiration, que bien qu’il soit connu de la plûpart du monde, je ne veux pas laisser d’en faire un particulier recit. Cette grande pecheresse ayant été un prodige de force & de persévérance ; c’est avec justice qu’elle doit avoir l’un des premiers rangs entre les Martyres de la Pénitence. Sophronie Evêque de Jerusalem dans le narré qu’il fait de la vie de cette Sainte, aprés avoir raconté ses infamies, ses profondes chûtes, & ses [61] honteuses débauches ; dit que sa pénitence fut si rigoureuse que l’on ne sçauroit l’exprimer : elle étoit continuellement en prieres, vivoit de racines & d’herbes sauvages, & ses habits étant usez elle étoit brûlée des ardeurs de l’Eté & glacée par les grandes froidures de l’Hiver, que depuis qu’elle eut passé le fleuve du Jourdain & se fut retirée dans un Desert, jamais elle ne vit aucune creature humaine ; & que dans cette épouvantable retraite, elle endura l’espace de dix-sept ans des tentations horribles, tant par les representations & les sentimens infames que lui suggeroient les Demons, que par les revoltes de sa chair corrompuë : mais que se prosternant contre terre pour demander misericorde à Dieu par l’intercession de la trés-sainte Vierge, elle demeuroit toûjours victorieuse de ces terribles attaques. La grace Divine fut si abondante en son ame, qu’elle étoit élevée de terre durant le tems de ses prieres, elle connoissoit plusieurs choses secrettes & cachées qui ne pouvoient être sceües que par une celeste révélation, comme elle le declara au saint Abbé Zosime un peu avant sa mort. Ce grand Solitaire s’étant retiré dans le Desert pour y passer le Carême avec plus de retraire, il fit rencontre de cette Sainte, qui lui raconta l’histoire de sa vie pécheresse & de sa grande pénitence, qui avoit duré trente-sept ans tous entiers ; ayant persévéré de si longues années dans les peines & les travaux qui sont inséparables d’une solitude aussi écartée que celle d’un Desert éloigné de toutes les conversations humaines, & de tous les secours qui sont necessaires au soulagement de la vie presente. En un mot l’on peut dire de cette miraculeuse femme que sa pénitence porte les plus grandes marques d’une force invincible, d’une constance Héroïque & d’une persévérance victorieuse de tout ce que l’on peut s’imaginer de pénible, d’affligeant & d’éfroyable.

 

Les exemples ne manqueroient jamais si je voulois rapporter tous ceux que la force, constance & persévérance des femmes ont produit au monde ; c’est pourquoy afin de ne pas entreprendre un travail qui surpasse ma capacité, je finis ce Chapitre où il est parlé de ces Heroïnes victorieuses ou de ces constantes & fortes Chrétiennes, par l’autorité & le suffrage de deux grands Hommes. Le premier est saint Jerôme, lequel [62] écrivant à un de ses amis fait le recit d’une femme qui ayant été faussement accusée par son mary, n’avoit pu par aucune sorte de tourment être forcée de confesser un crime qu’elle n’avoit pas commis ; bien que le jeune homme qu’on lui donnoit pour complice l’eut avoüé par la violence des supplices qu’on lui fit endurer. Etant tous deux condamnez d’avoir la tête tranchée, il fut le premier executé ; mais la femme aussi constante qu’innocente ne put jamais mourir, bien qu’elle reçut sept coups de glaive par l’éxécuteur de la Justice. C’est ce qui oblige ce saint Docteur de dire avec admiration, la femme qui étoit la plus foible par la condition de son Sexe fut la plus forte par la générosité de son esprit ; car se voyant étenduë sur le chevalet les mains attachées derriere le dos, elle versa un torrent de larmes, & s’élevant à Dieu du cœur & de la pensée, elle s’écria : Vous sçavez, Seigneur, que je n’ay pas dessein de nier ce peché pour sauver ma vie, mais que je ne veux point mentir crainte de vous offenser. L’homme foible & timide mourut miserablement pour avoir confessé un crime, dont il n’étoit point coupable, les rigueurs de la torture lui étant plus fâcheuses que la mort ; pendant que la femme forte & hardie, aprés avoir supporté courageusement les plus effroyables supplices, la vie lui fut conservée par un trés-grand miracle. L’éxécuteur ne l’ayant jamais pu faire mourir.

 

La seconde autorité, dont je me sers, est celle de saint Jean Chrysostome ; la gloire du combat, dit cette bouche d’or de la Grece, n’est point particuliere aux hommes ; les femmes en font le partage avec eux, n’ayant pas moins de force pour entreprendre une guerre rude & pénible. Elles ont le monde, le Diable, la chair & les puissances des tenebres à combattre aussi-bien que les hommes ; ce qui ne demande point la force du corps, mais seulement celle de l’esprit, qui est beaucoup plus considerable ; d’autant qu’elle fait connoître la bonne disposition de l’ame & du cœur. L’on a souvent veu dans cette sorte de guerre les femmes faire paroître plus de constance que les hommes & remporter de plus glorieuses victoires.

 

***

[63]

CHAPITRE IX.

 

Suite du méme sujet.

 

SI les femmes Chrêtiennes ont été fortes & magnanimes dans la milice du Ciel, & dans l’exercice de tout ce qu’il y a de plus rude & de plus affligeant dans le Christianisme : les Payennes n’ont pas été moins constantes & généreuses dans les malheurs de la fortune, dans le changement des Etats, & dans les remuemens de la Politique.

 

Nous lisons dans la vie de Lucullus cét illustre Romain, qui fut victorieux de Mithridat Roy de Pont, que Monime femme Grecque fut fort estimée de ceux de sa Nation, à cause que jamais elle ne voulut se rendre à toutes les sollicitations de ce Monarque pendant qu’il en étoit amoureux & recherchoit par tous les moyens imaginables de la faire consentir à sa volonté. Il lui envoya une fois quinze mille écus, sans qu’une somme si considérable & plusieurs autres presens pussent jamais fléchir le cœur invincible de cette courageuse femme, qui méprisa toutes les promesses de ce Prince jusqu’au tems de son mariage, qu’elle receut la Couronne & le titre de Reyne. Aprés que Mythridat l’eut épousée elle passa le reste de sa vie dans une tristesse continuelle, regrettant la beauté de son corps qui lui avoit procuré un Maître au lieu d’un Mary. Dans la déroute de ce Roy, elle fit encore paroître une merveilleuse constance, parce que Lucullus lui ayant mandé de choisir tel genre de mort qu’elle voudroit, elle prit hardiment le bandeau qui étoit la marque de sa Royauté, & l’attachant autour de son col, elle s’en voulut étrangler, mais n’étant pas assez fort pour ôter la vie à cette Heroïne, elle le foula aux pieds par mépris, & receut généreusement le coup de la mort par la main d’un bourreau.

 

Berenice encore une femme du même Roy Mythridat n’eut pas moins de courage que la précédente, elle but le poison sans aucune marque de crainte, & s’appercevant qu’il n’avoit pas assez [64] de force pour faire promptement son effet, elle s’étouffa de ses propres mains.

 

La Mere & les deux Sœurs de ce Prince, qui se nommoient Roxane & Parisatis avalerent le poison d’une constance & égalité d’esprit incroyable, & remercierent trés-humblement leur Frere de les avoir averties de mourir, afin de ne pas tomber entre les mains de leurs ennemis.

 

Il semble que la destinée n’avoit adressé à ce Monarque, que des femmes d’une force & d’un courage extraordinaire ; car ayant été défait par l’armée des Romains, tous ses gens prirent la fuite, & il se vit seulement accompagné Dipsicrate sa plus fidéle amie, laquelle ne manqua jamais de cœur ni de hardiesse dans cette déroute générale, & étant vêtuë en homme d’armes à la Persienne avec un cheval de même, elle ne se trouvoit point lassée pour grandes que fussent les courses que fit le Roy, qu’elle servit constamment dans une si grande extrêmité de malheur, jusqu’à penser son cheval & lui préparer toutes les choses necessaires pour son soulagement. Lors qu’ils furent arrivez dans un Château rempli de richesses, il lui fit des presens magnifiques & lui donna du poison pour se faire mourir, si elle ne pouvoit éviter par toutes ses diligences de tomber en la puissance des Romains.

 

Camma femme de Sinatus grand Seigneur de Galatie & Prêtresse au Temple de Diane, étoit une Dame vertueuse belle & magnanime, qui n’a point cedé aux précédentes en force & en courage : ce qu’elle fit bien valoir, quand Sinorix homme de qualité qui l’aimoit passionément eut tué son mary dans l’espérance de l’épouser. Elle ne rebuta point ses poursuites, & comme son mariage fut conclu, le jour préfix pour l’accomplir étant arrivé, elle se rendit au Temple de Diane avec ses parens & ses amis, où aprés avoir invoqué la Deesse & épanché du breuvage qu’elle tenoit dans une coupe en signe de vénération, elle en but un peu & presenta le reste à Sinorix qui en mourut le même jour, ce qu’ayant appris elle rendit l’ame peut de tems aprés & sorti de ce monde avec beaucoup de joye d’avoir vangé la mort de son mary, & donné des marques de constance & générosité.

 

Chiomare femme d’Ortiagonte n’a pas eu moinde force [65] & de courage. Etant faite prisonniere de Guerre par les Romains, lors qu’ils vainquirent les Galates qui habitoient en Asie ; le Capitaine qui l’eut en sa puissance usant impudemment de son avanture la viola : mais comme c’étoit une femme d’un bel esprit & d’un grand cœur, elle resolut de vanger l’outrage qu’elle avoit receu, & s’appercevant que celui qui en étoit l’auteur n’étoit pas moins avare que sensuel, elle lui promit une grande somme d’argent pour se déliver de ses mains. Lors qu’elle fut conduite au lieu designé pour être mise en liberté & en assurance, elle le fit tuër par ceux qui apportoient sa rançon, & prenant sa tête elle la jeta aux pieds de son mary, lequel l’ayant reprise de manquer ainsi à la foy publique, elle lui fit réponse qu’il n’y devoit avoir au monde qu’un seul homme qui se put vanter d’avoir eu sa compagnie.

 

Si la constance de cette Heroïque femme fut cause de la mort de l’infame adultere qui l’avoit deshonorée ; celle de la Mere du Roy Theodoric sauva la vie à ce Prince : lequel étoit extraordinairement pressé par ses ennemis dans une bataille rangée, comme il prenoit la fuite, elle vint au devant de lui avec ses paroles en bouches : Où allez vous, mon fils, vous avez à ce que je vois l’ennemi à dos & la peur sur le front, tournez hardiment la tête à l’un & vous chasserez l’autre ; si vous continuez vôtre fuite je vous feray plûtôt une muraille de mon corps pour vous arrêter que de me rendre complice d’un tel opprobre. Ce discours animé du feu de l’esprit de cette habile Princesse eut tant de force sur celui de ce jeune Conquerant, qu’ayant relevé son courage, il se mit en devoir de rassembler ses troupes & de combattre vaillamment ; ce qu’il fit avec tant de bonheur, qu’il vainquit son ennemy & remporta une signalée victoire.

 

L’on ne sçauroit jamais se figurer une force plus grande que celle de Chelonis fille du Roy Leonidas, lequel étant chassé de ses Etats par ses ennemis, cette courageuse Princesse abandonna son mary & tous les plaisirs de sa Cour, pour accompagner son Pere dans son affliction. Mais la fortune ayant changé & étant rétabli dans sa premiere puissance & dans la possession de son Royaume ; comme il voulut punir son Gendre qui l’avoit injustement persécuté, cette illustre & magnanime femme obtint le pardon de son mary, par les douces & sages paroles qu’elle [65] dit à son Pere, qui ne laissa pas de l’envoyer en exil sans avoir égard aux instantes prieres de sa genereuse fille, laquelle voyant que pour avoir sauvé la vie à son mary, elle ne pouvoit empêcher son bannissement, elle le suivit dans son malheur comme elle avoit fait son Pere, lors qu’il étoit dans une pareille disgrace. Femme incomparable qui ne pouvoit être attirée par l’éclat des grandeurs, ni abattuë par l’horreur des Prisons & des éxils qu’elle préferoit aux Sceptres & aux Couronnes, dont elle faisoit peu d’état aux prix de la vertu qu’elle pratiquoit dans un si haut degré pour remplir ses devoirs de Fille envers son Pere, & de Femme envers son Mary.

 

L’exemple d’une Reyne de Perse n’est pas moins remarquable, parce que son Mary étant fait prisonnier de Guerre, elle demanda de le voir & de lui donner les choses necessaires pour l’entretien de la vie ; si-tôt qu’elle se vit seul auprés de lui, elle ôta ses habits qu’elle donna à ce Prince, & s’étant revêtuë des siens, elle demeura prisonniere en sa place, pendant qu’il eut le moyen de se sauver. Les ennemis de cette courageuse femme ayant connu l’adresse de son esprit furent tellement animez de colere & de rage de l’affront qu’elle leur avoit fait de préférer la liberté & la vie de son Mary à la sienne propre, qu’ils la firent cruellement mourir.

 

Qui ne seroit encore surpris de la constance de trois femmes Lacédémoniennes, dont la premiere ayant receu les nouvelles que son fils avoit abandonné son rang dans le combat le tua de ses propres mains, en lui faisant ce reproche, puisque c’est un lâche, indigne de son païs, ce n’est point mon enfant. La seconde voyant que trois ou quatre de ses fils avoient prient la fuite sur le poinct que l’on donnoit bataille, elle courut au devant d’eux & leur dit d’une constance invincible, où allez-vous, lâches que vous êtes, voulez-vous rentrer au sein de vôtre Mere. Et la troisieme ayant appris qu’un de ses fils étoit mort généreusement pour deffendre la Patrie, elle à celui de ses enfans qui lui en portoit les nouvelles, n’as-tu point de honte de l’avoir point suivi dans un si beau voyage.

 

Comme l’on peut dire que les exemples que nous avons rapportez n’étant que de personnes particulieres, l’on n’en sçauroit tirer des conséquences généralement avantageuses pour les [67] femmes : il est necessaire d’en produire de ceux que des Nations & des Citez entieres ont donnez à toute la terre.

 

Au rapport de Plutarque, une grande sedition s’étant émuë entre les Gaulois, fit naître parmi eux une Guerre civile, qui s’alluma de telle force que les deux armées se trouverent sur le poinct de se donner bataille. C’est alors que les femmes animées de force & de courage, se jetterent au milieu des deux partis, & accorderent leurs differens avec tant d’équité qu’ils furent tous satisfaits. Depuis ce tems là les hommes consultoient leurs femmes en toutes leurs affaires, tant de la Guerre que de la Paix : & lors qu’Annibal passa par les Gaules, ils firent composition avec lui, que s’ils recevoient du tort des Carthaginois leurs Capitaines & Gouverneurs en seroient les Juges, comme au contraire, si les Carthaginois avoient des sujets de plainte, les femmes des Gaulois en feroient le jugement. Cette Nation belliqueuse & peine de courage se trouvoit si bien de la conduite, force & constance de leurs femmes, qu’ils les rendoient arbitres dans les choses les plus importantes.

 

Les femmes de la Phocide ne furent pas moins recommandables, lors que pendant la Guerre de leur Païs avec les Thesaliciens, il fut resolu que dans le tems que les hommes iroient au combat, elles s’assembleroient avec leurs enfans dans un certain lieu qui seroit environné de bois, & que s’il arrivoit qu’ils perdissent la bataille l’on y mettroit le feu pour brûler tout ce qui seroit dedans. Ce conseil étant rapporté aux femmes elles l’approuverent avec joye & mirent des Couronnes sur la tête de ceux qui en avoient été les Auteurs, aiment beaucoup mieux être brûlées tout en vie que de tomber entre les mains des ennemis.

 

Si la force de ces courageuses femmes les rendit remarquables à vouloir endurer la mort par supplice du feu, plûtôt que d’être captives ; celle des femmes de l’Isle de Chio fut cause qu’elles sauverent l’honneur & la vie de leurs Maris & de leurs enfans, lesquels dans la Guerre qu’ils eurent avec les Erithreïens, qui étoient des Peuples trés-puissans, comme ils connurent qu’ils auroient peine à leur resister, ils firent un Traité de Paix, par lequel il leur étoit permis de sortir avec une robe & un manteau : ce que leurs femmes ayant appris, elle s’y oppo-[68]sérent fortement, les chargerent d’injures & les appellerent lâches & sans courage, de quitter leurs armes & de passer nuds au travers de leurs ennemis, leur disant, que la javeline & le bouclier étoient la robe & le manteau de tous les hommes de cœur, qu’ils ne devoient abandonner qu’avec la vie. De sorte qu’aprés avoir appris des personnes du Sexe la force & l’hardiesse de s’assurer dans les dangers, ils furent vainqueurs de leurs ennemis, & sauverent la liberté de leur Patrie.

 

Du tems que Cyrus étoit en Guerre avec Astyages Roy des Medes, comme un jour il étoit en bataille rangée & qu’il fut vaincu avec ses Perses, lesquels fuyant en déroute pour se sauver de leur Ville, les femmes sortirent en diligence leur criant à haute voix, où fuyez-vous les plus lâches de tous les hommes, avez-vous envie de rentrer dans les corps dont vous êtes sortis. Les Perses étant confus de ces reproches & se blâmant eux-mêmes de leur timidité retournerent au combat & donnerent la fuite à leurs ennemis. En reconnoissance d’une action si gnéreuse, l’on établit une Loy par le commandement de Cyrus, que toutes les fois que le Roy retourneroit d’un long voyage, chaque femme recevroit de lui un écu, qui étoit en ce tems une somme considérable.

 

L’on voit encore quelque chose de plus fort & de plus courageux dans les femmes des Germains ou Allemans, qui alloient à la Guerre avec leurs Maris & leurs enfans, pensoient leurs playes quand ils étoient blessez, apprêtoient tout ce qui étoit necessaire aux soldats & les incitoient à combattre : il est même arrivé souvent, qu’êtant presque défaits & sur le poinct de perdre la bataille, ils ont remporté la victoire sur leurs ennemis par le courage & la valeur de leurs femmes dans l’esprit & la conduite desquelles ils remarquoient quelque chose de Divin. C’est par ces raisons que leurs conseils étoient receus dans les assemblées, & que les hommes de cette Nation se mettoient fort peu en peine de donner aux personnes du Sexe de riches meubles & des habits somptueux : les presens qu’ils leurs faisoient le plus ordinairement étoient des Chevaux bridez & bien harnachez, des Epées, des Picques & autres armes de Guerre.

 

Si l’on veut croire les Auteurs des anciennes Relations, les [69] femmes du Royaume de Suede alloient à la Guerre & s’exposoient aux coups comme les hommes. Celles des Abissins ou Ethiopiens en faisoient autant, & se servoient adroitement de l’arc & autres armes propres à l’attaque & à la deffense. L’on dit encore que les Arabes quand ils sont prêts de donner bataille ont leurs femmes auprés d’eux pour les encourager au combat. Dans les Royaumes de Delli, de Narsinge, de Monotopa & autres, elles y sont élevées dans tous les exercices de la Guerre, à monter à cheval & à tirer des armes. Les Roys de ces Nations n’ont point de meilleure garde que celle de ces généreuses Amazones, dont ils se font accompagner dans le tems de la Paix & celui de la Guerre où il faut marcher aux combats & donner des Batailles. Dans les revoltes & seditions des Hussites l’on a veu des femmes se jetter dans le feu en riant, plûtôt que de quitter la Secte qu’elles avoient embrassée. Marque d’une grande force & constance, encore que leur cause fut mauvaise.

 

Aprés de si pertinentes raisons, de si puissantes autoritez & de si beaux exemples, qui pourroit soûtenir que la foiblesse, la legereté & l’inconstance appartiennent au Sexe qu’au reste du genre-humain : puisqu’un si grand nombre de femmes ont fait paroître une force, une constance & une persévérance si admirables que celles des plus grands Hommes ne les sçauroient surpasser. Dieu ayant voulu faire de grandes merveilles par les personnes du beau Sexe, il a fait que la nature leur a été trés-liberale, tant pour la sublimité de l’esprit, que pour la bonne disposition du corps ; & la grace Divine ne les a pas moins favorisées. Aussi le Seigneur a pris plaisir de confondre & d’abaisser par leur moyen les choses hautes & élevées. Selon qu’il est dit dans l’Ecriture, que la puissance des forts est surmontée, & que les foibles sont armez de force & de constance.

 

CONCLUSION.

 

Je veux finir ce petit Traité. par une remarque trés-importante. C’est qu’il faut observer que JESUS-CHRIST en tout sa trés-sainte vie n’a jamais rebutté ny mal-traitté aucune personne du Sexe ; & qu’il a toûjours receu favorablement [69] toutes celles qui se sont adressées à lui comme il est trés-facile d’en faire la remarque dans l’Evangile. Si une seule fois il a repoussé la Chananée, ce n’a été que pour faire son Eloge avec plus davantage, & pour rendre la délivrance de sa fille plus considérable & plus authentique. Il a deffendu la Magdeleine contre le superbe Pharisien ; la femme surprise en adultere contre les Scribes & les Docteurs de la Loy ; il s’est entretenu un long espace de tems avec la Samaritaine, malgré les plaintes & les murmures des Apôtres ; il a prévenu la veuve Naïna pour ressusciter son fils sans en être aucunement prié ; & une fois étant environné d’une grande multitude, il semble qu’il negligeoit tout un peuple, afin de guerir une femme infirme depuis dix-huit ans. Pour ressusciter la fille du Prince de la Sinagogue, il se transporta lui-même sur les lieux : pendant que pour guerir le serviteur du Centenier il ne voulut dire qu’une seule parole.

 

En tout le sacré Texte, l’on ne sçauroit trouver que les femmes ayent jamais dit ni fait aucune chose pour offenser le Sauveur du Monde. Durant le cours de sa trés-sainte vie sur la terre il a été persécuté, calomnié & injurié par les Princes, par les Prêtres, par les Scribes, par les Pharisiens & par le commun peuple, mais il n’y a point de personnes du Sexe qui se soient jamais opposées à ses Miracles ny à sa Doctrine. Dans la cruelle Scene de sa douloureuse Mort & Passion, elles n’ont point fait d’autres figures que celles de fidéles Disciples & de généreuses Amantes : ayant toûjours loüé, beny, aimé & pleuré leur Divin Seigneur, qui étoit mal-traité & mis à mort par la cruauté des hommes. Sans parler des saintes femmes qui ne l’abandonnerent jamais, encore qu’il fût enseveli dans le tombeau, comme il a été remarqué ailleurs : la femme de Pilate confesse qu’il est homme juste, & sollicite son mary de le proteger comme trés-innocent ; la Véronique affligée au possible de l’état pitoyable où il étoit reduit, s’empresse pour ramasser la sueur & le sang, que l’inhumanité & les mauvais traitemens des bourreaux faisoient couler de sa Divine face ; & toute les femmes en général pleuroient amerement de voir la biolence & l’injustice, dont il étoit traité par les hommes. [71]

 

ELEGIE.

 

O Sexe malheureux que ton sort est sévére

D’heriter tant de maux d’Adam ton premeir Pere,

Etre toûjours sujet, privé de liberté,

Toûjours dans le mépris & dans l’obscurité :

Quel est donc cét amour que te portent les hommes?

C’est un amour trompeur dans le tems où nous sommes,

Puisqu’ils ne cherchent pas de faire ton bonheur,

Ils donnent l’apparence & refusent le cœur,

Au lieu de procurer aux demmes de la gloire,

Ils voudroient bien pouvoir éteindre leur memoire,

Les tenir à jamais dans un cruel oubli

Sans charges, sans emplois, sans honneur, ni credit,

Ils veulent des esprits sans aucune lumiere,

Qui soient ensevelis toûjours dans la poussiere.

La Science est un bien qu’on ne sçauroit priser

Et la mettre en commun c’est trop la mépriser :

C’est un monstre aujourd’huy que des filles sçavantes

Le travail de leurs mains les doit tenir contentes ;

Qu’on ne donne jamais l’effort à leur esprit

Il se rendroit superbe en parole en écrit, [72]

Qu’elles soient donc toûjours dans un profond silence

Convenable à leur Sexe & à leur ignorance ;

Etant trés-justement privé de liberté

Sans étude & sçavoir & sans autorité ;

Elles n’ont point de part à ces beaux avantages

Que sont de leurs ainez les illustres partages.

Helas ce n’est pas tout [sic] les hommes sans repos,

Des femmes sont souvent de plus fâcheux proposé

Que peuvent, disent-ils, ces ames si changeantes

Legeres comme vent, foibles & inconstantes?

Leur esprit est toûjours remply de vanité

Préoccupé d amour [sic] & d’inutilité,

Ce ne sont que roseaux que tous les vents agitent,

C’est par nous seulement que toûjours ils subsistent,

Ils succombent souvent sans être combattus,

Leurs chûtes font bien voir qu’ils ont peu de vertu,

Et nous avons raison de leur donner ces titres

Comme étant leurs Seigneurs & Souverains arbitres,

Qui devons les regler & leur donner la Loy,

Conduire leurs esprit & affermir leur Foy.

Aprés tous ces discours que peut-on jamais dire

Sinon qu’il faut toûjours que le Sexe soûpire.

 

ELOGE. [74]

ELOGE.

 

LE Sexe le plus doux & le plus agreable,

Pour étre malheureux n’est est pas moins aimable,

Et s’il est sans Sçavoir & sans Autorité,

Privé des grands Emplois & de la Liberté ;

Il ne manque jamais d’avoir des connoissances,

Pour regler son esprit & toutes ses Puissances,

Surmonter les pechez, embrassser les vertus,

Bien supporter les maux pour n’en étre abattus,

Presenter au Seigneur un plus grand sacrifice,

En ne chercher plus rien que son Divin service.

C’est ainsi que le Sexe a toûjours pris l’effort,

Pour s’élever à Dieu par un sublime effort :

Qu’on ne dise donc plus, les femmes ignorantes,

Dans les choses du Ciel étant des plus Sçavantes,

Qui raisonnent toûjours avec facilité,

Et dont l’intelligence & la subtilité :

Le profond jugement & la prompte memoire,

Sont de puissans moyens pour acquerir la gloire.

La grandeur de l’esprit est un charme si beau,

Pour étre fort ancien, il n’est pas moins nouveau ;

Ces grandes qualitez en elles Heroïques,

Les peuvent élever aux plus hautes pratiques,

Les mettre sur les rangs comme des Magistrats,

Et comme des Guerriers au milieu des combats. [74]

Gouverner les Citez & regler la Police,

Tenir en bon état la plus forte des Milices ;

Juger en équité, terminer les Procez,

Reprimer les méchans, & punir les excez,

Avoir le Sceptre en main & porter les Couronnes,

Comme ont fait autrefois les braves Amazonnes.

C’est pas le dessein des hommes leurs Seigneurs,

Qui leur reservent bien de plus grandes faveurs.

Ils les font dominer au secret de leurs ames,

Le regne de l’amour, c’est l’empire des Dames,

Aristote a bien dit, que tout homme mortel,

Fait dans son cœur au Sexe un agreable Autel ;

Il ne s’en trouve point en toute la nature,

Qui ne ressente en soy une tendre blessure,

Ce qu’ils font sur la terre, est pour les possèder,

Et leur plus grande étude, est de sçavoir aimer l

Leurs plumes, leurs discours, leurs richesses, leurs armes,

Ils immolent par tout pour en servir à leurs femmes ;

Aussi le grand Caton se faisoit plus d’honneur,

D’étre un parfait Mary qu’un juste Senateur.

Il faut bien que l’esprit le merite & l’adresse,

Du Sexe genereux, qui sans art, sans finesse,

S’est acquis du pouvoir dedans le cœur humain,

Aît au dedans de soy un charme tout Divin.

 

Je me pourrois vanter d’une belle avanture,

Si j’avois du Sexe une illustre peinture.

 

FIN DE CE TRAITÉ.

 

TABLE

DES CHAPITRES,

Contenus dans ce Traité.

 

Préface

CHAPITRE 1. De la Foiblesse.                                                                                   page 1

CHAP. II. De la Force.                                                                                                pag.13

CHAP. III. Sur le même sujet.                                                                                         p.21

CHAP. IV. De la Legereté.                                                                                             p.29

CHAP. V. De la Constance & Fermeté.                                                                          p.37

CHAP. VI. Du Changement.                                                                                           p.44

CHAP. VII. De la Perséverance.                                                                                    p.44

CHAP. VIII. Les personnes du beau Sexe sont fortes, constantes & pesévérantes.       p.53

CHAP. IX. Suite du même sujet.                                                                                     p.63

Conclusion.                                                                                                                      p.69

Elegie.                                                                                                                              p.71

Eloge.                                                                                                                               p.73

 

FIN.